AMOVREVX DE SCIENCE
e fut au temps du mois de May, Qu'on doibt fouïr dueil et esmay, Que ientray dedans vng vergier Dont Zephirus fut iardinier.
Quand deuant le iardin passoye, le n'egtois pas vestu de soye, Mais de pauures draps maintenu, Pour n'apparoir en public nu.
Et m'esbattant auec désir De chasser loing mon desplaisir, Ouy vng chant harmonieux De plusieurs oyseaux gratieux.
Adonc ie regarday l'entrée Du iardin, qui estoit fermée.
Mais comme ma veuë estima, Zephirus tost la defferma ; Puis se retira, par effect * Monstrant qu'il n'auoit cela faict.
Et quand ie vis celle manière, le me tiray vng peu arrière, Et en après entray dedans.
Du iour n'auois mangé des dents ; I'auoye grand soif et grand faim, Mais portois auecq moy du pain Qu'auois gardé vne sepmaine.
Lors apperceu vne fontaine D'eaue très clere, pure et fine, Qui estoit soubs vne aubespine.
Ioyeusement empres m'assis, Et de mon pain soupes y fis; Puis m'endormis, après mangier, Dedans ce gratieuxvergier; Et, selon mon entendement, le dormy assez longuement, Pour la plaisance que prenoys Estant au songe que songeois.
Or pourrez scauoir de mon songe, Et s'après le trouuay mensonge.
Il est vray qu'il me fût aduis
Que deux bell's dames au cler vis,
Semblables à filles de roy
Au regard de leur noble arroy,
Vers raoy s'en vindrent doulcement ;
Et ie les salue humblement,
En leur disant : « Illustres dames,
» Dieu vous sauf et de corps et d'ames I
» Plaise vous à moy vos noms dire;
» Ce ne me vueillez esconduire. »
L'vne respond par grand plaisance :
« Amy, i'ay à nom Congnoissance ;
» ,Voicy Raison que i'accompaigne,
» Soit par monts, par vaux, par campaigne;
» Elle te peult faire moult saige. »
Alors entendant ce langaige, Et cuidant estre resueillé, D'vng cas fus fort esmerueillô :
Car issir veis de la fontaine, Qui est tant aggréable et saine, Sept ruisseaux que veu ie n'auoye, M'estant couchié en celle voye, Lesquelz m'auoyent si fort mouillé Que i'en estoye tout souillé.
Là s'espandoit l'eaue à foison.
Adonc priay dame Raison,
Qui estoit auecq Congnoissance,
Me dire la signifiance
De la fontaine et des ruisseaux
Qui sont si plantureux et beaux,
Et à qui estoit le pourpris,
De tous costez bien entrepris,
D'arbres et de fleurs odorantes
Arrousez des eaues courantes,
En sorte que pareils iamais
Ne me sembloit auoir veu. — Mais
Elle me dict tresdoucement :
a Mon amy, tu scauras comment
» Va de ce qu'as si grand désir :
» Escoute moy tout à loisir.
» En la Fontaine ha vne chose, » Qui est moult noblement enclose.
» Celuy qui bien la congnoistroit, » Sur toutes aultres l'aymeroit.
» Qui la Touldroit chercher et querre, » Et puis trouuée mettre en terre » Et seicher en menue pouldre » Puis arrière en son eau resouldre, » Mais que fussent auant parties, » Puis assemblées les parties, » Qui la terre mettroit pourrir
» En l'eaue que la doibt nourrir,
» H en naistroit vne pucelle
» Portant fruict à double mammelle,
» Mais qu'on ostast la pourriture,
» Dont elle ne son fruict n' ha cure.
» La pucelle dont ie deuise
» Si poingt et ard en mainte guise :
» Car en l'air monte, en hault volant,
» Puis descend bas, à val coulant;
» Et en s'en descendant, faonne
» Faon que nature luy donne.
» C'est vng Dragon qui ha trois goules » Famineuses et iamais saoules.
» Tout entour de luy chascun rue, » L'enuironnant ainsi qu'en rue, » Et poursuiuant par forte chasse (4) » Tant que grosse coiiure sa face, » Que le noircist et si l'englue.
» Puis le compresse et le merigue.
» Elle renfante mesmement » (Ce se fait amoureusement)
(I) Dans l'édition donnée par P. Rigaud, Lyon, 1618, on signale cette variante :
Mais avant par chaleur on chasse Gresse que luy couure la face.
Et cette autre :
Mais dessus luy faut que Von chasse, etc.
» Plus puissant que deuant grand somme ;
» Puis le boit comme ius de pomme.
» Ainsi l'enfant à sa manière,
» Souuent boit et r'enfante arrière,
» Tant que plus cler est que christal.
» Pour vray le fait en est ytal.
» Et quand il est ainsi luisant,
» En eaue moult fort et puissant,
» U pense deuorer sa mère,
» Qui ha mangié son frère et père.
» Ainsi comme l'alaitte et couue
» Le Dragon, fière de sa couue.
» Sa mère en deux parties part,
» Que luy aide après ce départ,
» Et puis la deliure a trois goules
» Qui l'ont plustost prins que gargoules.
» Alors est le plus fort du monde; » Iamais n'est rien qui le confonde; » Merueilleux il est et puissant; » Une once en vault cent d'or pesant.
» C'est vng feu de telle nature » Qu'il passe toute pourriture, » Et transmue en aultre substance, » Quand qu'il attaint à sa semblance; » Et guerist maladie toute, » Apostume, lèpre, et goutte;
» Et és vieulx corps donne ieunesse, » Et és ieunes, sens et liesse; » C'est ainsi que de Dieu miracle. » Ce ne peult faire le triacle, » Ne rien qui soit soubz ciel trottué, » Fors cecy, qui est esprouué » Par les Profètes anciens » Et par docteurs Phisiciens.
» Mais on ne l'ose plus enquerre,
» Pour peur des seigneurs de la terre ;
» Oncques mais n'aduint tel meschié,
» Car ce faire on peult sans pescbié.
» Moult de Sages si l'ont aymé;
» Mauldit soit qui l'ba diffamé.
» L'on ne le doibt onc reueler
» Qu'à ceulx qui veulent Dieu aymer.
» Et qui bien ayment, ont victoire
» Pour seruir Dieu, aymer, ou croire :
» Car cil à qui Dieu donne espace
» De viure tant que en quelque place
» Il ayt celle œuure labourée,
» Ha de Dieu la grâce impetrée
» En soy; saches certainement :
» Dont prier doibt deuotement
» Pour les saincte hommes qui l'ont mise
» En escript selon leur deuise;
» Philosophes et saincts preud'hommes, » Dont ie ne scay dire les sommes;
• Mais Dieu leur face à tous mercy, » Qui ont ouurô iusques icy ;
» Et ceulx qui ayment la science
» Dieu leur doint bien et patience.
» Scauoir doibs que celuy Serpent
» Que ie t'ay dit premièrement,
» Est gouuerné de sept Ruisseaux,
» Qui tant sont amoureux et beaux.
» Ainsi l'ay voulu figurer;
» Mais aultrement le vueil nommer :
» C'est vne pierre noble et digne,
» Faicte par science diuine,
» En laquelle vertu abonde
» Plus qu'en nulle qui soit au monde ;
» Trouuée est par Astronomie
» Et par vraye Philosophie.
» Elle prouient en la montaigne
* Où ne croist nulle chose estraigne.
» Scachez de vérité prouuée,
» Plusieurs sages l'y ont trouuée.
9 Encores la peult on trouuer » Par peine de bien labourer; » Des Philosophé est la pierrière » Que tant est amoureuse et chière.
» Aysement on la peult auoir,
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» Et si vault mieux que nul auoir.
» Mais peine auras moult endurée » Deuant que tu l'ayes Irouuée; » L'ayant, n'auras faulte de rien » Qu'on trouue en ce monde terrien.
» Or' reuenons à la fontaine » Pour en scauoir chose certaine.
» Celle fontaine de valeur » Est à vne dame d'honneur, » Laquelle est Nature appellée, » Qui doibt estre moult honorée :
» Car par ell' toute chose est faicte, » Et s'elle y fault, tost est deffaicte.
» Long temps ha que fust establie » Celle Dame, ie vous affie :
* Car aussi tost que Dieu eut faicts » Les Elemeps qui sont parfaicts, » L'Eaue, l'Air, la Terre et le F$u, » Nature en tout parfaicte feu.
» Sans Nature, ne peut plus crois tre » Dedans la mer la petite oistre; » Car Nature est mere à la ronde » De toutes les choses du monde, t Noble chose est que de Nature.
» Moult y bien appert à figure » De l'homme, que Nature ha faicte;
» En quoy de rien ne s'est meffaicte.
» Aussi fait-il en plusieurs choses » Qui par Nature sont descloses :
» Oyseaux, arbres, bestes, fleurettes, » Du tout par Nature sont faictes; » Et ainsi est-il des metaulx, » Qui ne sont pareils ny esgaulx ; » Car par elle mesme se font » Dedans la terre bien profond :
» Desquelz plus à plein conteray » Quand Nature te monstreray, » Laquelle ie veulx que tu voye, » Affin que mieux suyue sa voye » Et son sentier en la tienne œuure :
» Car il fault que la te descœuure. »
Ainsi que tels propos tenoit,
le veis Nature qui venoit.
Et alors, sans faire delay,
Droict encontre elle m'en allay
Pour la saluer humblement.
Mais certes tout premièrement
Vers moy feit inclination,
Me donnant salutation.
Lors Raison dict : « Voicy Nature ;
» A l'aymer mets toute ta cure.
» C'est elle que te fera estre
» De son ouurage prudent maistre. »
le l'escoutay diligemment :
Et elle se prit saigement
A me demander d'où festoyé
Et qu'en ce liu là ie queroye,
€ar il estoit beaucoup sauuaige,
Et pour les non clercs plein d'ombraige.
.« Dame, di-ie, par Dieu de cieulx,
» le suis venu ci, comme cieulx
» Qui ne scait en queir part aller
» Pour bonne aduenture trouuer.
» Mais ie vous diray sans attente
» Et en brief propos mon entente.
» Vn moult grand Prélat yey iadis
9 Scauant, clerc, prudent et subtils,
» Qui parloit en commun langaige,
» Ainsi que faict maint homme saige,
» Du scauoir de la medicine
» Qu'il faisoit tres-haulle et tres-digne,
» En demonstrant ses excellences
» Par moult grandes expériences;
» De Philosophie et science (4)
» Deuigoit en grand reuerence;
» Bien auoit esté à l'escolle.
» Alors fus mis en vne colle
9 Ardente d'apprendre et scauoir