XII
Voilà la valeur en usage;
Le bien n'est bien qu'en tant que l'on s'en peut défaire.
Voilà la valeur en échange.
Notons là, en passant, pour les amateurs de curiosités littéraires, un vers monosyllabique qui n'a pas été assez remarqué.
La Fontaine, du reste, comprend très-bien que la valeur varie avec l'importance relative de V Offre et la Dema?uk :
L'homme entre deux âges veut se marier, mais il ne se jette pas à la tête des deux veuves, il se fait rechercher (I, 17) :
Il avait du comptant Et partant, De quoi clioisir; toutes voulaient lui plaire, Aussi notre amoureux ne se pressait pas tant.
M LA FONTAINE KOONOMrSTF. .
Maintenant que nous avons vu la Production des richesses par le travail, l'intelligence et le capital, arrivons à l'Échange et à la Circulation des richesses.
Ce n'est guère ici le lieu de discuter si l'échange rentre dans la production en tant qu'il donne plus de valeur aux choses ; cependant, remarquons qu'il leur donne souvent la seule utilité qu'elles puissent avoir. Qu'aurait pu faire, en effet, le pauvre coq avec sa perle, sans la faculté d'échanger :
Le plus petit grain de mil
Serait bien mieux son affaire. (1, 20.)
Et qu'eût fait môme le lapidaire, avec celte perle, sans la même faculté d'échange?
L'ignorant, à son tour, serait bien embarrassé du manuscrit, « qu'il croit bon pourtant )> , s'il
L\ FONTALVE ÉCONOMISTE. 't'"^
ne trouvait à l'ôchaiiger contre le diicatnn du libraiœ (l, 20).
Les pays des tropiques produisent infiniment plus de café et do coton (pi'il n'en faut aux besoins des créoles. En quoi cet excédant de calé difTérerait-il du saisie de la montagne, et ces cotons de l'herbe des champs, s'il n'était possible de les échanger?
La terre est ainsi couverte, dans ses diversss régions, de richesses infiniment variées, et la Providence a voulu, par l'échange, rapprocher les hommes de tous les points du globe ; à ceux que la fraternité ne toucherait pas assez, elle a offert V intérêt ; Vutile n'a pas à combattre le juste: il lui fournit un nouveau moyen de triomphe.
Je sais bien que l'idéal de l'égoïsme national serait de pouvoir porter tous nos produits au dehors, en ne prenant en échange que le coton et le café qui nous manquent absolument ; du blé. passe encore : nous n'en avons jamais assez
■i(> LA FONTAINE ÉCONUMISTE.
du nôtre. Mais, en échange de nos vins et de nos soies, prendre du fer ou du charbon, quel scandale ! Il vaut bien mieux le faire payer plus cher à nos consommateurs que rendre un tel service à nos voisins. Avant tout il faut être patriote !
La Fontaine semble avoir prévu ces débats insensés : il les a tranchés en quelques vers; et il en dit assez pour gens qui, comme vous, chers auditeurs, comprennent à demi-mot .
Voici ce qu'il dit de la protection douanière (VIII, 18):
Un marchand grec, en certaine contrée Faisait Iraûc. Un Bâcha l'appayait, De quoi le Grec en Bâcha le payait, Non en marchand, tant c'est chère denrée Qu'un protecteur! Celui-ci coûtait tant Que notre Groc s'allait partout plaignanti
Ailleurs, ce sont les grenouilles qui, d'abord protégées par le soleil, veulent ensuite lui donner la loi, lorsqu'il ne règle pas sa marche à leur gré (XII, 24) :
A los ouïr, tout le monde, Toute la machine ronde, Roulait sur les intérôts Do quatre méchants marels.
On croirait entendre nos usiniers 'protégés par les droits différentiels !
Celte plainte téméraire Dure toujours; et pourtant Grenouilles doivent se taire Et ne murmurer pas tant ; Car, si le soleil se pique Il le leur fera sentir ; La République aquatique Pourrait bien s'en repentir.
Je trouve encore un exemple des dangereux effets de la protection des gouvernements, pour ceux même qui en sont l'objet. L'aigle est en guerre avec l'escarbot qui veut venger sur ses œufs les lois de l'hospitalité outragée par le ravisseur de Jean lapin (II, 8) :
L'oiseau qui porte Ganimède
Du monarque des dieux enfin implore l'aide.
48 LA FONTAIXR KCONOMISTE.
Dépose on son giron de; œufs, ol croll qu'en paix Ils seront d:ins ce lieu ; que pour ses intérims, Jupiter se verra contraint de les défendre!
ILirJi qui les ira là prendre.
Aussi ne les y p:it-on pas.
Leur ennemi changea de noie, Sur la robe du Dieu fit tomber une crolte : Le dieu, la secouant, jeta ks œufs à bas
Mais si vous voulez savoir au juste ce que pense La Fontaine de V Impôt sur les 7mitières premières^ je vous ^en^•oie, sans la lire, à la Poule aux œufs d'or (V, lo). Vous n'avez pas besoin du commentaire.
LeCommerce estla mise en œuvre del'écbang'e, il en est Tingénieux mécanisme. La Fontaine lui donne les meilleures conseils de prudence et de vigilance ilY, ^) :
Un berger vendit son troupeau, Trafiqua de l'argenl, le mit entier sur i'oau ;
Cet argent périt par naufrage
Au bout de quelque temps, il fit quelques profits,
Racheta des bètes à laine,
T. A ]-o\TAi\r; i":r()NO>rrsTK. 40
Et romino un jour lo^^ vents, i-i'loniiiit leur lialoiiio, Laissiiionl |)aisil)lonioiil aborder les vaisseaux : « Vous voulez (le l'argenl? Ali ! mesdames les Kaux, « Dit-il, adressez-vous, je vous prie, à quelque autre. « Mu foi! vous n'aurez pas le nôtre! »
llieii ii'empcche d'appliquer à toute autre industrie qu'à celle du pécheur le conseil du (/((fjncpetit :
« Un tiens vaut, ce dit-on, mieux que deux tu Faiirax !.< L'un est sûr, l'autre ne l'est pas... » (V, ;>.)
Pour le coiTiniereant qui va payer un billet ;
« Montrez-moi jjatle blanche, ou je ne paije [)ol ni. »
Deux sûretés valent mieux qu'une Et le trop en cela ne fut jamais perdu. (IV, l.j.)
DansV Aloicette et ses petits (IV, 22), il dit sagement :
Ne l'attends qu'à toi seul. Notre erreur est extrême, De nous attendre a d'autres gens que nous.
Au niaitre de maison, il donne un bon avis^ dans rOEii du Maître (lY, 21) :
« Je trouve bien peu d'Iiorbc en tous ces râteliers; « Cette litière est vieille; allez vite aux greniers. « Je veux voir désormais vos bétes mieux soignées, « Que coùte-t-il d'ôler toutes ces araignées? « Ne saurait-on ranger ces jougs et ces colliers?... »
Combien de maisons de commerce ont péri parce que le patron n'avait pas suivi ce bon conseil (XI, 3):
Toi donc, qui que tu sois, ô père de famille, (Et je ne t'ai jamais envié cet honneur) T'attendre aux yeuxd'autrui quand tu dors, c'est erreur: Couche-toi le dernier et vois fermer ta porte. Que si quelque affaire t'importe, Ne la fais pas par procureur.
Pour la libre Concurrence, j'invoquerais encore La Fontaine,, et il m'aiderait à réfuter les deux objections qu'elle a soulevées : le danger de la fraude cju'elle provoque, l'inégalité de la lutte entre les gros et les petits capitalistes.
Contre la fraude et la concurrence déloyale, contre l'usurpation d'enseigne et de marque de
I;A KONTAINK KCONOMISTE. Til
fabrique, La Fontaine nous propose, pour exemple ;\ ne pas suivre,
Le loup ([ui volonliers écrit sur son chapeau : C'est moi qui suis Guillot maître de ce troupeau. Toujours par (luclqu'cndroit fourhcsse laissent [)rendre
(lll, 3).
En cela nous pouvons apprendre
Que tel est pris qui croyait prendre. (VIII, 19.)
La concurrence demande d'ailleurs du tact et de la prudence ; il faut savoir céder ;Y propo* ;
Deux chèvres en sont l'exemple :
Faute do reculer leur chute fut coiuaiune. Toutes deux tombèrent dans l'eau.
Cet accident n'est pas nouveau
Dans le chemin de la Fortune. (XII, 4.)
Les malheurs privés que la concurrence entraîne sont, en effet, presque toujours mérités et servent de salutaire leçon ;
Quand le malheur ne serait bon Qu'à mettre un sot à la raison,
o2 LA FOXTAINE KrO.VOMISÏE.
Toujours sorail-ce à jusie cause
Qu'on le diL bon à quelque cliose. (VI, 7.)
Mais La Fontaine a beau jeu avec l'objection tirée de lïnégaUté des moyens de concurrence, des monopoles naturels ou de ceux des gros capitaux. Certes, s'il est un monopole naturel digne d'envie, entre les animaux, c'est celui du lièvre comparé à la toi-tue ; mais
Rien ne sort de courir, il faut partir à point:
Le lièvre et la tortue en sont un témoignage. (VI, 10).
Quant aux gros capitalistes, ils sont moins dignes d'envie, « quand on attend la fin, » c'est i'bistoire du chêne et du roseau (I, 22) :
L'arbre tient bon, le roseau plie....
Et ailleurs, dans le combat des rats et des belettes (iV, 6) :
Une tète cmpanacliée N'est pas un petit embarras :
Le trop superbe équipage Peut souvent, en un passage,
LA FONTAIXR liroXOMISTt:. .>;»
Ciuispr (iu retardomenl; Los pclils, en loiito allai re, Esquivoiil l'orl aiscaionl ; Les £;rands ne le [)euven( faire.
Combien do petits établissements ont mieux résisté que les grands aux désastres de notre temps ! Combien de chaumières ont passé inaperçues qiiand les palais ont été dévastés !
Le commerce et l'industrie trouvent dans le Crédit de puissants secours; on a même dit que le crédit ?nultiplie les capitaux, proposition que, dans un cours d'économie politique, je démontrerais fausse et dangereuse. Le seul service réel que rende le crédit (et il est encore considérable), c'est de rendre disponibles des capitaux qui ne le sont pas, c'est de mobiliser des capitaux engagés : le crédit n'est fondé que sur des capitaux existants, capitaux du débiteur lui-même, ou capitaux de ceux qui le cautionnent.
La Fontaine le sait bien, et c'est pourquoi la. fourmi refuse crédit à la ciaalc. Si la cisale n'a
M I.A KONTAINK ICrONOMISTE.
pour capital que sa voix, et si elle chante « à tout venant, » et gratis, sans imiter, en cela, nos 'prime dojie qui se font payer si chèrement, comment remboursera-t-elle la fourmi? La fixalion d'une échéance ferme et la promesse d'un gros intérêt sont superflues.
Notons en passant que, dans la sage république des animaux, les lois civiles et canoniques, plus économiquement libérales que les lois humaines d'alors, n'interdisaient pas le prêt à intérêt.
Cet apologue de la Cigale et la Fourmi {\, 1), a été souvent, et bien à tort, reproché à La Fontaine : le poëte s'est proposé, non de donner une leçon de fraternité aux hommes, mais de combattre l'imprévoyance et la paresse. La leçon eût été perdue, si la fourmi eût prêté. Et, au point de vue économique, voyez dans quels désastres la faillite inévitable de la cigale eût entraîné la gent fourmillière !
D'ailleurs, la fourmi n'est qu'une associée, elle