‹ La Fontaine (volume 2)Chapitre 1 sur 9 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

Ce volume est la sténographie de huit conférences que j ai faites aux mois de janvier, février et mars 1913 à la Société des Conférences.

Je n'y corrige que les incorrections qui échappent à toutes les improvisations, je crois, et à coup sûr, à la mienne. Je nen retranche rien. J'y ai ajouté quelques citations et à deux ou trois reprises une courte indication qui était dans mes notes et que, pressé par l'heure, ou inattentif, j'avais omise en parlant.

Je vais aujourd'hui faire, devant vous, la biographie de La Fontaine. Je vous préviens, et, du reste, vous pouvez le savoir d'avance, que cette biographie n'est ni très intéressante, ni très édifiante. Je me suis même demandé si cette biographie, je la ferais. On peut se poser cette question et avoir ces hésitations à propos des grands auteurs. Il y a de grands auteurs qui n'ont pas besoin du tout de leur biographie pour qu'ils soient expliqués; on peut les comprendre tout entiers sans rien savoir de leur existence. Il est certain, par exemple, que nous pouvons parfaitement comprendre Corneille

sans rien savoir de ce qui lui est arrivé ; j'en dirai autant, presque autant, de Racine, et, contre votre attente, j'en dirai presque autant encore de Molière. Vraiment on a beaucoup trop abusé de la biographie de Molière pour expliquer ses œuvres.

Il y a donc des écrivains sur lesquels on pourrait se passer parfaitement d'une étude biographique. Aussi je me suis demandé si je vous dirais la vie de La Fontaine. Je me suis aperçu très vite qu'il était précisément de ces auteurs qui ont besoin qu'dn fasse leur biographie pour les faire comprendre.

Ceci est absolument nécessaire, ou presque absolument nécessaire pour La Fontaine, car il est un des hommes du dix-septième siècle qui ont mis le plus d'eux-mêmes dans leurs écrits, je dirai même qu'il est celui du dix-septième siècle qui a mis le plus de sa personnalité, de son être intérieur, de son être intime, non pas dans tout ce qu'il a écrit, mais dans une bonne V partie de ce qu'il a écrit.

La Fontaine est né à Château-Thierrj^, dans cette ville qui s'appelait déjà, au dix-septième siècle, par une abréviation assez curieuse, « Chaury », (La Fontaine l'écrit souvent ainsi, quand il date ses lettres), et qui sappelle encore

ainsi dans la familiarité des conversations. Il est né le 8 juillet 1621.

Château-Thierry est, comme vous le savez, une ville de Champagne qui touche de très près à rile-de-France. sur la limite même de rile-de-France et de la Champagne. Le pays y est très charmant, très gracieux, très aimable ; il est beaucoup plus intéressant que d'autres pays de la Champagne. Il est curieux à considérer au point de vue de l'influence qu'il a pu avoir sur La Fontaine. C'est un pays véritablement français ; ici je n'aurai pas à contredire Taine, c'est un paysage véritablement de notre pays central ; c'est un paysage qui n'a rien de grand, qui n'a rien d'imposant, qui n'a rien de tragique, c'est un paysage qui est une grâce légère, fine, intelligente et intellectuelle, pour ainsi parler, et qui était tout à fait dénature à former le génie que nous allons étudier.

Il était né de Champenois, d'une part, et de Poitevins de l'autre, et ceci me fait un plaisir extrême. Ne croyez pas que ce soit que je sois heureux que La Fontaine fût à demi Poitevin, non, ce n'est pas ma raison, mais c'est que, quand on a affaire à un homme qui a deux ascendances, deux pays différents et très différents, on est absolument dispensé de faire l'étude ethnographique et de se demander quelle est

l'influence de la race sur le personnage en question. Lorsqu'un écrivain, ou du reste un homme quelconque dont on s'occupe, est, de père et de mère, de famille paternelle et maternelle, du même paj's, oui, je crois qu'il n'est pas inutile d'étudier la race dont il est, d étudier le pays qui l'a vu naître au point de vue ethnique. Mais quand il s'agit, par exemple, de Balzac, ou quand il s'agit, par exemple de La Fontaine, d'un homme qui a deux ascendances très différentes au point de vue ethnique, il n'y a rien à dire à ce point de vue, il y a à dire simplement qu'il est de race française, et c'est bien exactement ce qu'il y a à dire aujourd'hui. La Fontaine est simplement de race française.

Donc, ses parents paternels étaient des Champenois, de classe bourgeoise ; de père en fils, depuis très longtemps, ils avaient été commerçants. Le dernier venu était maître des eaux et forêts et s'était même, par parenthèse, intitulé « écuyer » dans certains actes publics. Il faut tout dire : le grand-père de La Fontaine s'était intitulé « noble homme », ce qui n'avait pas une signification très nette à cette époque. Et puis l'ambition croît avec les générations ; le père de La Fontaine s'était intitulé très indûment « écuyer ». Il s'attribuait ainsi la noblesse. La Fontaine, à son tour, se laissa appeler v écuyer »

je ne sais dans quel acte public, et eut à ce propos un procès de revendication de l'Etat qui lui fut très pénible et que, du reste, il perdit. Décidément il n'appartenait pas, vraiment pas, à la noblesse. Son nom était à particule, mais la particule, comme vous le savez, ne signifie absolument rien.

Du côté maternel, les Pidoux étaient des Poitevins. Ils étaient, peut-être, d'une classe légèrement supérieure à celle des La Fontaine, car les Pidoux ont constitué une dynastie de maires de Poitiers; mais c'étaient des bourgeois comme les La Fontaine. Ils avaient, comme caractéristique, une certaine verdeur, une certaine gaieté communicative et quelque chose de franc du collier. J'insiste sur ce détail-là, car La Fontaine en parle dans son Voyage en Limousin, et cela n'est pas sans intérêt, parce qu'il est possible, il est même à peu près certain que La Fontaine tint pour un peu plus de sa mère que de son père, comme il paraît que cela est arrivé pour beaucoup d'hommes supérieurs.

Toujours est-il que tel était l'état familial, l'état ethnique de ses parents.

Son enfance... Sur son enfance, nous ne savons rien du tout, voilà ce qu'il faut dire avec franchise, nous ne savons quasi rien. Nous avons en tout une phrase de l'abbé d'Olivet sur

les études de La Fontaine. « Il étudia, dit l'abbé d'Olivet, — qui est un témoin assez sûr, car il ne vécut pas bien longtemps après La Fontaine, il a pu le connaître ou, tout au moins, il a pu connaître ses amis, — il étudia, nous dit donclabbé d'Olivet, sous des maîtres de campagne, qui ne lui apprirent rien que le latin. » Ces maîtres de campagne doivent être évidemment les professeurs du collège de Château-Thierry. L'abbé d Olivet semble ignorer ce que nous savons d'ailleurs, c'est que ce collège de Château- Thierry, quoique collège d'une petite ville, était très bon, était célèbre dans son temps. Il y avait de petites célébrités de collèges tout à fait particulières. Par conséquent il y a, dans le propos de l'abbé d Olivet, un peu d'excès, un peu trop de pessimisme.

M. Louis Roche, dont je vous recommande le livre, qui n'a pas paru, qui va paraître, — seulement comme il va paraître la semaine prochaine, je l'ai déjà lu, bien entendu, — M. Roche, donc, a trouvé des documents assez curieux qui dérivent de Furetière et qui lui font croire — oui, il le croit, mais j'aimerais mieux : supposer — que La Fontaine dut faire une partie de ses études à Paris, dans un collège d'Oratoriens; car Furetière dit, dans des actes d'une certaine gravité, qu'il a fait toutes ses études, ou au moins une grande

partie de ses études, avec La Fontaine. Eh bien ! où La Fontaine les aurait-il faites, puisque lui, Furelière, est Parisien et qu'il a certainement fait ses études à Paris? C'est intéressant à connaître, au moins comme supposition assez probante ou à moitié prouvée, comme vous voudrez.

Toujours est-il qu'il règne une grande obscurité sur La Fontaine enfant. Il a fait ses études, peut-être à moitié à Château-Thierry et à moitié à Paris ; en tout cas, il a fait les études que l'on faisait de son temps, et on ne peut pas en dire davantage. Ce qu'il y a de certain, c'est que de ses études, qu'il les ait faites en partie à Paris ou qu'il les ait faites entières à Château-Thierry, il n'a pas gardé un très bon souvenir. Il n'y a pas — je ne veux pas dire de phobie, il faut éviter le néologisme — il n'y a pas d'horreur — et cela suffit bien, n'est-ce pas ? — plus grande que celle de La Fontaine pour ses anciens professeurs, ou pour les professeurs en général, car il se garde très bien de faire de la littérature personnelle à cet endroit ; mais enfin il marque, pour la gent pédante, des sentiments qui semblent bien indiquer des souvenirs qui ne sont pas très gais. Ai-je besoin de vous citer des textes que vous avez certainement dans le souvenir, seulement, bien entendu, à

l'état confus? Mais puisque M. Gustave Michaut, dans un autre livre qui va paraître lui aussi et que j'ai lu pareillement, puisque M. Gustave Michaut, très diligent, très érudit, très consciencieux et très sûr, les rassemble pour nous, je veux bien vous les lire dans son volume :

Certain enfant qui sentait son collège, Doublement sot et doublement fripon Par le jeune âge et par le privilège Qu'ont les pédants de gâter la raison...

Ailleurs :

Je ne sais bête au monde pire Que l'écolier si ce n'est le pédant.

Le meilleur de ces deux pour voisin, à vrai dire, Ne me plairait aucunement.

Et encore :

Il est trois points dans l'homme de collège : Présomption, injures, mauvais sens ; De se louer il a le privilège.

Il ne connaît arguments plus puissants.

Si l'on le fâche, il vomit les injures ; Il ne connaît plus brillantes figures.

Veut-il louer un roi, l'honneur des rois, Il ne le prend que pour sujet de thème. J'avais promis trois points, en voilà trois. On peut y joindre encore un quatrième : Qu'il aille voir la cour tant qu'il voudra, Jamais la cour ne le décrassera.

Il est bien certain que ceci n'est pas poires

molles, comme disait Molière, que ceci n'est pas précisément « vers àlalouange » des professeurs. Ilest bien certainqueLa Fontaine afaitdes études qui ne lui ont pas laissé un très bon souvenir. Je no m'étendrai pas en considérations sur ce point ; je crois bien, seulement, que les esprits tout à fait supérieurs le sont déjà à l'état latent, en quelque manière, à l'état inconscient surtout, dans leur enfance, et qu'une éducation qui ne peut être faite que pour une moyenne, qui vise toujours une moyenne (Nietzsche a des considérations très intéressantes là-dessus), déplaît comme fatalement à l'homme qui sera plus tard un homme supérieur. Mais je n'en dirai pas davantage là-dessus, et, en définitive, je ne sais pas sûrement les sentiments de La Fontaine à l'égard de son éducation à lui-même.

Il a eu deux vocations, c'est-à-dire deux fausses vocations, comme il arrive si souvent aux jeunes gens entre vingtetvingt-cinqans. lia étudié pour être avocat et il a été à l'Oratoire. Il a eu la vocation du barreau, et il a eu la vocation de la prêtrise. Cela est bien singulier, oui, quand on connaît la biographie de La Fontaine, et non seulement sa biographie, mais son caractère général et ce qu'il était à l'ordinaire. Voilà un homme qui n'a jamais su parler d'abondance, qui n'a jamais su même soutenir une conversation un peu

suivie, qui balijutiait, qui bredouillait, et voilà l'homme qui a étudié le droit pour être avocat. (A la vérité, ce n'était peut-être pas pour être avocat ; car le droit menait déjà à d'autres carrières qu'à celle du barreau.) Et, d'autre part, l'homme qui, avec Molière, a eu le moins le sentiment religieux à travers tout le dix-septième siècle, cet homme a songé, à un moment donné, à la prêtrise et est entré à 1 Oratoire.

Nous n'avons rien sur sa vie d'étudiant en droit. Nous savons seulement que telle pièce officielle, authentique, porte ce mot : « M. de La Fontaine, avocat au Parlement. «Pour ce qui est de sa vie d'oratorien, — nous en connaissons un peu davantage. Nous savons, par un rapport qui a été lait à Boileau que La Fontaine a dit lui-même que, à l'Oratoire, il étudiait un peu plus les anciens romans que Rodriguez. Nous savons aussi — le témoignage n'est pas autrement certain, mais enfin nous savons aussi que peut-être, — j'ajoute peut-être — que peut-être dès cette époque il lisait VAstrée, et qu'il la lisait sans doute à l'école de Saint-Magloire. A l'école des Oratoriens de Saint-Magloire, il lisait VAstrée. qu'il a toujours adorée depuis son enfance jusqu'à sa vieillesse.

Étant petit garçon, je lisais son roman, Et je le lis encore ayant la barbe grise...

La citation était inévitable. Mais j'y ajoute cette référence : songez à ce qu'il fait dire de VAstrée, par Gélaste, dans l'introduction à son roman de Psyc/ié, dans les premières pages de son roman de Psyché, pour être plus exact.

Il sortit très vite de l'Oratoire. Il y resta exactement — si vous aimez les précisions — du 27 avril 1641 au mois de janvier 1642. Il n'y est pas resté longtemps. Il revint à Château- Thierry, il y rentra pour n'y rien faire, ce qu'il a toujours aimé. Vous savez quelle a été sa fameuse biographie faite par lui-même, sa fameuse épitaphe :

Quant à son temps bien sut le dispenser. En fit deux parts dont il soûlait passer L'une à dormir et l'autre à ne rien faire.

C'est pour dormir et ne rien faire, et pour se promener dans les paysages charmants qui l'environnaient, qu'il rentra à Château-Thierry après avoir quitté l'Oratoire. Il attendait tout simplement la succession de son père comme maître des eaux et forêts.

A cette époque, il avait de grands amis, et à Château-Thierry, et à Reims qui n'est pas bien loin. Il avait le plus tendre et le plus durable, si je puis ainsi parler, à savoir Maucroix, qui habitait Reims, qui avait étudié endroit, lui aussi,

et qui devait, lui, devenir chanoine à Reims. Il avait les frères Vitart, qui étaient de Château- Thierry. A-t-il connu à Paris Cyrano de Bergerac? On le croit; je ne sais. A coup sur, il a connu Jean Sobieski,qui était mousquetaire à cette époquelà et qui devait, un jour, devenir roi de Pologne et dont il a parlé dans ses œuvres.

Il attendait donc à Château-Thierry, et quelquefois à Paris, où il venait souvent en déplacements agréables, il attendait donc la succession de son père. Mais, pendant ce temps, son père crut devoir le marier. C'était en 1647. Il y a deux événements de la vie de La Fontaine qui sont de 1647 : c'est son mariage et le canonicat de son ami Maucroix. Tous les deux, la même année, faisaient une fm très honorable, seulement avec cette différence que Maucroix persista dans cette fin, si je puis m'exprimer ainsi, tandis que La Fontaine, vous savez d'avance...

Je serai court sur le mariage de La Fontaine et ce qui s'en suivit. Il épousait M"^ Marie Héricart, qui était nièce des Jannart, lesquels étaient de la Ferté-Milon. Par les Jannart et par Marie Héricart, il y a plusieurs liens de parentage entre Racine et La Fontaine.

Les Héricart étaient des gens comme les La Fontaine, de bons bourgeois qui avaient exercé quelques petites charges de magistrature

et qui étaient plus riclies, je crois, que les La Fontaine, déjà un peu gênés, mal accommodés au moins, comme on disait alors, dans leurs affaires, depuis le père de La Fontaine.

M"'" Héricarl, devenue M"" de La Fontaine, apportait en dot trente mille livres, ce qui était considérable pour l'époque. Le jeune La Fontaine en apportait quinze mille. C'étaient presque des gens riches, ou tout au moins, des gens fort à 1 aise.

Le mariage, après la venue d'un fils, tourna très mal. Où sont les torts ? Oh ! nous allons certainement disputer, nous allons tout au moins discuter pendant des années, peut-être pendant des siècles — je dis nous, les historiens littéraires — sur la fameuse question des torts de La Fontaine et des torts de M"^ de La Fontaine. Comme il arrive presque toujours, dans ces cas-là, ils ont des torts réciproques. 11 est certain qu'ils se sont séparés à cause de leur compatibilité d'humeur. Ils avaient exactement, ou presque exactement, le même caractère. Ils étaient tous les deux, — voilà ce qui leur est absolument commun, — ils étaient tous les deux dépensiers, désordonnés, irréguliers, incapables autant l'un que l'autre de tenir un ménage, de soutenir une bonne maison. D'autre part, avaient-ils de commun l'inconduite, comme Tal-

lemant des Réaux, non seulement nous le donne à entendre, mais nous l'assure presque, et M"*^ de La Fontaine, — comme on disait alors ; les bourgeoises n'ayant pas droit au titre de madame — et M"^ de La Fontaine, en un mot, se conduisit-elle mal ? Non, en vérité, malgré la quasi-affirmation de Tallemant des Réaux, nous ne pouvons pas en être sûrs, parce que Tallemant des Réaux est la pire langue du siècle. On est bien obligé de le consulter pour savoir un certain nombre de choses sur cette époque, mais c'est toujours sous bénéfice d'inventaire qu'il faut le lire et le consulter. Il y a bien — ce qui est pour moi un peu plus probant — l'histoire de Poignant. Si je trouve l'histoire de Poignant un peu plus probante, c'est qu'elle a été racontée par Racine le fils, qui est un témoin plus sérieux que Tallemant des Réaux ; il j^ a là, évidemment^ très peu d'intermédiaires. Racine fils a su la chose de Racine son père, ou des amis de Racine le père, et Racine la savait de La Fontaine. Voici l'histoire de Poignant : Poignant, qui était un officier du roi, faisait une cour fleurie à M"^ de La Fontaine, et il y avait une rumeur publique, comme on dit ; aussi un jour La Fontaine vint trouver Poignant et lui dit : « Mon ami, viens me parler un peu tête-à-tête ! » Ils allèrent derrière le jardin des Chartreux, et

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