‹ La fontaine des amoureux de science composéeChapitre 2 sur 7 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

En l'année 1334, un pape mourut à Avignon. C'était le pape Jean XXII. Malgré l'exiguïté de ses revenus, il laissait dans son trésor une somme de vingt -cinq millions de florins. D'où provenait cette somme ?

C'était ce même pape qui, seize ans auparavant, en 1317, avait lancé contre les alchimistes la bulle dont suit la traduction :

« Les alchimistes promettent ce qu'ils ne peuvent tenir. Ils se croient sages, et tombent eux-mêmes dans l'abtme qu'ils creusent pour les autres. Ils se procla-

ment ridiculement maîtres, et montrent leur ignorance, puisqu'ils s'en réfèrent toujours aux écrivains plus anciens. Ils ne peuvent découvrir ce que ceux-ci n'ont pas trouvé plus qu'eux, et néanmoins ils considèrent comme possible de le trouver à l'avenir. Le métal qu'ils présentent sous les noms pompeux d'or et d'argent ne peut rivaliser avec ces métaux précieux, et les procédés qu'ils indiquent ne sont que mots obscurs et vides de sens. Leur audace n'a pas connu de bornes. Ils frappent de la fausse monnaie et trompent ainsi les peuples.

» Nous ordonnons que ces hommes soient à toujours bannis du pays, ainsi que ceux qui se font faire par eux de l'or et de l'argent, ou qui sont convenus avec eux de leur payer cet or. Nous voulons que leur or véritable soit donné aux pauvres, et, s'il n'y a lieu, qu'un autre châtiment les atteigne. Ceux qui fabriquent ainsi de faux or sont sans honneur. Les personnes du clergé qui se livreraient à la (fabrication de l'or, ne trouveront point grâce et seront privées île la dignité ecclésiastique. »

Il est peu vraisemblable qu'un pape, si sévère aux alchimistes, ait lui-même pratiqué l'alchimie, et que l'origine des vingt -cinq millions de florins trouvés dans son trésor, fût dans cette pratique qu'il avait

luHaorême hautement condamnée. — Cependant o$ Hit dans la préface d'un livre alchimique du xv e ou du siècle, YArs transmutatoria , que Jean XXII if travailler à la pierre philosophale et fabriquer deux cents lingots d'or pesant chacun un quintal. On va même jusqu'à considérer Jean XXII comme l'auteur de ce livre. — Ainsi le pape Jean XXII se serait condamné lui-même!... C'eût été montrer ou beaucoup de haine contre l'alchimie ou beaucoup d'humilité chrétienne. On en croira ce qu'on voudra.

Ce fait, toutefois, prouve une chose importante : c'est que l'alchimie a été fort en faveur chez B03 pères. Pour qu'où ait pu, sans trop choquer la vraisemblance , attribuer im livre tel que YArs transmutatoria à un Souverain Pontife , il fout que l'art hermétique ait eu jadis autant de vogue qu'il en a peu de notre temps»

En effet, ce ne sont pas seulement les hommes de peu qui, aux xin e , xiv e , xv e , xvi e et xvn f siècles } s'adonnent aux travaux alchimiques. Parmi les alchimistes, on compte jusqu'à des princes et des souverains. Un de nos éminents écrivains a pu tfire sans exagération qu'au xvf siècle,, il n'existait pas de couvent dans lequel on ne trouvât quelque fourneau consacré à l'élaboration de l'or. Rodolphe II, empereur

d'Allemagne, rélecteur Auguste de Saxe, les empereurs Ferdinand III et Léopold I er , le roi de Castille Alphonse X, la reine d'Angleterre Elisabeth, et maints autres, furent ou alchimistes ou protecteurs d'alchimistes.

L'alchimie n'est donc pas une page dépourvue d'intérêt, dans l'histoire des sciences. C'en est, au contraire, une des plus curieuses.

Elle a, comme la Grèce, ses temps héroïques, ou fabuleux. C'est dire que son origine se perd dans un nuage. Ses principaux héros et héroïnes, sont : Mezaraïm, fils de Cham et premier roi d'Egypte, Taut Hermès Trismégiste, le philosophe Démocrite, le mage Ostanes , Marie la Juive , sœur de Moïse , Aristote , Salomon, la reine Cléopâtre. Voilà de bien grands noms! — Les temps historiques de l'alchimie commençent avec l'ère chrétienne. On lit dans Pline l'Ancien que Caligula put tirer « un peu d'or d'une grande quantité d'orpiment. 1 Ce résultat dut, on le conçoit, médiocrement satisfaire l'empereur romain. D'un cheval on peut aisément faire un consul-, mais il n'est

pas aussi facile de faire de l'or avec une substance qui n'est pas or.

Le vrai berceau de l'alchimie paraît être l'Egypte. « Elle y a pris naissance sous l'influence de ce panthéisme , moitié métaphysique , moitié religieux , qui s'est formé à Alexandrie durant les premiers siècles de l'ère chrétienne, par la rencontre de là philosophie grecque avec les croyances exaltées et les rêves ambitieux de l'Orient. On remarque , en effet, qu'après les personnages fabuleux ou manifestement antérieurs à cet ordre d'idées, les premiers noms invoqués par la philosophie hermétique sont des noms alexandrins : Synésius, Héliodore, Olympiodore, Zosime. Ajoutez cette tradition rapportée par Orose au commencement du v* siècle, et recueillie par Suidas, que Dioclétien ne pouvant venir à bout des insurrections multipliées des Egyptiens, ordonna la destruction de tous leurs livres de chimie, parce que là était, selon lui, le secret de leurs richesses et de leur opiniâtre résistance. Enfin, c'est à un philosophe d'Alexandrie, à un philosophe chrétien, probablement à la manière de l'évéque de Ptolémaïde, le disciple d'Hypathie, que les Arabes se disent redevables de toutes leurs connaissances alchimiques. Ce personnage, appelé Adfar, florissait pendant la première

moitié du vu 6 siècle, dans l'ancienne capitale des Ptolémées , avec la réputation de posséder tous les se* érets de la nature, et d'avoir retrouvé les écrits d'Hermès sur le grand art. C'est lui vraisemblablement qui en est l'âfùtenr. & ( Frâûck, Pctraûelsé èt V Alchimie au iti« siècle.)

Malgré tant d'etcelléhtéS raiSdftS, M. Louis Figuîer (UAlàhirhie et Us Alchimistes, p 5 J , croit « que l'âlchimie prit naissance cliez fes savants du Bas-Empire, dàns éétte heurèuée Ëyzânté àh Iëâléttres et les arts trouvèrent ttn refuge au quatrième Siècle contre les afgitatfôtâ qui bouleversaient alors tous lès grands Etats de l'Europe. » Comme les savants de Cônstanti- Ûtiplè entretenaient des relations suivies avec ceux ft'Àleiandrie, il est probable <Jue « l'alchimie fut cultivée presque simultanément en Grèce et dans l'Egjtftè. *

Un disciple d'Adfâr, Moriéfcus, Côttflitiniquâ , stii- Vftnt M. Frânck, là science alchimique au prince Ottiffiiade Khaled, fils du calife Yezid, dëVénu le Sôu- Vérain de l'Egypte après la conqùête de ce pays Sur lës empereurs de Constantinopte; flès lors l'alchimie dévint musulmane (vti« siècle).

Les Arabes se livrèrent avêé ardetir à l'étude de Vm hermétique. Ils firent ën sa ftiveur uflô prôpâ-

gande active. Ils portèrent l'alcbittie partout où ils portèrent leurs armes. — Elle pénètre avec eux eu Espagne au viii« siècle, et s'y implante. Dans les écoles de Cordoue, de Murcie, de Tolède , de Séville et de Grenade, on renseigne, on la pratique. Au tuf siècle paraît -le fameux Geber.

Lorsque l'Espagne mit fin à la domination arabe, l'alchimie avait conquis tout l'Occident. Arnauld de Villeneuve, Raymond Lulle, Roger Bacon, saint Thomas , la propagèrent à l'envi. Du xv e au xvu* siècle, elle fut en pleine prospérité.

Gomment tomba-t-elle à ce degré d'abjection oè elle se trouve au xix e siècle ? — Exposer le but, résumer les travaux des alchimistes, examiner leurs faits et gestes, c'est répondre à cette question.

Le but des alchimistes en général était : 1° de convertir en or, ou au moins en argent, tous les autres métaux, cuivre, plomb, etc. -, 2<> de garantir l'homme, ou de le guérir des maladies qui viennent l'assaillir, et de prolonger même indéfiniment son existence; 3» de conquérir tous les pouvoirs , naturels et surua-

turels ; de commercer avec les êtres du monde ou des mondes supérieurs, etc.

Une substance procurait le moyen d'arriver à ce but : c'était la pierre ou poudre philosophale, nommée aussi grand magistère , grand élixir , quintessence, teinture, semence des métaux, spiritus mundi, selon qu'elle était plus ou moins parfaite , et s'appliquait à tel ou tel objet. — Imparfaite, la pierre philosophale n'était pas pourtant sans vertu; elle convertissait aussi les métaux, mais en argent seulement. On lui donnait alors les noms de petite pierre philosophale , de petit magistère, de petit élixir.

Il n'est pas facile de donner une idée exacte de la grande pierre philosophale. Ceux-là même d'entre les alchimistes qui l'ont vue et possédée, en parlent comme s'il ne l'avaientjamaiseuenivue. VanHelmont, qui Fa vue et maniée, dit-il, prétend qu'elle a la couleur du safran en poudre, qu'elle est lourde et brillante comme le verre ei* morceaux. Berigard de Pise, qui ne l'a ni moins vue ni moins maniée que Van Helmont, lui donne la couleur du pavot sauvage et Fo-

deur du sel marin calciné. Kalid lui décerne toutes les couleurs : elle est, suivant lui, blanche, rouge, jaune, bleu-de-ciel , verte. « Voilà tous nos philosophes mis d'accord ! » dit judicieusement M. Louis Figuier.

Il n'est pas moins difficile de dire, comment se préparait la pierre philosophale. Cette obscurité, qui plane à peu près sur chaque phrase des livres alchimiques et que signale la bulle du pape Jean XXII , ne permet pas d'en saisir nettement le mode de préparation. C'était, du reste, par système que les alchimistes s'environnaient de ténèbres. « Pauvre idiot, dit un peu crûment le philosophe Artéphius à son lecteur, serais -tu assez simple pour croire que nous allons Renseigner ouvertement et clairement le plus grand et le plus important des secrets , et prendre nos paroles à la lettre?» Heureux Artéphius! il écrivait au xi e siècle ! — Basile Valentin, Arnauld de Villeneuve, Raymond Lulle menacent des plus terribles châtiments l'alchimiste assez osé pour parler intelligiblement. La malédiction du Très-Haut, l'apoplexie, la damnation éternelle, telles sont les peines qui attendent l'indiscret. « II est défendu par l'ordonnance diuine , dit Denis Zacaire , de publier nostre science en termes telz qu'ilz soyent entenduz du commun. » ( Opuscule très-excellent de la vraye philosophie natu-

relie des met aulx, Lyon , B. Rigaud , 1574 , p. 12 de l'avis Au Lecteur débonnaire). Aussi ne doit-on pas s'étonner que Jean d'Espagnet s'exprime en ces termes quelque peu énigmatiques : t Prends une vierge ailée qui soit bien lavée et purifiée, et qui soit enceinte par la vertu de la semence spirituelle de son premier mari, sans que pourtant sa virginité soit lésée : marie-la sans soupçon d'adultère avec l'autre homme », elle concevra de nouveau avec la semence corporelle du mari, et elle mettra au monde un enfant honorable des deux sexes : la pierre philosophale. »

Au seizième siècle, toutefois, le langage énigmatique des alchimistes tend à se clarifier. La pierre philosophale (ou semence des métaux) s'obtient à cette époque avec deux substances ; l'or ordinaire (semence mâle), et le mercure des philosophes, ou premier agent (semence femelle). On peut se procurer aisément la première de ces deux substances ; mais où trouver la seconde P C'est là que gît la difficulté. Suivant les uns, le mercure des philosophes se trouve dans le mercure ordinaire-, suivant les autres, dans l'arsenic. Ceux-ci prétendent qu'il réside dans l'antimoine; ceux-là, dans l'étain. Le sel marin, le salpêtre, le vitriol, le suc de la chélidoine, la primevère, la rhubarbe du Pont, les os, la chair, le sang, la salive, les poils, l'u-

rine, jusqu'au lait des vierges, jusqu'au sang des Menstrues, tout est recommandé, tout est examiné, tout est scruté. Le mercure des philosophes n'est nulle part. —^Pardon! le voici : « Pour obtenir le pre* mier agent , dit Haimon , il faut se rendre à la partie postérieure du monde, là où l'on entend gronder le tonnerre, souffler le vent, tomber la grêle et la pluie, c'est là qu'on trouvera la chose, si on la cherche. » Cela est clair, mais odieusement malpropre. — Quelle aberration !

Il suffisait, pour transmuer en or le plus infime des métaux, de \è mettre en contact arvec la pierre philosôphale dans Yovttm philèsophicum. C'était un vase 06 se plaçaient les matières propre» à la confection du grand oeuvre. On l'appelait aussi athanor i «t nrat- *0fe du poulet des sages. La puissance de la pierre phi* losophale, comme agent transmutateur, ne connais» sait vraiment pas dé bornes. 1 Si l'Océan * disait Raymond Lulle 1 était du mercure^ j'en ferais de l'or; mare tfmgerevni, si mercurius esset. » On voit par là tju'il fallait peu de pierre philosophale pour opérer. Le tout était d'obtenir ce peu. Salmon prétend qu'il convertirait èn or toutes les quantités de métal qu'on voudrait bien lui fournir, jusqu'à l'infini. Quand va m mêle de foire de Tor rJ on n'en saurait troprfaire.

Pour guérir pu préserver des maladies , pour donner à la vie humaine une durée illimitée , on faisait usage de pierre philosophale comme on fait usage de grains de santé -, dans ce cas , elle portait le nom de panacée. — La pierre philosophale se prétait complaisamment à tout, sinon à tous.

Si les alchimistes se fussent contentés d'écrire des livres inintelligibles , on ne serait pas absolument en droit de leur infliger un blâme. Mais ils ne s'arrêtèrent pas en si beau chemin. Us voulurent prouver que, si leur style était obscur , leur science était réelle. Malheureusement , qui veut trop prouver, ne prouve rien.

Les alchimistes eurent la malencontreuse idée d'opérer effectivement des transmutations. En Angleterre , Raymond Lulle fabrique , pour le compte du roi Edouard III, les nobles à la rose; en Suède, Paykùll fabrique des ducats pour Charles XII. Orthulain , Rupescissa , Odomar jouissaient d'une haute renommée sous les rois de France Philippe de Valois, Jean et Philippe le Bel, que l'histoire regarde comme de faux

monnayeurs. On a vu précédemment que des souverains ne dédaignèrent pas de labourer de leur propres mains.

L'alchimie et les alchimistes se seraient, néanmoins, tirés d'affaire , s'ils s'étaient bornés à travailler pour le compte des souverains ou à collaborer avec eux. Ce qui causa leur perte, c'est qu'ils eurent la prétention de travailler aussi pour eux-mêmes. Le grec Bragadino, le suisse Léonard Thurneysser, l'italien Boni, et beaucoup d'autres, amassèrent de grandes richesses.

Le seul exposé des fraudes , auxquelles eurent recours les alchimistes, nécessiterait plusieurs volumes. En 1722, Geoffroy l'alné en fit une sorte d'abrégé historique, dont on ne saurait trop, aujourd'hui encore, recommander la lecture. C'est significatif et édifiant.

On conçoit que , pour des hommes qui savaient si cavalièrement prouver que la pierre philosophale valait de l'or en barre, prouver qu'elle guérissait de tous maux et prolongeait indéfiniment la vie, ce n'était que jeu. Le philosophe Artéphius prétendait avoir

999 ans passés, L'ermite Trautmansdorf avait 140 au* et le frère de la Rose-Croix, Gualdo, en avait quatre cents. Il fut démontré que si Noé eut des enfant* à l'âge de cinq cents ans ? c'est qu'il possédait la pierre philosophais

Nicolas Flamel offre un des cas les plus curieux do longévité alchimique. Mort en 1418, au su de tout Paris, il vivait encore, ce nonobstant, au commencement du 17 e siècle. Le voyageur Paul Lucas dit avoir rencontré dans l'Inde l'un des plus intimes amis de l'adepte. Pernelle, femme de Flamel , morte quelques années avant lui, vivait aussi. — Ce n'est rien. En 1818, Flamel, alors âgé de quatre cents ans, occupait à Paris une maison sise rue de Çléry, n° 22. Il faisait annoncer, par les journaux, l'ouverture d'un cour» de philosophie hermétique , moyennant 300,000 fr. par élève. Personne ne s'étant présenté, on présume que de dépit il sera retourné dans l'Orient... ou ailleurs. Oncques depuis il ne fut revu. Faut-il désespérer de le revoir?... On ne fait pas toujours bonne garde à Cbareuton.

VU

Tontes ces manœuvres , à défaut des progrès de la science , ne pouvaient avoir qu'un résultat : celui de déconsidérer les alchimistes et même l'alchimie. — En 1317, le pape Jean XXII les condamne-, en 1380, le roi de France, Charles V, les persécute. Henri IV, roi d'Angleterre, imita le roi de France en 1404. — Mais ce ne sont pas les souverains qui portèrent aux alchimistes les plus rudes coups. Ce furent les écrivains. Et encore ceux-ci ne commencèrent-ils d'être écoutés qu'au seizième siècle. Thomas Eraste, Conringius, Verner Rolfink, Kircher, Jérôme Cardan, H. Corneille Agrippa , furent les premiers qui réussirent à faire soupçonner le néant de la philosophie hermétique.

« Les alchimistes, dit Cardan, peuvent muer la couleur et le poids : mais ils ne peuvent muer la subtilité, et fermeté.» (De la subtilité, trad. franç. de R. le Blanc, Paris, 1584, p. 157). — « L'art chrymistique, dit-il ailleurs (p. 395), vulgairement dict alcmie, contient plusieurs choses admirables, plusieurs inutiles, plusieurs douteuses, plusieurs belles, aucunes salu-

taires, aucunes d'efficace, aucunes presque diuines , plusieurs de nulle conséquence, aucunes de grande espérance, aucunes de grande iacture et péril, qui surmontent les autres en nombre. »

Agrippa l'alchimiste, le nécromancien, revenu des erreurs de sa jeunesse s'écrie :

« Des bons esprits suspecte est l'alchemie, Et ses supposts plaire ne peuuent mie ; Par tant d'abbus les hommes entretient Qu'elle et ses faicts en ruine dénient,

» En essayant de transmuer les formes et espèces des choses , et forger vne certaine benoiste pierre philosophale qu'ils appellent , par l'attouchement de laquelle toutes choses soient soudainement conuerties en or ou argent, selon le souhait de Midas, et si s'efforce de tirer du ciel haut et inaccessible vne certaine quint'essence, par laquelle se font fort les alchimistes de donner, non pas seulement des richesses excédantes celles de Gresus , mais , qui plus est , de remettre l'homme en sa florissante ieunesse, et entière santé, dechassant de luy la vieillesse, et presque le rendre immortel.

» Mais de tous ceux qui font estât de la science, PTy a cil qui d'effet en donne expérience.

» Seulement en montrent quelques essais, assemblent quelque peu d'argent par ceruses f vermillon», antimoines, semons x et autres drogues serrons à farder les femmes > peindre et emplastrer les vieilles , les* quelles l'escriture appelle onguens de paillardises, et par ce moien dressent la boutique de Geber : dont est venu le commun prouerbe : Que tout alchemiste est ou médecin ou sauonnier, et enrichit les oreilles des hommes par paroles : mais son intention est de vuider leurs bourses. Et pour claire coniecture de la vanité et nullité de leur art , est à noter qu'ils demandent tousiours quelque esçu à ceux à qui ils font promesse de grandes richesses , par où Ton voit que ce ne sont que bourdes et resuenes d'esprit mal composez. » (Paradoxe sur l'incertitude, vanité et abus des sciences, S. L. 1582, p. 397, etsuiv.)

Plus loin, Agrippa fait preuve r envers ses anciens confrères, d'une animosité qui s'explique peu. Auraitil lui-même été victime de leurs manigances philosophiques? « C'est à bon droit, dit-il, que les loix romaines condamnent cest art, et la chassent de la République, et est prohibée en l'Eglise chrestienne par les décrets des sacrez canons. Et s'il estoit prattiqué ainsi auiourd'huy, que ceux qui sans bonne licence du Prince exercent l'alchemie fussent chassez des royau*

mes et prouinces, leurs biens confisquez, et eux punis au corps , il est certain que l'on ne terrait point tant de fausses espèces de monnoye par lesquelles vn chacun est deceu au grand dommage et perte du public (1). le croy que pour congnoistre ces trompeurs iadis fut faicte la loy d'Amasis roy d'Egypte, par laquelle il estoit enioinct à vn chacun de comparoistre deuant vn magistrat à ce ordonné, et là donner raison et déclarait par quels moyens il s'entretenoit et viuoit, et à faute de ce faire peine de mort y estoit establie. »

La peine de mort! ô Agrippa! qu'avez-vous dit? Est-ce que, dans votre indignation, — semblable à l'un des meilleurs hommes de ce temps-ci, dit-on, lequel déclarait un jour que , si le bûcher de Jean Hus était jamais relevé, ce ne serait pas un seau d'eau qu'il y apporterait, — est-ce que , grand alchimiste , grand nécromancien, vous eussiez voulu voir, de vos deux yeux voir, ce qui s'appelle voir, vos ex-confrères et collaborateurs pendus la hart au col, étranglés court et net? Les alchimistes « sont meschans sur tous les hommes,* dites-vous. D'où savez-vous cela?....

(4 ) Ceci indique pourquoi la science alchimique « estoit haye du commun populaire , » suivant l'expression de D. Zaohaire , Introd. , p. 9. — Ce n'était pas tant la scienee que les « tromperies et {mises sophistications, » (Eod. loc.) qu'on haïssait.

Et, au fond, qu'est-ce que cela peut vous faire P Dieu n'est-il pas là pour séparer les bons des méchants, le bon grain de l'ivraie ? Laissons-le faire. Quelque clairvoyant qu'on soit, ne voit-il pas mieux, plus avant et plus loin ?

Bernard Palissy ne professe pas pour les Alchimistes moins d'inflexibilité qu'Agrippa. « Et îe sçay bien, dit-il, que toutes les additions et sophistiqueries qu'ils sçauent faire, ont causé vn millier de faux monnoyeurs : par ce qu'ils ne se peuuent deffaire de leur marchandise sinon en monnoye, car s'ils la vendoyent en lingots la fausseté se trouueroit à la fonte. Mais ils se desfont aysément de monnoye à toutes gens... » (Discours admirables, etc., édit. Cap, p. 199.) Un peu plus bas, Palissy rapporte une histoire bizarre. Un prévôt de Saintes avait saisi un faux monnayeur. Celui-ci fit des révélations fort graves. Il signala comme « se meslant de son mestier » cent-soixante individus. « Et quant ie dis audit preuost, continue Palissy, pourquoy il ne faisoit prendre lesdits monnoyeurs nommez en son rolle, il me respondit qu'il n'oseroit l'entreprendre : parce qu'au nombre d'iceux il y auoit plusieurs iuges et magistrats, tant du Bordellois, Perigord que de Limosin (1). » — Si tous faisaient ainsi de

(4) Dans les Discours admirables, an Traité des Métaux et Alcki-

la fausse monnaie, dans ce bon seizième siècle, qui donc avait le droit de se plaindre? Lorsqu'on est tour à tour voleur et volé, on doit absoudre-, on ne peut pas condamner.

Peut-être, cependant, l'alchimie eût-elle vécu, malgré les attaques dqnt elle était l'objet, malgré les unpostures des adeptes, et même malgré les progrès de la science. Mais elle renfermait en elle un germe de Wgrt qui, tôt ou tard, devait se développer et la tuer : Je ridicule.

On a vu déjà quelques échantillons du style des air chimistes. Affectation , obscurité, lourdeur, hyperbo» lisme , il a toutes les conditions voulues pour faire rurç oi| fatiguer. Maintenait il convient de passer en r^vqe certaines idées ou prétentions des philosophes

mie, on lit que m les métaux sont engendrez à'vne eau, a sçauoir d'eau salée , ou pour mieux dire d'vn sel dissout. » — -M. Tiffôrea», 5f Uêmoin, p. 24, <JH : « La fixation de l'oxygène, sa convbjnaisoû plus ou moins durable avec Vkydroyène A sous Faction d'un composé azoté j voilà pour moi la clef de la transformation des métaux. »

par le feu. Nous abordons ce qu'on a appelé l'alchimie mystique»

La magie blanche et même la magie noire étaient loin d'être dédaignées par tous les adeptes. Dans la fabrication du Grand Œuvre, quelques-uns s'aidaient de la première, c'est-à-dire faisaient intervenir Dieu ou ses anges ; quelques autres s'aidaient de la seconde , c'est-à-dire s'adressaient au diable. L'imposteur Braganino avait à ses ordres deux dogues noirs qui sentaient fort le fagot. Thurneysser disposait d'un scorpion qui, certainement, n'avait rien d'orthodoxe.

Vhomunculus joue quelquefois un rôle assez important. On appelait ainsi un petit animal ou un homme en miniature fabriqué par les procédés spagyriques ( voy. Figuier, p. 67). Paracelse en donne la recette en ces termes : « Hoc modo procedendum est :

Sperma viri per se in cucurbitâ sigillatâ putréfiai summâ putrefactione ventris equini per quadragimla dies, aut tandiû donec incipiat vivere et moveri et agi* tari, quod facilè videri potest. Post hoc tempus aliquo modo homini simile erit, ac tameir pellucidum et dine corpore. Si jam posthac quotidiè arcaao sangumts hurnani eauté et prudenter nutriatur et pascatur t et per quadraginta septhûanas m perpetuo et seqtiabiH catore ventris equini conservetur, fit indè verus et

vivus infans, habens omnia membra infantis, qui ex muliere natus est, sed longé minor. Hune nos Homunculum vocamus , et is posteà eo modo diligentiâ et studio educandus est, donec adolescat et sapere et intelligere incipiat. Hoc jàm est unum ex maximis secretis quae Deus mortali et peccatis obnoxio homini patefecit, etc. » (De naturd rerum, vol. 2, lib. 1, p. 86, Genève). Vhomunculus a des propriétés nombreuses. Paracelse les énumère : « Si per ilios ( homunculos ) hominem quemdam à morbo liberare velis et sanare , opus est ut imaginem ejus illinas et jungas. Si amorem, favorem et gratiam conciliare vis,' homunculos geminos faciès , quorum alter alteri manum porrigat, amplexetur, osculetur , et similia alia faciat amoris officia. Si absentum ex locis dissitis domum pertrahere velis, ut quotidiè tôt miliaria conficiat, totidem et jam milliaria conficiet imago ejus in rotâ, procedens ex eo loco, ex quo homo ipse facere débet. Sic si tutus ab hostium armis esse cupias, imaginem tuam ex ferro vel chalybe parabis, et velut incudem indurabis. Si hostem ligaturus es , liga ejus imaginem. Haec tibi etiam exempla sufficiant, ex quibus plura ipse deprimere poteris. » ( De imaginibus, cap. 12, p. 502). N'est-il pas profondément Jregrettabîe qu'un homme de génie comme Paracelse soit tombé

si bas ? Dans quels travers durent donner les autres alchimistes! En voici encore quelques exemples.

L'alcaest était le dissolvant par excellence, l'agent qui pouvait donner à tous les corps sans exception la forme liquide. Paracelse le premier avait signalé son existence. Groirait-on que cette chimère occupa tout le xvii« et près de la moitié du xviii* siècle? Van Helmont prétendit avoir possédé l'alcaest. Tackenius, Glauber, et beaucoup d'autres, ne voulant pas rester en arrière de Van Helmont, affichèrent les mêmes prétentions. Il fallut deux siècles pour que l'alcaest dis* parût du cercle des discussions scientifiques. « Si l'alcaest dissout tous les corps, s'avisa-t-on de dire enfin, il doit dissoudre aussi le vase qui le renferme; s'il dissout la silice , il doit dissoudre aussi le verre qui est formé de silice. » Gette réflexion si simple n'était venue à l'esprit de personne avant Kunckel.

La palingénésie était l'art de reproduire les plantes au moyen de leurs cendres. On brûlait une plante et Ton en recueillait les cendres. Ces cendres, on les confiait à la terre, et il en naissait une plante nouvelle. On devine que la science n'avait rien à voir dans ce tour, digne de Robert Houdin ou d'Hamilton, son successeur. Si l'on eût bien examiné les cendrés, on y eût trouvé des graines.

Aujourd'hui, Ton connaît peu la nature et la composition du Péché. La théologie le définit vaguement: a Toute atteinte à la loi de Dieu. » Basile Valentin le représente comme le résidu de la sublimation de nos parties célestes. Un alchimiste plus moderne, Eckart- «sbausen, entre dans d'assez longs détails sur ce sujet scabreux. Il donne la composition de chaque péché. 11 fait plus : il en révèle la cause déterminante. Quelle est cette cause? Le gluten. Oui, le gluten, cette substance que possèdent toutes les céréales, et dont ^homme et les bétes font, plus ou moins, leur nourriture qqotidienne. Le gluten se trouve également dans le sang humain; il y subit des modifications provoquées par nos désirs sensuels, et détermine ainsi lias mauvais penchants. « Dans son état de dilatation le plus grand, il produit l'orgueil \ dans son état d'attraction, l'avarice et l'égoïsme; dans son état de ré* pulsion, la rage et la colère; dans son état de rota* tion, la légèreté et la luxure, etc. » C'est dans le Nuage qui plane au-dessus du sanctuaire qu'on lit cet jolies choses. On n'en sauvait trop peu recommander U kc&uro.

Jusqu'ici il n'a guère été question que du côté gro tesque de l'alchimie. Mais si elle fut, comme la philosophie, le récipient d'un grand nombre des aberrations de l'esprit humain , elle accueillit aussi beaucoup d'idées ou justes ou grandes. L'alchimie a un côté sérieux.

L'idée-mère de l'alchimie était la composition des métaux. Selon les alchimistes, les métaux n'étaient pas des corps simples (c'est-à-dire offrant à l'analyse des éléments toujours identiques) -, pour eux, c'étaient des corps composés. — De plus, la composition des métaux était uniforme; elle ne Tariait jamais. Les métaux se composaient tous de mercure et de soufre. La quantité de ces deux éléments, leur qualité, voilà ce qui constituait la différence entre les métaux. Ainsi l'or ne différait du cuivre qu'en ce que le premier de ees métaux était formé de beaucoup de mercure trèspur uni à une petite quantité de soufre aussi très-pur. Le cuivre différait de l'or, parce que le mercure et le soufre entraient en quantités égales dans sa composition, etc. — La conséquence de ces principes était

la possibilité de la transmutation Si, en effet, les métaux étaient des corps composés, si leur composition était uniforme et que la proportion seule de leurs éléments causât leurs différences, il n'y avait qu'à faire varier la proportion de ces éléments pour obtenir le métal voulu. Ce n'était qu'une affaire de patience.

On trouve dans les livres hermétiques une autre idée : celle de la génération des métaux. Dans le sein du globe, les métaux, croyait-on, s'élaboraient comme s'élabore le fœtus dans la matrice des animaux. Us étaient doués d'une espèce de vie, et pouvaient passer de l'état imparfait à l'état parfait, comme ils pouvaient de l'état parfait revenir à l'état imparfait. L'or était l'idéal de la perfection métallique. L'argent venait ensuite. Les autres métaux étaient réputés vils. Cette idée de la génération des métaux n'est que le complément de celle de leur composition. — Elles devaient nécessairement produire une troisième idée : celle de l'existence d'une sorte de semence des métaux, metallorum sperma, agissant, soit à la façon des substances fécondantes des animaux, soit à la manière des ferments. De là, l'invention de la pierre phjlosophale.

Dans la pratique, les alchimistes eurent tort. On Ta vu de reste. En théorie eurent-ils raison P Est-^ possible, dans l'état présent de la science, de porte j sur eux un jugement définitif? En d'autres termes, les métaux sont-ils des corps simples ou des corps composés? Si les métaux sont des corps simples, le problème de la transmutation se complique; si ce sont des corps composés, il est résolu. On saisit l'importance de la question.

La science officielle enseigne et soutient, depuis 'soixante ans, le principe de la simplicité des métaux. Dans son enseignement oral, dans son enseignement écrit, ce principe est considéré comme à peu près inébranlable. La science officielle fait son devoir. Elle ne doit pas sortir du territoire des faits acquis (1).

(4) On a souvent fait un crime à l'Académie des sciences de sa pusillanimité. Elle manque d'audace , dit-on. Elle a refusé de reconnaître tout d'abord une foule de découvertes t qiai -plus tard oui fait leur chemin. Ces reproches soitt injustes. ep sera^on si P Académie des sciences accueillait immédiatement, toutes les conceptions qu'on lui soumet? Quel chaos dans la science! — ($ést lorsqu'on étudie l'histoire de l'alchimie que l'utilité d'une Acadé-

Ce principe, toutefois, n'est pas inattaquable. Si les faits dont on dispose aujourd'hui, et qui le combattent, ne sont ni assez nombreux ni assez forts pour le renverser, du moins suffisent-ils pour lui enlever de son autorité. Voici ces faits :

1° Quatre substances simples (l'oxygène, l'hydrogène, le carbone et l'azote), entrent seules, au dire des chimistes, dans la composition des corps organisés. Or, ils veulent que plus de soixante éléments soient nécessaires à la formation des combinaisons minérales. N'y a-t-il pas là contradiction? Ainsi, l'atmosphère qui nous entoure et dont l'épaisseur n'est pas inférieure à 15 ou 20 lieues, l'eau qui occupe les trois quarts du globe, toutes les créations animales et végétales, n'exigeraient que quatre substances, tandis que la masse solide du globe en exigerait au ' delà de soixante pour sa composition ! N'est-il pas

mie d«s sciences se comprend. Les alchimistes eussent-ils commit tant de fautes, avancé tant de billevesées, et finalement perdu l'alchimie , s'ils eussent senti le frein salutaire d'une Académie. — Qtie, dans leur feuilleton scientifique hebdomadaire, les journaliste» se montrent infiniment moins sévères; rien de mieux. Us sont dans leur rôle de remueurs é idées. C'est, du motus, ainsi que nous l'entendions , quand h feuilleton scientifique de la Getxette ét Froncé nous était confié. — Maïs l'Académie Soit faire à peu près le eofftraire de ce que font les journalistes. Où irait-on sans celaf

probable que, si quatre substances seulement suffisent aux actions moléculaires des produits organiques, elles suffisent pareillement à toutes les exigences des combinaisons minérales?

2° Il n'est pas vrai que tous les métaux soient des corps simples. L'ammonium, métal nouvellement découvert dans les sels ammoniacaux, est composé d'hydrogène et d'azote. « On a réussi, depuis quelques années, à produire toute une série de composés renfermant un véritable métal, et ce métal est constitué par la réunion de trois ou quatre corps différents. Le nombre des combinaisons de ce genre s'accroît chaque jour, et tend de plus en plus à jeter du doute sur la simplicité des métaux. » (Figuier, p. 75.)

3° Les appareils de chimie n'ont pas atteint leur plus haut degré de perfection. N'est-il pas possible qu'ils soient impuissants à constater la présence de certains des corps qui entreraient dans la composition d'un métal ? Supposons , par exemple , que l'or séit formé par la combinaison de l'oxygène (1) en un état autre que le gazeux et d'une autre substance. Gomment découvrir dans l'or la présence de i'oxy-.

(4) Le platine, l'or et l'argent s'oxydent moins facilement que les antres métaux. Cela n'indiquerait-il pas qu'ils sont satures d'oxygène ou qu'ils ont plus d'oxygène que ceux-ci?

gène, s'il s'y trouve, par exemple, à l'état solide? — On possède un métal à l'état liquide, le mercure-, l'oxygène à l'état solide n'offrirait rien de plus singulier. — Depuis combien de temps, d'ailleurs, a-t-on pu constater cet état particulier affecté par l'oxygène et auquel on a donné le nom d'ozone?

Mais en supposant que les métaux soient réellement des corps simples, il n'y aurait pas lieu de complètement désespérer de la réalisation du rêve alchimique. Le principe auquel on a donné le nom d'&omérie, est loin de ravir tout espoir.

Longtemps on crut que deux corps possédant une même composition chimique , avaient les mêmes propriétés. Les alchimistes, conséquents avec eux-mêmes, professaient l'opinion contraire. L'expérience a fini par donner raison aux alchimistes. Il est aujourd'hui rëconnu que deux substances peuvent présenter la même composition chimique et posséder des propriétés différentes. Ainsi l'acide fulminique et l'acide cya-

nique contiennent les mêmes quantités de carbone, d'oxygène et d'azote; le premier (dans les fulminates) détone à la plus faible élévation de température ; le second (dans les cyanates) résiste à la chaleur rouge. Ainsi encore l'acide cyanydrique et le formiate d'ammoniaque, etc. « La forme, le nombre et l'ordre, ne sont donc pas, suivant l'expression d'Aug. Laurent, moins essentiels que la matière. » C'est la constitution moléculaire d'un corps, non sa composition chimique, qui fait ses propriétés. — Maintenant, l'isomérie qui atteint les corps composés, ne saurait-elle frapper aussi les corps simples ? L'or et le cuivre ont des propriétés différentes-, mais en présence des faits qui précèdent, on ne peut plus affirmer que ce soient deux substances différentes. Or, si le cuivre et l'or ne différaient réellement que par leur constitution moléculaire, qu'en résulterait- il ? Le rêve alchimique pourrait passer en fait.

Une autre découverte de M. Dumas induit à penser que les corps simples sont isomères. En comparant les propriétés générales des corps isomères aux propriétés des métaux, il a constaté que ceux-ci reproduisaient certains caractères appartenant à ceux-là. « Dans toutes les substances présentant un cas d'isomérie, on trouve habituellement des équivalents égaux,

ou bien des équivalents multiples ou sous-multiples les uns des autres* Or, ce caractère se retrouve chez plusieurs métaux. L'or et l'osmium ont un équivalent presque identique. Il est rigoureusement le même pour le platine et l'iridium, etc* » Enfin, un chimiste anglais, le docteur Prout, a reconnu que les équivalents chimiques de la plupart des corps simples sont des multiples exacts du poids de l'équivalent de l'un d'entre eux (voy. Figuier, p. 352 et suiv.)

Autre fait très*- remarquable. « On voit, dit Dufnénoy (à propos d'un alliage natif d'or et d'argent désigné par Klaproth sous le nom d'electror»), des lamelles qui présentent la couleur jaune de For, tan* dis que d'autres sont d'un blanc jaunâtre; en sorte qu'en choisissant les parties différentes par la couleur on obtiendrait des compositions très-variées. » Miné* ralogie, t, III, p. 202). — M. Th. Tiffereau (le seu* alchimiste sérieux qu'ait eu l'alchimie peut-être), en tire cette conséquence. « N'est-ce pas là, dit-il, un de ces faits que la nature nous montre comme exemple de la transformation de l'argent en or? Comment concevoir et expliquer la formation de ces alliages si variés de ces deux métaux dans un même minerai, si ce n'est par le passage de l'argent à l'état d'or, parée que certaines lamelles ont été plus proches du cou-

rant générateur que j'appelle courant électrique, qui a favorisé dans certaines lames le passage d'une plus grande quantité d'argent à l'état d'or, tandis que les autres, étant plus éloignées ou ne recevant qu'une plus faible portion du courant, ont produit dans le même temps des quantités d'or de plus en plus faibles? » (6 e Mémoire, 1854, p. 69.) — L'alchimie, comme on voit, dépouille le vieil homme, et entre dans la voie scientifique.

Le principe alchimique de la génération des métaux, et l'existence du ferment ou dè la semence métallique, à laquelle on a donné le nom de pierre philosophai, ne peuvent se défendre aussi avantageusement que le principe de la composition et la nonimpossibilité de la transmutation des métaux. — Dans l'état de la science, il est prudent de garder le silence sur ces deux questions.

Les alchimistes voyaient -ils nettement les conséquences de la transmutation des métaux vils ou im-

parfaits, en métaux nobles ou parfaits? Il est permis d'en douter.

« Pleust à Dieu, dit Flamel (ou phrtftt Fauteur qui se cache sous son nom), — pleust à Dieu que chascun sceust faire êe l'or à sa> volonté y afin que l'on vesquît menant paîstre ses gras troupeaux, sans rsure et procez, à l'imitation des sainctz patriarekes, vsant seulement, comme les premiers pères, de permutation de chose à chose, pour laquelle il fauldroit trauatller aussi bien que maintenant. » (Figures hiéroglifiques, etc.)

La pierre philosophale, on en conviendra, n'aiguisait pas extraordinaîrement la perspicacité de ses possesseurs. Qui ne voit, en effet, que, l'or et l'argent avilis, dépréciés, — on serait contraint à se rejeter sur une autre valeur manuelle? Pour revenir aux temps primitifs, à ces temps, — heureux, dit-on, — où l'on menait paistre ses gras troupeaux (lorsqu'on avait la chance d'en avoir), il faudrait, non pas seulement que l'or, l'argent, le platine, les pierres précieuses, eussent subi une dépréciation immense-, il faudrait surtout que l'esprit humain eût subi une révolution complète Toute une révolution intellectuelle serait indispensable. — On eu est loin, grâce à Dieu ! Ingres parait-il disposé à brûler Raphaël? Hugo à

rôtir Corneille et Shakspeare? Dumas le chimiste brisera-t-il ses fourneaux et cornues? Rothschild renoncera-t-il à ses vastes spéculations, aliments de l'industrie des deux mondes? On peut hardiment défier la pierre philosophale d'opérer ces transmutationslà (1). Telle est cependant la condition sine qud mm du retour de l'homme vers son berceau et au système d'échange préconisé par le bon flameL

Si la transmutation métallique se réalise un jour, si les substances précieuses deviennent viles, ce n'est point au temps des patriarches que les sociétés h»* marnes remonteront. Elles entreront dans une non» velle phase financière. Voilà tout. — Chose grave sans

(4) Voici, selon nous, le meilleur argument en faveur du progrès , et celui qui affirme le mieux sa réalité. Malgré les besoins plus nombreux, malgré les souffrances morales plus nombreuses et plus vives , qui atteignent l'homme intelligent , il n'en est pas oa, peut-être, qui ne souhaite à ses enfants une intelligence supérieure, pas un qui ne cherche à développer leur intelligence rudimentaire. Est-ce simplement affaire d'amour-propre f Non pas. L'homme intelligent sait que, si les besoins et les souffrances morales sont en raison directe du développement intellectuel, les jouissances- morales sont aussi dans cette même raison. Il y a balance. — L'homme inintelligent a moins de besoins , moins de souffrances ; mais il a peu de jouissances. Balance aussi. — Mai» celui-ci végété, tandis que celui-là vt/. — Entre les deux situations, Phésitation est elle possible?

doute, mais non épouvantable. La vapeur et l'électricité auront causé plus de bouleversements.

Un papier-monnaie, une monnaie métallique, l'un et l'autre sans valeur intrinsèque, il est vrai, mais représentant l'un et l'autre soit une valeur immobilière, soit une valeur mobilière, garantis d'ailleurs par les gouvernements et les nations, n'est-ce pas à ces moyens qu'on se hâterait de recourir? — Dès lors, qu'y aurait-il de foncièrement changé ?

Ce qu'il y aurait de vraiment remarquable dans la révolution qui se produirait, c'est l'augmentation de valeur des immeubles et de certains meubles, c'est la restitution aux campagnes d'une foule de bras qui leur sont malheureusement enlevés par les villes, c'est l'élévation du salaire des ouvriers agriculteurs , leur instruction plus solide, et par suite le rendement plus considérable des productions du sol. — On ne reviendrait pas au temps des patriarches; on arriverait au temps où chacun mangerait de bon pain, sans mélange de féveroles.

Peut-être trouvera-t-on qu'il était inutile d'appuyer ainsi sur les conséquences possibles de la solution du problème alchimique. Telle n'est pas notre opinion. Les 400 millions, en moyenne, que les placers de la Californie et de l'Australie versent chaque année dans

la circulation, le numéraire de la France (le plus fort de l'Europe, environ trois milliards), ces deux faits parlent haut. Ne disent-ils pas clairement que, si la pierre philosophale n'avilit jamais les métaux nobles, les métaux nobles peuvent s'avilir eux-mêmes?.. . N'est-il pas bon, dès lors, de prévoir une révolution financière, si lointaine qu'elle soit, et d'y parer?...

La Fontaine des Amoureux de Science a été un peu négligée jusqu'ici. Il est grand temps de penser à elle.

Le mérite littéraire de ce poëme n'est pas grand. A côté de quelques beaux vers, un grand nombre de pitoyables. — La littérature du xv« siècle n'est pas brillante; elle n'est que curieuse. Il semble que les xm* et xiv e siècles aient, à leur singulier profit, dépouillé le xv e de ses richesses poétiques. Le xv e siècle ne compte guère qu'un seul vrai poète : Charles d'Orléans. Et, chose notable, peut-être celui-ci ne dufeil qu'à sa longue captivité en Angleterre son immense supériorité sur la plupart des poètes, ses contemporains. Vivant dans leur milieu (1), il en eût pris sans

(i) Ch. d'Orléans naquit en 4594. Il fut fait prisonnier par les Anglais à la désastreuse bataille d'Azincourt (4445). B ne recourra

doute plus d'un défaut. A quelque chose malheur est bon. Littérairement, la Fontaine des Amoureux de Science ne se distingue point des autres poèmes du xr* siècle.

Son mérite scientifique n'est pas, non plus, extraordinaire. Il serait difficile de faire de l'or par les procédés (1) que recommande l'auteur. Quels sont ces procédés? Après les avoir lus et médités, on ne les connaît pas mieux que devant. Une obscurité toute hermétique les enveloppe, suivant les prescriptions des maîtres.

Le grand mérite, à nos yeux, de ce poème souvent insipide, est d'avoir eu pour auteur un alchimiste, nommé Jean de la Fontaine. Au xvii* siècle, il y eut un autre alchimiste portant le même nom. — Est-ce Jeu du hasard que ce La Fontaine, alchimiste au xv* siècle, et ce La Fontaine, alchimiste au xvn'P N'y au-

ia Jtberlé qu'en 4440, après les cûaféreaoeft de Graaelkes, et «pourut en 4465. — Homme politique, Ch. d'Orléans est inférieur au poète. Il lui manquait ce flegme, sans lequel les plus robustes auatités peuvent devenir des défauts.

(4) Zachaire, loc. mt*t., les appelait javec raison « madifictes récentes, ou (pour parler plus proprement) décentes. » H y fut « par ung temps , dit-il , plus enuelopé et enfermé que oncques Dedalus ne fusi en son Laberynthe. » Heureux, toutefois t puisfne, • la fin, il s'en tira a sa propre sati sfacti on.

rait-il, dans cette coïncidence, qu'une apparence d'enseignement? — La Fontaine l'Ancien chercha, vraisemblablement, toute sa vie, la pierre philosophale. Il ne la trouva pas. — La Fontaine le Jeune ne la chercha jamais, et la trouva.

Ceci ne prouve-t-il pas que la pierre philosophale, — non plus que la fortune et la vraie gloire , — ne veut être trop violentée ?

Longny et Tourouvre [Orne), août 4864.

DES

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