I.A FONTAINE l':CON0MISTK. .'t.t
ne vit p;)s seule; pùuvait-ello^ par eliarit»'", ilélourner une parcelle du fonds commun? Pour déroger ainsi aux statuts, il lui eût fallu convoquer une assemblée générale extraordinaire ! J'ai dit que le crédit suppose des capitaux et ne supplée pas à leur défaut. Si Perreltc eût acheté ses œufs -X crédit pour élever des poulets, au lieu d'attendre qu'elle eût vendu son lait; si elle eût acheté sa vache avant d'avoir vendu ses poulets et son cochon gras, la chute malheureuse du pot au lait eût ruiné, non-seulement ses châteaux en Espagne, mais encore sa petite ferme déjà prospère, et, pour le coup, elle eût été
En grand danger d'être baltiie. (Vil, iO.)
Quant aux gens qui ouvrent des souscriptions pour l'exploitation des mines d'une Mouzaïa imaginaire, qui abusent du crédit et de la crédulité pour donner àes dividendes fictifs à leurs actionnaires, pour ceux surtout qui souscrivent benoîtement ces actions, c'est pour eux que La Fon-
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tainc a écrit l'apologue de la Peau fie l'Ows
Ours qu'ils tueraient bientôt, du moins h. ce qu'ils dirent.
IIÏ.
La Distribution des richesses est la partie de' l'économie politique pour laquelle La Fontaine nous fournit le moins de conseils. 11 ne s'occupe guère de la part que doit avoir le Travail, sous le nom de salaire, la Terre, sous le nom de rente et fermage^ le Capital, sous les noms de profit et intérêt.
11 ne parle guère du salaire que pour le faire refuser à la pauvre cigogne, malgré sa belle opération chirurgicale (III. 9);
11 admet le métayage auquel il emprunte un bon exemple (Vf, 4);
Le prêt à intérêt ne répugne pas à ses scrupules canoniques (I, 1 ; XII, 7) ;
J'en conclus qu'il est d'accord avec la bonne
I,A KONTAIXM l';CO\OM!STi;. 57
école économique, poiu- la liberté des conventions. Mais tandis que rêcole des socialistes ignorants ou pervers veut résoudre la question des salaires et delà rente par lesviolenpcs, parle pillage et par l'incendie, La Fontaine attend tout du jeu libre de \ offre et la demande. 11 permet les rjrèves, mais il blâme les sécessions syslcniatiqiies, et il rappelle la fable des Membres et de t Estomac (111, 2),
Où la Commune veut ï;"isolerdu Sénat.
Les tendances modernes du commerce et de rUndustrie sont de résoudre le problème des salaires par une fraternelle coopération du travail et du capital.
Sur ce terrain, La Fontaine nous conseille de ne faire société' qu'avec nos égaux : les petits avec les petits, les faibles avec les faibles, les grands avec les grands. Les actionnaires de mainte société de capitalistes auraient dû relire la fable de La Génisse, la Chèvre et la Brebis, en
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société avec le Lion (I, G), et celle du Pot de terre et (la Pot de fer [\\ 2):
Ne nous associons qu'avcctiue nos égaux, Ou bien il nous faudra craindre Le dcslin de l'un de ces pois.
La théorie de la Consommation des richesses l'ait la part du Luxe et de l'Epargne.
Vous avez vu ce que pense La Fontaine du discours impertinent de ce gros financier reprochant au savant de ne rien dépenser (VIII, 19).
Vous savez qu'il a loué l'épargne, sans la confondre avec l'avarice (I, 1 ; IV, 3).
11 décoche encore quelques traits à la sotte et prodigue vanité, dans la Grenouille et le Bœuf (I, 3) : ■
Le monde esl plein de gens c[ui ne sont pas plus sages : Tout bourgeois veut bàlircomine les grands seigneurs;
LA FONTAINIi KCONO.MISI K. ■>*■>
Tuul polit prince a des ambassadeurs, 'Poiil marquis veut avoir des paires.
Kl ailleurs (VI, 9) :
Nous Taisons cas du beau, nous méprisons l'utile, Et le beau plus souvent nous détruit.
Le cerf blÙMic ses pieds (jui le rendent agile. ]1 estime un bois qui lui nuit.
Eq dehors de ses parties dogmatiques, l'économie politique, recherchant pour les nations le bonheur et la prospérité, fait appel aux plus nobles instincts de l'homme.
Elle condamne le fléau, le crime de la guerre ;
Elle avertit les gouvernements que leur rôle ne doit pas consistera s'immiscer dans le jeu des intérêts sociaux, sous prétexte de protection; elle ne leur demande que d'assurer à tous et à chacun la liberté et la sécurité, sans lesquelles les nations sont vouées aux catastrophes et à la ruine;
Elle proche l'union des classes auxquelles elle
CO LA FONTAINE ÉCONO.MiSTK.
démontre qu'elles sont indispensables l'une à l'autre ;
Elle nous enseig-ne, avec la plus pure philosophie, que nous devons être contents de notre sort, tout en cherchant à l'améliorer par le travail;
Enlin, elle démontre, par la plume éloquente de Bastiat, que le monde économique, comme le monde moral, présente une sublime et providentielle harmonie.
La Fontaine a pressenti toutes ces vérités :
Voici comment il condamne la guerre, dans V Oiseau blessé cCune flèche (II, G] :
« Cruels humains, vous tirez de nos ailes « De quoi faire voler ces machines mortelles ; « Mais ne vous moquez point, engeance sans i)itié : « Souvent il vous arrive un sort comme le nôtre ; « Des enfants de .îapet toujours une moitié «. Fournira des armes à l'autre. »
Le Loup, dans /es Compagnons d' Ulysse (XII, 1), dit à l'homme une dure vérité :
LA FONTAIXK ÉCOXOMISTK. 61
« Si j'clais homme, par ma foi, « Aimerais-jo moins le carnage ?
« Pour lin mot qiieiiiLiefois, vous vous étranglez tous. « No vous ètes-vouspas l'un ;\ l'autre des loups ? « Tout bien considéré, je te soutiens, en somme, « Que, scélérat pour scélérat, « Il vaut mieux ôlrc un loup qu'un homme: « Je ne veux point changer d'état. »
La Fontaine ne permet la guerre que contre les méchants :
Il faut l'aire aux méchants guerre continuelle. La paix est fort bonne en soi, J'en conviens ; mais de quoi sert-elle Avec des ennemis sans fol? (III, 13.)
Il avertit les gouvernements de leurs devoirs et de leurs torts, quand il leur dit :
Hélas ! on voit que, de tout temps, les petits ont pâti des sottises des grands. (II, -i.)
C'est un peu durement aussi qu'il dit aux gouvernements dans le Vieillard et V Ane (VI, 8), de
6i2 L.V FONTAINE ÉCONOMISTE.
l'aii'e aimer les institutions pul)li(]ues, s'il veut
que le peuple les défende contre les ennemis du
dehors et ceux du dedans :
L'àne s'ébaltaildans un champ; L'ennemi vient sur l'enlrefaile.
« Fuyons, dit alors le vieillard.
— « Pourquoi? répondit le paillard ; « Me fera-t-on porter double bât, double charge?
— « Non pas, dit le vieillard qui prit d'abord le large,
— « Eh! que m'importe donc, dit l'àne, à qui je sois?
i( Sauvez-vous et mo laissez paître ! »
La leçon a profité, sans doute, à nos gouvernements, car nous savons douloureusement que deux provinces, violemment séparées de nous^ nous tendent les bras : leurs populations savent trop qui leur fera porter double charge !
L'apologue du Paysan du Danube (XI, 7) est plein de réprimandes pour les pouvoirs qui écrasent les peuples sous les exactions ;
La terre et le travail de l'homme Font, pour les assouvir, des efTorts superflus, lletirez-les; on ne veut plus Cultiver pour eux les campagnes.
LA FONTAINE KCONOMIRTE, 03
Nous quittons les cités, nous fuyonr; aux montaQ;nes;
Nous laissons nos cliôres compagnes ; Nous ne conversons plus (pi'avec des ours alFrcux, Décourages do mettre au jour des malheureux, Et de peupler pour Rome un pays qu'elle opprime.
Quant h nos enfants déjà nés, Nous souhaitons de voir leurs jours bientôt bornés : Vos préteurs au malheur nous font joindre le crime. Retirez-les : ils no nous apprendront
Que la mollesse et que le vice;
Les Germains comme eux deviendront
Gens de rapine et d'avarice
On sait si la leçon des Pioiîiains a profité à la Germanie !
Mais voici le vrai rôle d'un gouvernement : c'est de distribuer la justice (XII, 21) :
Le messager deJujnter, Portant un caducée, avait paru dans l'air;,
l'éléphant croit que le maître des Dieux l'envoie pour terminer une querelle qu'il a avec le
Oi r.A FONTAINE ÉCONOMISTE.
rhinocéros sur une question de préséance; tout surpris que tel ne soit pas le but du voyage ,
Il liil : «Et parmi nous ({ue venez-vous donc faire? — «Partager un brin d'herbe entre quelques fourmis : « Nous avons soin de tout. Et, quant à votre affaire, « On n'en dit rien encor dans le conseil des Dieux : «Les petits et les grands sont égaux à leurs yeux. »
Le conseil aux malheureux humains de s'entre-
aider leur est donné sous toutes les formes, avec
avertissement de la peine ou de la récompense,
pour avoir méconmi ou bien observé ie précepte :
Dans Le Lion et le Rat (11, 11) :
Il faut autant qu'on peut obliger tout le monde: On a souvent besoin d'un plus petitque soi.
Dans Le Cheval et F Ane (YI, IC), il est démontré que la fraternité, quand elle ne vient pas du cœur, est encore un heureux calcul :
En ce monde il se faut l'un l'autre secourir;
LA FONTAINE K<'ONOMIàTK. 6o
Si ton voisin vient ;\ nioLiiir, C'ost sur toi que lo fardeau tombe.
Dans L'Ane et le Chien (YIII, 17) :
II so faut entre-aider; c'o;>t la loi de nature. L'une un jour pourtant s'en moqua; Je ne sais comme il y manqua, Car il est bonne créature.
Quel charmant tableau que celui cIg cette société entre Le Corbeau, la Gazelle, la Tortue et le Rat{XU,r6)\
La gazelle est prise au piège ; le corbeau vole avertir ses compagnons, Rongemaille va délivrer la gazelle, la tortue qui, lentement se hâte, est emprisonnée à sa place ; aussitôt la gazelle reparait, faisant la boiteuse, et pendant que le chasseur retourne à sa poursuite, Rongemaille délivre encore la tortue :
Ainsi cliacun dans son endroit S'entremet, s'agite et travaille.
A qui donner le prix ? au cœur si l'on m'en croit,
OG LA FONTAINE ÎH'OA'OMISTK.
De tous temps les pauvres gens, plus que les riches, ont donné d'aussi bons exemples de fralernité ; mais depuis peu la science économique leur a enseigné les moyens d'organiser une fraternité , moins poétique peut-être , mais d'un usage plus général et plus sûr : ils ont formé les Sociétés de secoi^rs mutuels. Ici, du reste, La Fontaine a été surpassé, au point de vue économique, parle doux et bon Florian, dans f Aveugle et le Paralytique (I, 20) que les économistes ont souvent cité ;
II n'est tel que les malheureux Pour se plaindre les uns les autres.
« J'ai mes maux, dit l'aveugle, et vous avez les vôtres ;
« Unissons-les, mon frère, ils seront moins affreux.
— « Hélas ! dit le perclus, vous ignorez, mon frère,
« Que je ne puis faire un seul pas ; « Yous-mème vous n'y voyez pas.
« A quoi nous servirait d'unir notre misère?
— a A quoi? répond l'aveugle; écoutez : à nous deux, « Nous possédons le bien à chacun nécessaire :
« J'ai des jambes et vous des yeux; « Moi je vais vous porter; vous, vous serez mon guide; « Vos yeux dirigeront mes pas mal assurés;
LA l'ONTAINM ÉCONOMISl'K. C» i
« Mosjainbcs, ;i k-iic tour, iro..l où vous voudii'Z. « Ainsi, suiis qiio jaiiKiis nolio amitié dëcidc « Qui de nous deux romplil le plus utile emploi, a Je marcherai pour vous, vous y verrez pour moi.
A. ceux qui se plaignent de leur sort, qui ae^gravenl leurs maux pour n'avoir pas l'esprit do résignation (1), et surtout ne voient pas tant les maux des autres que les leurs, La Fontaine pro pose les Deux Mulets (I, 4) :
L'un d'avoine chargé,
L'autre portant l'argent de la gabelle
Il n'est pas toujours bon d'avoir un haut emploi.
La Vieille et les deux ServantesiN , (») prouvent
bien que
Le plus souvent,
Quand on pense sortir d'une mauvaise affaire, On s'enfonce encor plus avant.
Et ailleurs, dans rAne et ses Maîtres (VI, 11) : (1) Gpr. Le Bûcheron et Mercure^ V, l.
..... Tous i;eiis sont ainsi faits :
Notre condition jamais ne nous contente,
La pire est toujours la présente.
Nous fatii,'uons le ciel i\ force de souhaits. Qu'à chacun Jupiter accorde sa reiiuèle :
Nous lui romprons cucor la tôle fl).
Les économistes ont souvent été taxés d'optimisme, parce qu'ils ne critiquent c[ue les lois humaines et demandent la stricte observation de celles de la Providence qui, mieux que nous, sait bien ce qu'il nous faut.
La Fontaine n'a point connu les Licurgue et. les réformateurs modernes qui, sous le leurre à^ organisation du travail, de liquidation et de refonte sociales, veulent refaire le monde à leur guise ; mais il les a jugés et condamnés par avance dans Le Gland et la Citr ouille {JX, 4) :
C'est dommage, Garo, que tu n'es point entré Au conseil de celui que prêche ton curé. .
(1) Cpr. Le chien, la jnoie et l'ombre, YI, 19.
Dieu fait bien ce qu'il fait; sans en clierclier la [)rou\e En tout cet univers, sans l'aller parcourant,
Dans les citrouilles je la treuvo
Un gland tombe, le nez du dormeur on p;\tit.
« Oh ! oli ! (lit- il, je saigne ! Et que serait-ce donc
« S'il fût tombé de l'arbre une masse plus lourde
« Et que ce gland eût été gourde !
« Dieu ne l'a pas voulu : s.ms doute il eut raison ;
« J'en vois bien à présent la cause. »
En louant Dieu de toute chose,
Garo retourne à la maison.
Vous NOUS souvenez du Métayer de Jupiter (YI, 4) qui avait obtenu de disposer
Des saisons à sa guise,
Du chaud, du froid, du beau temps, de la bise, Enfin du sec et du mouillé, Aussitôt qu'il aurait bâillé.
Jupiter y consent. Contrat passé, notre homme Tranche du roi des airs, pleut, vente et fait en somme
Un climat pour lui tout seul
Monsieur le receveur fut très-mal partagé. L'an suivant, voilà tout changé:
Il ajuste d'une autre sorte La température des cieux; Son champ ne s'en trouve j.as mieux.
Concluons que la Providence
Sait ce qu'il nous faut mieux que nous.
J'ai été plus long que, sans cloute, je n'aurais dû l'être :
Loin d'épuiser une matière, On n'en doitprendre que la fleur.
(YI, Epilogue.)
Tous les maîtres de l'art disent qu'il faut laisser Dans les plus beaux sujets quelque chose à penser : Ainsi ce discours doit cesser. (X, io.)
Mais croyez, au moins chers et bienveillants auditeurs, que je n'ai pas eu l'injurieuse malice de vous traiter comme « ce peuple vain et léger » dont parle La Fontaine dans le PoKvoi?' des Fables (VIII, 4) : au milieu des dangers de la patrie, le peuple athénien ne put être captivé par un orateur de la République qui pourtant leur dénonçait les menées de Phihppe,
Leur parlait fortement sur le commun salut... On ne l'écoutait pas
LA l-'UMAIM': KCUNOMISTK. 71
Ur, voici ce qu'il iit :
11 [)iil un aulrc tour, cl bionlùl l'assemblée, Par l'apologue réveillée, Se donne entière à l'oraleur :
Un liait de fable en eut l'honneur.
Certainement l'économie poliiiijue pure, détachée des fictions de l'apologue et enseignée par un autre que par moi, aurait pu vous intéresser par elle-même; mais j'ai pensé que le pavillon de notre fabuliste pouvait seul me conduire sûrement au port :
Les Fables ne sont point ce ({u'elles semblent étr c Le plus simple animal nous y tient lieu de maître. Une morale nue apporte de l'ennui ; Le conte fait passer le précepte avec lui. (VI, i.)
Nous sommes tous d'Athènes en ce point, et moi-même,
Au moment où je fais cette moralité.
Si Peau-d'Ano m'était conté, J'y prendrais un plaisir extrême. (VII, 4.)
Mais vous me permettrez bien d'emprunter
T'a LA FOXTAIXE KCOXOMiSTE.
encore à notre cher poëtc l'épilogue de ce discours :
C'est ainsi que srt musc, au bord d'une onde pure, Traduisait en langue des Dieux Tout ce que disent sous les cieux Tant d'èlres empruntant la voix de la nature.
Trucliementde peuples divers, 11 les faisait servir d'acteurs en son ouvrage ; Car tout parle dans l'univers :
Il n'est rien qui n'ait son langage !
(XI, Epilogue.)