‹ La Fontaine économisteChapitre 2 sur 8 · GUILLAUMIN ET C''' EDITEURS · texte numérisé non relu

GUILLAUMIN ET C''' EDITEURS

Du la cullrctiun des princiiniax Èconuiiiislcs. ilu Dkl'unnalic de l'Ècuuoinie

liul'.lii^iic, lIu Dkiwnnalvc du Cuiniiicrcc cl de la Xadjalwii^

du Jvnniul des Èeonuniisles, clc, elc.

ECONOMISTE.

— O^ÎCCCC^C^-

Mesdames, Messieurs,

Je suis persuadé que l'annonce d'une conférence sur La Fontaine l'conomistc vous a fait sourire, et d'un sourire d'incrédulité.

Vous connaissez si bien La Fontaine, le plus populaire et le plus gaulois de nos poètes, qu'il doit y avoir une prévention bien naturelle contre celui qui vient annoncer qu'il a trouvé des intentions jusque-là négligées, dans le poëte favori de tous les âges et de toutes les conditions.

Vous connaissez La Fontaine moraliste et philosophe, disant, sous le voile de l'apologrue, la

() r,.\ FOXTAIXR KrOXOMr>TK.

vérité ;\ tous et à chacun, aux petits et aux grands, aux peuples et aux rois, aux plaideurs et à leurs juges, aux laïques et aux hommes d'Kglise,

Vous Cfumaissez même La Fontaine nalnraliste, d'>nt Buffon ne dédaignait pas l'autorité, car notre poëte a si bien étudié les mœurs des animaux, il les a si bien fait parler qu'il avait dû les entendre.

Du temps quo les bêtes parlaient (IV, 1) :

oui, il prêtait l'oreille à leur charmant langage, comme Pythagore entendait l'harmonieux concert des astres.

La Fontaine moraliste, certainement, avezvous dit; la Fonlaine ;i«/^/;'«/i5/e, passe encore, par courtoisie; mais la Fontaine économiste^ hol:\ ! Et vous vous êtes souvenus, fort à propos, de son épitaphe composée par hii-niême:

Jean ?'en alla comme il était venu, .Mani^eant son fonds, après son revenu, Croyant le bien chose peu nécessaire...

LA FONTAIXI^ KfONOMISTE. /

Il est sûr que, si La Fontaine fut économiste, il ne fut pas économe. Or, les économistes enseignent l'épargne, et ils estinic/it k bien chose si nécessaire que toute leur science consiste à rechercher les meilleurs moyens, les plus sages et les plus justes moyens de produire des richesses.

Je vous dois d'abord l'indication de la circonstance qui m'a amené à choisir ce sujetpour notre entretien d'aujourd'hui. Yous y verrez une idée de justice et de respect pour notre poëte et nulle prétention de ma part à l'originalité.

Ce n'est pas mon admiration pour La Fontaine qui m'eût suggéré Tidée de le présenter sous un nouveau jour. En prétendant le faire régner dans un domaine qui ne lui a pas été assigné jusqu'ici, je m'exposais à encourir la condamnation qu'il a lui-même portée contre les amis maladroits :

Rien n'est si dangereux qu'un ignorant ami, Mieux vaudrait un sage ennemi. (VIII, 10.)

Ce n'est pas non plus mon zèle pour l'écono-

8 LA FONTAIXK KCONOMISTR.

mie politique qui me porte à en voir le triomplie ou la glorification dans les œuvres d'un poëte qui devança tous nos économistes. Je ne suis d'ailleurs qu'un économiste ijar intérim; or, l'économie politique a encore bien des ennemis, et mon zèle inconsidéré , voulant l'orner des charmes de la poésie , pourrait m'attirer le reproche :

D'avoir paré le geai du plumage du paon. flV, 0.)

La circonstance déterminante, la voici : Un économiste français, dans la famille duquel la science économique est héréditaire, Jean-Baptiste Say, exposant les dangers du luxe et démontrant qu'il n'est pas un signe de prospérité des nations, mais un symptôme de décadence, a reproché à La Fontaine d'avoir glorifié le luxe. Il cite, en effet, ce passage d'un de ses apologues VAvantar/e de la science (Ylll, 19) :

« La République a bien à faiie « De gens qui ne dépendent rien !

LA KCNTAINE liCONOMISTE. V

« Je ne sais d'iiommo nécessaire « Que celui dont le luxe épand beaucoup de bien. « Nous en usons, Dieu sail! Noire plaisir occupe « L'artisan, le vendeur, celui (lui l'ail la jupe « Et celle qui la porle, el vous qui dédiez « A messieurs les gens de finance « De méciiaiil.s livres bien payés! »

Longtemps après, par un singulier hasarcl, un autre économiste, occupant, par intérim aussi, mais avec une grande distinction, la chaire même où avait enseigné J.-B. Say (1), releva cette citation de La Fontaine et démontra facilement que J.-B. Say avait fait dire au poëte exactement le contraire de ce que celui-ci avait exprimé: il lui élait arrivé ce qui est trop souvent le fait de ceux qui, par discrétion, sans doute, abrègent les citations. C'était un dialogue entre un financier et un homme lettré. .L-B. Say n'avait pas lu l'apologue jusqu'au bout.

(1) M. Baudrillart, /. des E<:onomistes, 1860, 3« série, t. 111, p. 297.

10 F. A l-ONTAINF. Ki'ONOMISTi:.

Il suffit au défenseur de La Fontaine d'achever la citation pour le venger de cette accusation d'hérésie économique : vanter les prétendus bienfaits du luxe !

Voici la suite :

Ces mots r^impUs d'impertinence

Eurent le sort qu'ils méritaient.

L'iiomme lettré se tut : il avait trop à dire. La guerre le vengea bien mieux qu'une satire ; Mars détruisit le lieu que nos gens habitaient...

J.-B. Say cite encore deux fois La Fontaine.

Dans un cas, voulant démontrer que l'homme qui agit en dépit des lois de la nature n'éprouve que désastres, il rappelle :

Le cierge qui, voyant la brique au feu durcie Vaincre l'eflfort des ans, en eut la même envie. Et, nouvel Empédocle, aux flammes condamné

Par sa propre et pure folie, Il se lança dedans. Ce fut mal raisonné : Ce cierge ne savait grain de philosophie. (IX, l"2).

J'avoue que, pour ma part, je n'aurais pas

T,\ KDNTAINK KCOXOMISTK. M

cvn pouvoir enipriinlpr celte citalion i\ La Fontaine économiste.

J.-l), Say cite une troisième fois La Fontaine ; mais alors fort à propos, et, comme lui, nous invoquerons bientôt l'apolo.i^ue du Vieillard et SCS enfants (V. 9).

Quoi qu'il en soit, ces divers exemples me remirent en méiuoire tel et tel autre passage de notre charmant poëte. Je songeai môme qu'il devait y en avoir bien d'autres encore dans un auteur qui,

Comme Esope, eut seul plus de sens Qu'une multitude de gens. (II, "29).

Le moraliste, le philosophe, ont, en lui, éclipsé Véconomlste. Nous allons l'étudier ensemble sous ce jour un peu nouveau.

Mais si je ne réussissais pas à vous convaincre, si, au sortir de celle conférence, vous disiez de mon projet, comme La Fontaine a dit des Bâtons flottants (lY, 10) :

De loin, c'est quelque chose et, de près, ce n'est rien,

j'en demanderais pardon à sa mémoire, mais un autre y réussirait mieux un jour ;

J'aurai du moins l'honneur do l'avoir entrepris.

(Dédicace.)

Ne vous attendez pas, du reste, à ce que La Fontaine devienne désormais le vade-mecum de l'économiste, à ce que ses fables qui sont des trésors de philosophie et de bon sens soient aussi un Manuel de la science économique. Mon but serait dépassé. Ainsi je n'ai pu, malgré toute ma ])onne volonté, découvrir ce que La Fontaine avait pu penser de la Liberté des banques et de la Surtaxe de pavillon étranrjer ; c'est une grosse lacune qu'il faut renoncer à combler; mais, du moins, nous pourrons le compter comme un ami du Libre-échange^ car il est ennemi de la Protection commerciale^ et comme un ami de VListructlon, car il fait la guerre à V Ignorance.

LA FONTAINR KCONOMISTË. 13

La Fontainu a des notions justes sut- le T/vV//^ et sur la théorie de la Valeur, mais siirlont sur la puissance du Travail.

Siii' tous ces points, guide par cet aduiirahle bon sens qui le caractérise si éminemment, il £e trouve d'accord avec les principes de la science moderne, et, en cela, il mérite une grande attention, car il a devancé d'un siècle les 'physiocratcs qu'il est permis et qu'il est d'usage de considérer comme les fondateurs de la science économique.

Bien entendu, il ne fait qu'eftleurer délicatement toutes nos questions ; son Economie politique est aussi discrète que sa Morale, aussi sobre que sa Pbilosophie ; elle est même le plus souvent associée à ces dernières et c'est pour cette raison qu'on Ta si peu remarquée.

Vous savez d'ailleurs que lui-même ne dégage pas toujours la moralité de sa fable : il aime à la laisser découvrir au lecteur. Ne vous étonnez donc point (ju'il n'ait pas davantage dégagé la vérité

li LA l'^ONTAl.NK KCCjNuMISTE.

économique ; c'est un soin qu'il nous a laissé, le plus souvent, comme au duc de Bourgogne auquel il a dédié un de ses livres :

Quelle morale puis-je inférer de ce fail?

Sans cela toute fable est un œuvre imparfait.

J'en crois voir quelques traits, mais leur ombre m'abuse;

Prince, vous les aurez incontinent trouvés. (XII, 2.)

La plus sérieuse difficulté est de savoir dans quel ordre je vous présenterai ces nombreuxapologues (1). C'est bien la première fois qu'un économiste craindra d'être débordé par les textes ; car les lois que nous étudions ordinairement ne sont pas des lois écrites, ou elles ne sont écrites que dans le grand livre de la nature. Mais ici ;

Le loup on langue des Dieux; Parle au chien dans ses ouvrages:

Les bêles, à qui mieux mieux, Y font divers personnages, Les uns fous, les autres sages ; De toile sorte pourtant

(I) Je n'en ai pas mis à contribution moins de 81).

Qiio les lous vont l'oinporlaiil :

La mcsuro on est plus ploiiio.

Il vu't aussi sur la scène Dos trompeurs, dos sci'lérals, Des tyrans et des ingrats, Mainte impudente pécore, Fort-C sots, force flatteurs; Je pourrais y joindre encore Des légions de menteurs... (IX, 1.)

Et toutes ces précautions sont prises, pour dire (le l)onnes et dures vérités

A ranimai, qu'on appelle Homme... (VI, "20.) Tout parle en son ouvrage et même les poissons ; Ce qu'ils disent s'adresse à tous tant que nous sommes; // se sert d'animaux pour instruire les hommes.

(Dédicace).

Eh bien ! pour ce classement difficile, j'ai suivi le conseil de mon auteur lui-même :

Le Irop d'expédients peut gâter une aftïiire : On perd du temps au clioix, on tente, on veut tout faire; N'en ayons qu'un ; mais qu'il soit bon. (LX, 14.)

Je suivrai tout simplement la division consaciée chez les économistes.

\0 I.A FOXTAIXE ÉCONOMISTE.

Ils éliidient srparcn'iont :

1° Comment se produisent les richesses d'une nation ; 2" Comment elles circulent ; ii° Comment elles se répartissent entre les p.o-

clucteurs;

4° Comment^ enfin, elles s^ cmploioit , c'est-àdire s'épargnent et se consomment.

Voilà, en même temps, pour celles d'entre vous, mesdames, et (pourquoi ne le dirais-je pas?) messieurs, pour ceux d'entre vous qui l'ignorent, quel est l'objet de la science économique : production Qi circulation, distribution ei consommation des richesses.

La Fontaine remplira pour nous tous ces cadres.

Nous trouverons enfin chez lui la déclaration des principes généraux d'un bon gouvernement et l'application variée des règles de la morale sociale dont les économistes éclairent et fortifient leurs théories.

L V l'ôXrAINI' l-COXOMISTD.

Et d'abord, Production dos richesses.

Dans le lnng:ag'e écnninnique, [en l'ichcssrs consistent dans les choses appropriées par l'homme il la satisfaction de ses besoins, en premier lien,

au vivre :

Sols qui ne voient pas que le plus grand tles soins Ce doit être celui d'éviter la famine... (Ilf, (!,)

Mais il est bien entendu que l'homme ne produit pas ces choses, il ne pourrait créer un brin d'herbe, pas plus qu'il ne le pourrait anéantir.

Ce qu'il crée, ce qu'il produit, c'est Vutilité des choses, eu les transformant, en les pliant à son usage : il coupe le bois dans la forêt, pour se construire une cabane ou pour se réchauffer; il cueille le fruit sauvage; il chasse l'animal et pêche le poisson, il sème, il récolte, mais sous le reeard de Dieu.

î8 LA FONTAINE ÉCONOMISIE.

La terre est un immense et magnifique laboratoire où le bon Dieu, le grand ouvrier, le grand chimiste, le grand physicien, le semeur éternel, fait constamment coopérer les forces delà nature, l'eau et Thumus, l'air et la chaleur, à la satisfaction des immenses besoins de l'homme.

C'est un des plus beaux chapitres de Bastiat, dans ses Harimmies économiques (1), que celui où il démontre que Dieu ne vend pas ses bienfaits. L'intervention de Dieu dans la production de nos biens est spontanée, car il attend rarement la prière de l'homme, pour le combler de ses bienfaits, bien que la prière lui soit agréable; elle est gratuite, car il ne demande pas de salaire, et les actions de grâces, seul prix qu'il accepte de nous, semblent nous coûter plus encorie que la prière :

Oh! combien nos besoins enrichiraient les dieux,

Si nous nous souvenions des vœux qu'ils nous font faire !

(1) CA\. IX, Propriété foncière.

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