‹ La Fontaine (volume 2)Chapitre 2 sur 9 · SA ME · texte numérisé non relu

SA ME

alors La Fontaine, prenant un air très sérieux, dit à Poignant : « Mon ami, voilà, il faut nous battre ! — Nous battre ? — Le public exige que nous nous battions. — Ah ! j'entends, dit Poignant. Mais, voyons, c'est la querelle du Comte et du Cid ! Toi qu'on a jamais vu les armes à la main, et moi qui suis un militaire! Si je me battais avec toi, je serais un assassin ! — Il paraît que c'est nécessaire, répétait obstinément La Fontaine. » Il met l'épée à la main. Poignant le désarme. La Fontaine déclare l'honneur satisfait et dit à Poignant : « Maintenant, tu viendras chez moi tous les jours ; si tu n'y viens pas tous les jours, nous nous battrons une seconde fois. »

Ce témoignage est un peu trop gai pour être bien certain. On sent l'anecdote au fond de laquelle il y a quelque vérité, mais qui a été, puisqu'elle est si drôle, infiniment arrangée, infiniment adornée par les amis de La Fontaine et de Racine, qui l'a racontée à son fils, à Louis Racine.

En définitive, nous ne savons rien de précis sur la conduite de M"" de La Fontaine. Les amis de La Fontaine, — car il a des amis très chauds, très passionnés, même encore, même au point de vue de sa vie, de sa biographie, de son caractère, — les amis de La Fontaine, en ce

moment-ci, ou il y a quelques années, et ils continuent, insistent infiniment et grossissent même tous les faits, et ils en ont peu à leur disposition ; ils insistent infiniment sur l'inconduite de M"" de La Fontaine pour excuser La Fontaine, pour l'innocenter, pour le faire absolument blanc ; pour nous dire par exemple que si La Fontaine a abandonné sa femme, c'est qu'il lui était absolument impossible de demeurer avec elle ; que, s'il n'a pas connu son fils, s'il n'a pas voulu le connaître, c'est qu'il avait peut-être des raisons, c'est qu'il avait certainement, disent-ils, des raisons pour n'être pas sûr qu'il fût son fils, etc. Voilà le système. De sorte que 1 on a une espèce de passion préconçue pour La Fontaine et qu'on veuille en faire, du moins pendant cette période de sa jeunesse, un homme sans défaut, un homme impeccable, on accuse naturellement M"^' de La Fontaine.

Mais, d'autre part, nous savons bien, par toutes sortes de témoignages, que La Fontaine était très léger dans sa conduite à Château-Thierry. Il y a une histoire de lieutenante générale de Château- Thierry, il y en a une autre d'une certaine abbesse, il y en a d'autres encore sur les châtelaines du voisinage, il y a La Fontaine — premier trait de distraction — sortant, au milieu de la

nuit, en bottes blanches et une lanterne allumée par un clair de lune magnifique, pour aller à un rendez-vous nocturne. Il y a, évidemment, dans la jeunesse de La Fontaine, beaucoup d'irrégularités. Ce qui est certain, c'est qu'il fut bientôt à peu près nécessaire de se séparer de biens. Jamais La Fontaine et M"*" de La Fontaine n'ont été séparés complètement, et ils se sont, presque jusqu'à la fin de La Fontaine, toujours vus de temps à autre ; ils se sont toujours retrouvés, avec plus ou moins de plaisir, je n'en sais rien, mais ils se sont toujours retrouvés, soit à Paris, où il est bien certain que M"^de La Fontaine a accompagné son mari à l'époque où La Fontaine était le commensal de Fouquet, soit à Château-Thierry, où La Fontaine allait souvent.

C'est encore une anecdote à peu près sûre que celle que La Fontaine, vers l'âge de quarante ans, peut-être même un peu plus tard, allant à Château-Thierry pour voir sa femme, parce qu'on lui avait conseillé de ne pas rester trop longtemps sans la voir, ce qui serait devenu un peu criant, un peu scandaleux, allant à la maison paternelle, que M"° de La Fontaine habitait encore ; ne la trouvant pas, revenant à Paris et disant : « Ah I ma femme, je ne l'ai pas trouvée ; elle était, je crois, au salut ! »

Ceci est une anecdote à peu près authentique, parce qu'elle remonte à l'époque même de La Fontaine.

Toujours est-il que la séparation de biens eut lieu en 1659, et qu'à partir de cette époque-là, il n'y eut que des rapports intermittents entre La Fontaine et M"° de La Fontaine.

Comme nous nous sommes demandé ce que La Fontaine a gardé de souvenirs relativement à sa vie de collège, nous pouvons nous demander quels sentiments ou quels ressentiments il a gardés de sa femme. Il est certain qu'il y a, dans La Fontaine, des épigrammes très nombreuses contre le mariage — et aussi des regrets exprimés sur cette affaire. Ainsi, par exemple, il nous dira :

Homme qui femme prend se met en un état

Que de tous, à bon droit, on peut nommer le pire :

Fol était le second qui fit un tel contrat.

A l'égard du premier, je n'ai rien à lui dire.

Il dira encore, et c'est peut-être ceci qui est le plus probant, parce que c'est un peu plus sérieux, un peu plus du ton de l'élégie :

Que le bon soit toujours camarade du beau ;

Dès demain je chercherai femme.

Mais comme le divorce entre eux n'est pas nouveau, Et que peu de beaux corps, notes d une belle ame,

Assemblent l'un et l'autre point, Ne trouvez pas mauvais que je ne cherche point. J'ai vu beaucoup d'hymens; aucuns d'eux ne metentent : Cependant des humains presque les quatre parts S'exposent hardiment au plus grand des hasards; Les quatre parts aussi des humains se repentent...

Ce ne sont pas des souvenirs qui semblent très doux, ce ne sont pas des souvenirs très attendris. La Fontaine, comme tout poète, est le plus contradictoire des hommes, et, à d'autres moments, il semble bien qu'il ait regretté le temps du mariage :

. Le nœud d'hj^men veut être respecté. Veut de la foi, veut de Ihonnêteté.

Si. par malheur, une atteinte un peu forte Le fait clocher d'un ou d'autre côté.

Comportez-vous de manière et de sorte Que ce secret ne soit point éventé.

Gardez de faire aux égards banqueroute. Mentir alors est digne de pardon.

Je donne ici de bons conseils, sans doute, Lesai-je pris pour moi-même ? Hélas ! non 1

Et ceci qui est définitif, en quelque sorte, ceci qui, au moins, nous présente La Fontaine à un moment où il était véritablement au regret des sottises de son jeune âge (c'est dans Philémon et Baiicis) :

Baucis devient tilleul, Philémon devient chêne.

On va les voir encore, afin de mériter

Les douceurs qu'en hymen Amour leur fit goûter.

Ils courbent sous le poids des offrandes sans nombre. Pour peu que des époux séjournent sous leur ombre, Ils s'aiment jusqu'au bout, malgré l'effort des ans. Ah ! si... Mais autre part j'ai porté mes présents...

Ici, il y a un regret très sensible. Mais encore, me permettez-vous d'être un peu sceptique ? Les poètes ! Il vient de raconter les amours de Philémon et Baucis, c'est très attendrissant, cela l'a attendri tellement lui-même que cela l'a mis dans un état d'esprit qui n'était peut-être pas du tout celui de tous les jours. C'est ainsi toujours avec les poètes...

Ayant, non d'une façon définitive, laissé sa femme et Château -Thierry, La Fontaine vint à Paris, évidemment pour deux raisons : d'abord, il se voyait sur le penchant de la ruine. Ses dilapidations à lui-même, celles de sa femme très probablement, un ménage en complet désordre, tout cela avait très rapidement mis les choses en bien mauvais état. La séparation entre La Fontaine et sa femme était un moyen de parer, le plus possible, à la ruine imminente. Il vient donc à Paris pour cherchera trouver quelque chose de lucratif, certainement ; et puis, ensuite, par un désir de la gloire que vous n'avez pas vu du tout poindre en lui jusqu'à présent, mais qui devait venir.

La Fontaine, en 1660, a juste trente-neuf ans;

ilest bien près de la quarantame^ et il n'a encore rien ou presque rien écrit. Il s'est essayé à traduire une comédie de Térence en vers français. Ce n'est pas quelque chose qui soit parfaitement réussi ; mais enfin il a songé, un peu nonchalamment, à la gloire littéraire. Il y a été poussé, du reste, ce me semble, par son père et par sa femme. Son père était lui-même sinon auteur, du moins amoureux de littérature, et nous avons quelques témoignages — un peu vagues, mais enfin quelques témoignages — nous marquant qu'il a poussé un peu son fils du côté de la littérature. Voilà qui fait compensation à un autre homme célèbre — d'une autre façon — de l'époque. Vous savez ce qu'a raconté Théophile Gautier. Théophile Gautier disait : « G est une tradition dans les bonnes familles françaises, aussi bien qu'étrangères, du reste, d'avoir la terreur d'un fils qui se destine à la littérature, et c'est une tradition de réprimer cette prétendue vocation naissante de tout le pouvoir que l'on a. Il n'y a qu'une exception à cette règle. Oui, il y a eu un père, et je crois qu'il y a eu une mère aussi, qui ont poussé leur fils du côté de la carrière littéraire. Et quel était ce père, et quelle était cette mère ? C'étaient le père et la mère... de Chapelain ! Pour une fois, véritablement, c'est se tromper ! »

Eh bien ! je dirai à Gautier : Il y a une autre exception, et qui, celle-ci, ne s'est pas trompée : La Fontaine. Le père de La Fontaine, plus ou moins, Ta poussé vers la littérature ou a été loin de l'en détourner.

D'autre part, M"" de La Fontaine (ce que j'avais omis de vous dire tout à l'heure). M"'' de La F'ontaine n'était pas précisément ce qu'on a appelé un peu plus tard « un bas bleu », car on ne voit pas qu'elle ait rien écrit, mais elle était grande lectrice de romans, — son mari le lui reproche dans une lettre dn Voyage en Limousin, — grande lectrice aussi de poètes du seizième et du commencement du dix-septième siècle ; et puis, elle n'a pas été, certainement, sans contribuer à la fondation, s'il vous plaît, de l'Académie de Château Thierry. Il y eut une académie à Château-Thierry, c'est-à-dire une compagnie, une réunion de beaux esprits qui lisaient de beaux ouvrages, qui essayaient d'en composer quelques-uns, qui se lisaient réciproquement leurs vers et qui jugeaient les vers d'autrui, etc., enfin une académie. Cela est si vrai que Racine, envoyant une petite production littéraire à son ami La Fontaine, la recommandait, non pas à l'indulgence, mais à la rigueur des académiciens de Château-Thierry et, en particulier, de M"^ de La Fontaine.

Vous voyez ce que nous appelons le « milieu ». Il y a eu, pendant la seconde jeunesse de La Fontaine, il y a eu à Château-Thierry, un petit mouvement littéraire qui était plus ou moins ridicule, plus ou moins sérieux, à la tête duquel était M"^ de La Fontaine elle-même.

La Fontaine a été poussé du côté de la carrière littéraire, et par son père, et par sa femme, pendant le temps qu'elle a pu avoir de l'influence sur lui, et surtout, évidemment, par sa vocation, par une de ces vocations (assez rares) qui sont lentes à sortir tout leur effet, et lentes à pousser 1 homme du côté où il doit aller, mais enfin par une vocation évidente.

Il entra dans la maison de Fouquet. Il n'est pas~êxacl de dire cela. Vous le trouvez dans tous les manuels, mais il n'entra jamais dans la maison de Fouquet, cela est rectifié par M. Roche, et aussi, je crois, par M. Michaut, mais surtout par M. Roche, qui s'est appliqué à la biographie. Il n'entra jamais dans la maison de Fouquet. Il fut présenté à Fouquet par son oncle Jannart, et pourquoi par son oncle Jannart ? Parce que Jannart était substitut de Fouquet en sa qualité de procureur général. Fouquet, qui cumulait beaucoup de charges, avait celle de procureur général, et Jannart a été son substitut. La pré-

sentation est donc toute naturelle de la part de Jannart.

Et La Fontaine, en cette année 1657 et les années suivantes, vécut à Paris chez Jannart. Seulement il était pensionné par Fouquet et il allait le voir et lui faire sa cour très souvent, soit à Paris, soit, plus fréquemment, à Saint-Mandé, où était une des propriétés de Fouquet, plus tard à Vaux, comme vous pensez. Il avait une pension assez considérable, à charge de livrer à Fouquet une ballade par mois. Il était condamné à la ballade mensuelle. Ce n'est pas moi qui fais l'épigramme, c'est lui-même, car gentiment, spirituellement, avec toutes ses grâces délicieuses que La Fontaine a eues, même dans sa personne, quand il était encore jeune, il se plaint aimablement de cette servitude, et il présente Fouquet comme étant, lui, Fouquet, le pensionné de La Fontaine. En tout cas, dans cette espèce de cour que Fouquet tenait à Saint-Mandé, qu'un peu plus tard il tint à Vaux, La Fontaine trouva une société tout à fait faite pour lui, tout à fait de son goût. Des gens d'esprit, de beaucoup d'esprit, des femmes distinguées et gracieuses ; l'une d'elles était simplement M""^ de Sévigné, et c'est de cette époque que La Fontaine la connut, et c'est de cette époque que M"* de Sévigné conçut pour La

Fontaine cette admiration profonde qu'elle ne laisse aucune occasion, comme vous le savez, de déclarer. Il y avait là Pellisson, — bien entendu ; c'était le grand ami de Fouquet ; — il y avait le spirituel et bouffon Bois-Robert, il y avait Brébeuf, le très grand poète Brébeuf, le plus grand poète élégiaque, à mon avis, du dixseptième siècle, et le plus grand poète lyrique du dix-septième siècle après Malherbe ; il y avait Corneille, qui, précisément, à cette époque-là, après avoir boudé le théâtre pendant une très longue période de sa vie, y revenait, appelé par Fouquet lui-même, et écrivait ÏŒdipe, qui eut un très grand succès. Enfin il y avait là une société tout à fait charmante dont La Fontaine raffola. Au dernier moment, — pas tout à fait au dernier moment, mais presque, — à l'époque des grandes fêtes de Vaux qui ont été non seulement l'occasion, mais la cause de la ruine de Fouquet. La Fontaine rencontra à Vaux Molière, et ce fut le coup de foudre, je ne sais pas d'autre mot pour indiquer à quel point l'un et l'autre se reconnurent immédiatement. La Fontaine eut un cri d'admiration, et plus que d'admiration même, de sympathie profonde. C'est alors qu'il dit, dans une de ses lettres, c'est alors qu'il dit les vers fameux :

Jodelet n'est plus à la mode.

. Et^maintenant il ne faut pas l Quitter la nature (Tun pas?

C'était caractériser Molière tout de suite, et absolument et presque complètement. Et il ajoutait :

J'en suis ravi, car c'est mon homme.

La Fontaine et Molière, qui représentent si bien, si parfaitement l'esprit français et l'esprit de cette époque, ont été, du premier coup en sympathie profonde et ils n'ont pas cessé d'être en sympathie parfaite jusqu'à la fin, qui a été plus rapide pour Molière que pour La Fontaine, comme vous savez.

Tout à coup, disgrâjie.de Fouquet. Fouquet, pour les raisons que vous savez, pour des raisons très sérieuses, les historiens en sont sûrs, Fouquet tomba, cet homme que nous ne pouvons pas nous empêcher, non seulement de plaindre mais d aimer ; car il était charmant, Fouquet ; il était tout à fait un Italien, un grand seigneur italien du seizième siècle : il aimait les arts, il aimait les lettres, il aimait les choses somptueuses, il aimait les grandes architectures, les appartements magnifiques, il aimait la conversation des femmes élégantes et distinguées, il aimait la conversation des poètes, tout ce qui

était beauté était l'objet des amours et des passions de F^ouquet. A côté de cela, il est certain qu'il était dilïicile, en vérité, de le garder comme ministre des finances, je le reconnais. Mais enfin, il s'agit d'expliquer les amitiés de La Fontaine, et il s'agit d'expliquer pourquoi M"'^ de Sévigné, et La Fontaine, et quelques autres, sans compter ceux que j'appelle les nicodémites, c'est-à-dire ceux qui adorent le Seigneur sans rien en témoigner, en restant dans leur chambre, sans compter ceux-là, furent des amis déclarés, et qui s'exprimaient avec éclat, de Fouquet. Je n'ai qu'à vous rappeler les lettres de M"" de Sévigné. Mais La Fontaine s'honora singulièrement dans ces circonstances, et comme, en vérité, c'est la seule bçnne action que La Fontaine ait faite dans sa vie, vous me permct- / d'y insister un peu.

La Fontaine s'honora d'abord en faisant une sorte d'élégie, — du reste c'est intitulé Elégie, — une sorte d'élégie sur la disgrâce de Fouquet. [ C'est VElégie aux nymphes de Vaux. Et il s'honora ensuite encore plus, à mon avis, en redoublant et en revenant à la charge, pour implorer encore la grâce de Fouquet. Tout cela est absolument honorable et c'est un beau moment devant lequel on aime à s'arrêter dans la vie de La Fontaine. Remarquez que c'était grave,

d'abord parce que le jeune roi s'annonçait comme un homme qui savait peu pardonner et qui n'aimait pas beaucoup qu'on lui demandât la grâce de quelqu'un. Ensuite, parce que le grand ennemi de Fouquet, ce n'est pas le roi, c'est Colbert. C'est Colbert qui succéda à Fouquet dans toutes ses charges et dans une situation plus grande déjà et qui deviendra plus large encore que celle de Fouquet. Or Colbert c'était, comme Sévigné l'a appelé plus tard, c'était le Nord, c'est-à-dire l'homme absolument froid, rigide, hérissé de glaçons si vous voulez, et im- i placable. Il n'a jamais pardonné à ceux qu'il ' connaissait comme ayant été les amis déclarés de Fouquet. Vous savez la lettre de M""* de Sévigné racontant la visite qu'elle a été obligée del faire à Colbert. Colbert fut le Nord, Colbert fut ; de glace, Colbert eut quelque chose non seulement de résistant, mais, en vérité, de peu poli à l'égard d'une femme comme M"'* de Sévigné. Or, c'était la colère du roi, et la colère du roi est terrible, comme dira La Fontaine plus tard, et surtout celle du roi-lion; mais c'était surtout la colère de Colbert qu'il s'agissait d'affronter, et il l'a affrontée de tout son cœur. Il fait dire aux Nymphes de Vaux :

\ Remplissez l'air de cris en vos grottes profondes, |

■*^leurez, nymphes de Vaux, faites croître vos ondes...'

On ne blâmera point vos larmes innocentes ;

Vous pouvez donner cours à vos douleurs pressantes :

Chacun attend de vous ce devoir généreux ;

Les destins sont contents: Oronte est malheureux.

Vous l'avez vu naguère au bord de vos fontaines

Qui, sans craindre du sort les faveurs incertaines,

Plein d'éclat, plein de gloire, adoré des mortels, '■

Recevait des honneurs qu'on ne doit qu'aux autels.

Hélas ! qu'il est déchu de ce bonheur suprême ! 4 1

N'a-t-il pas été, en vérité, un peu excusable ? Il a eu trop de bonheur ! Le bonheur enivre les hommes, il n'a pas eu d'autre tort à se reprocher.

Lorsque sur cette mer on vogue à pleines voiles, Qu'on croit avoir pour soi le vent et les étoiles, Il est bien malaisé de régler ses désirs ! Le plus sage s'endort sur la foi des zéphyrs... Âh ! si ce faux éclat n'eût pas fait ses plaisirs, Si le séjour de Vaux eût borné ses désirs. Qu'il pouvait doucement laisser couler son âge ! Vous n'avez pas chez vous ce brillant équipage, Cette foule de gens qui s'en vont chaque jour Saluer à longs flots le soleil de la cour ; Mais la faveur du Ciel vous donne en récompense Du repos, du loisir, de l'ombre et du silence, Un tranquille sommeil, d'innocents entretiens, Et jamais à la cour on ne trouve ces biens !

Mais enfin il a été imprudent, il a été peutêtre un peu coupable, mais il est malheureux, et par conséquent il est digne de pardon.

Oronte est à présent un objet de clémence : S'il a cru les conseils d'une aveugle puissance, Il est assez puni par son sort rigoureux, Et c'est être innocent que d'être malheureux.

Maxime de poète, mais maxime que, en cette circonstance, on ne peut pas incriminer.

Il faut noter que La Fontaine n'a pas imprimé tout de suite cette pièce, mais qu'elle a été distribuée avec une abondance, et presque une surabondance, tout à fait attestatrices de la parfaite vaillance, du parfait courage de La Fontaine.

Plus tard, en beaucoup moins beaux vers, mais j'insiste parce qu'il a insisté, j'insiste parce que ce ne fut pas une boutade, ce ne fut pas un premier mouvement ; il a eu, cet homme, le premier mouvement dont il faut se défier, car c'est le bon, a dit Talleyrand ; mais il a eu aussi le second mouvement qui était aussi bon que le premier; peu de temps après, il écrivait encore, en moins beaux vers, mais les vers ici nous importent peu :

Oronte seul, ta créature, ]

Languit dans un profond ennui ; Et les bienfaits de la nature j

Ne se l'épandent plus pour lui. I

Tu peux... (il s'adresse au roi) Tu peux, d'un éclat de ta foudre, \ Achever de le mettre en poudre ; ,

Mais si les dieux à ton pouvoir Aucunes bornes n'ont prescrites, Moins ta grandeur a de limites.

Plus ton courroux en doit avoir.

Les étrangers doivent te craindre.

Tes sujets te veulent aimer.

L'Amour est Bis de la Clémence, La Clémence est fille des dieux.

Ces vers ne sont certainement pas aussi bons que les premiers, mais il était absolument nécessaire de vous montrer La Fontaine dans ce très beau rôle de protecteur de son ancien protecteur, de protecteur et de défenseur du malheureux imprudent.

Remarquez que la première œuvre belle de La Fontaine, c'est VElégîeaux Nymphes de Vaux, et je pense qu'il y a là plus qu'une coïncidence, car je ne suis pas de ceux qui croient que l'esprit peut suppléer au cœur. Il est évident qu'il faut, pour parler de la sorte, avoir du génie et aussi de la tendresse. ».. .

A la suite de la disgrâce de Fouquet, La Eûolaine est envoyé, je crois, en Limousin, Encore des discussions sur ce point. Fut-il exilé en Limousin par l'ordre du roi ? Je le crois. Futil en Limousin simplement pour accompagner son oncle Jannart, qui était^ très authentique-

ment, lui, exilé eo LiuiQ.UsinJ II est possible. Les historiens discutent encore là-dessus. Les textes de La Fontaine disent : « Pour obéir aux ordres du roi » ; « pour anticiper sur les ordres du roi », dit-il ailleurs. Ces textes sont sollicités en sens divers, et, par exemple, il y a toute une dissertation assez curieuse que vous verrez dans le La Fontaine de M. Roche. La Fontaine pouvait dire qu'il n'obéissait pas, lui, personnellement aux ordres du roi, mais qu'il s'associait à Jannart, lequel obéissait aux ordres du roi. Les textes ne sont pas assez nets pour que l'on puisse avoir une solution très sûre.

Quant à moi, il me semble bien, au fond, que La Fontaine a été tout au moins prié d'accompggn£r sûJi joncle, lequel était exilé. Ils étaient accompagnés d'un officier de la police, M. de Châteauneuf. Je remarque même que Jannart s'étant arrêté à Châtellerault chez des amis et chez des parents de La Fontaine, et La Fontaine ayant voulu voir Richelieu, qui, alors, était de construction toute récente, ce n'est pas auprès de Jannart que l'agent de la police reste, c'est avec La Fontaine qu'il va à Richelieu. Cela est assez significatif, à moins que cet excellent lieutenant eût, pour les œuvres d'art, un amour particulier qui l'attirât à Richelieu. Nous reviendrons sous peu sur ces points. Toujours

est-il que La Fontaine alla avec Jannart jusqu'à Limoges et qu'il nous a donné de ce voyage une relation très intéressante, dont j'aurai l'occasion certainement de vous lire beaucoup d'extraits. Il paraît n'être resté dans cette espèce d'exil, faux ou vrai, que très peu de temps, environ six mois. On a une pièce authentique qui montre que, au commencement de 1662, il est certainement à Paris.

Il faut toujours se rappeler que la vie de La Fontaine est en partie double, que souvent il va à Château-Thierry, qu'il s'y plaît, qu'il y fréquente ses amis, beaucoup moins sa femme. Mais la vie de La Fontaine à Paris est maintenant celle-ci : c'est la vie de la société des quatre amis, comme on l'a appelée. La société des quatre amis, La Fontaine, Molière, Racine, Boileau, d'après tout ce que nous pouvons savoir de plus précis, n'a pas été très longue, elle va de 1661 à 1665 ou 1666^ Molière et La Fontaine se connaissaient depuis 1660. La Fontaine avait évidemment une certaine familiarité avec Racine depuis assez longtemps, peut-être antérieurement même à 1660 ; en somme, ils étaient parents, ils étaient alliés plutôt, mais Racine et La Fontaine étant à Paris, ils se sont vus de bonne heure. C'est La Fontaine qui présenta Racine à Boileau en 1663, d'après

LA FONTAINE 'i

un certain rapprochement de dates que l'on peut faire sur un rapport de Brossette. Donc, en 1663, l'amitié est faite, le quatuor est constitué ; il faut même dire le quintette, puisque Chapelle se trouva très souvent dans les parties de plaisir et dans les conversations des quatre amis. Cette amitié se brisa assez vite, d'abord par le fait de la brouille de Racine et de Molière. Vous savez que Racine enleva la Duparc à la troupe de Molière pour la faire entrer au théâtre concurrent, à l'Hôtel de Bourgogne. Il y eut là une très vive querelle entre Racine et Molière ; par conséquent, ils ne pouvaient plus se trouver ensemble. Lorsque, plus tard. Racine et Boileau sont devenus des personnages officiels, des historiographes du roi, des gentilshommes ordinaires du roi, La Fontaine, qui n'a jamais été aimé à Versailles, que le roi, en définitive, n'a jamais pu souffrir, cessa de les fréquenter et la société fut rompue. On ne donne pas de date, puisque les sociétés de ce genre se dénouent plutôt qu'elles ne se brisent, peu à peu, et par trait de temps.

La Fontaine avait été, pendant quelque temps, depuis 1665, gentilhomme servant de la duchesse douairière d'Orléans, c'est-à-dire de la veuve de Gaston d'Orléans, frère de Louis XIIL Cela lui donnait non pas le couvert, mais le vivre et une

petite allocation, une petite pension de 200 livres par an, ce qui est bien misérable, mais enfin cela l'aidait à vivre, ce pauvre homme, qui n'avait véritablement d'autres ressources que celles de ses ouvrages, ressources JU^èsJaibles. «-. Pour ce qui est de ses écrits, il avait publié, en 1665, le premier recueil de ses Contes, accompagnés de quelques poésies de jeunesse. Les Contes furent accueillis avec un véritable enthousiasme; ilseurentdeséloges — il nefautpas ledissimuler — des plus grandes et des plus honnêtes dames du temps, comme M™^ deSévigné, M"'^ de La Fayette, et il y eut — ce qui surprend davantage — il y eut un grand éloge écrit tout entier de la digne main et de la grave main de Chapelain. Je n'ai pas le temps de vous lire cet éloge. Il est très significatif. C'est une lettre absolument approbatrice. Or, Chapelain était, à cette époque-là, une espèce de surintendantdes lettres, il était tout à fait officiellement à la tète de la République des lettres, il était le chef des grands conseils de la littérature, il était le maître des pensions, etc.

Le premier recueil des Fables est de 16|^, à savoir les six premiers livres. Il en avait paru quelques-unes isolément auparavant. A partir de 1668, La Fontaine entrelaça le travail des Jpg blés et 1 e tj;aj^aU^.ês.^/j[ (gg^. d e telle manière

que tantôt il paraissait un recueil de Contes et tantôt un recueil de Fables, et ceci jusqu'à la fin, ce qui lui a permis d'insérer dans les Fables un certain nombre de poèmes qui sont des Contes, qui ne sont pas autre chose que des Contes. Lesquels choisissait-il ? C'était bien simple ! Il choisissait, pour mettre parmi les Fables^ d'une part les Contes qui étaient courts, d'autre part les Contes qui n'étaient pas libertins, les Contes qui n'étaient pas licencieux et qu'à la rigueur les enfants pouvaient lire.

Le premier recueil de Fables fut publié à grand éclat, avec illustrations — déjà! — avec de grandes et belles illustrations. Vous savez assez qu'un livre illustré est un livre où l'on met des images pour qu'il y ait quelque chose dedans. Ce n'était certainement pas le cas pour les fables de La Fontaine, mais on voit qu'il a eu tout à fait l'idée que ses fables n'étaient peut-être pas des chefs-d'œuvre, — il était comme cela, personne n'a été plus modeste, — ensuite que c'était un livre d'éducation, un livre à mettre entre les mains des enfants et, par conséquent, qui comportait, qui appelait même les images.

M""^ la duchesse douairière d'Orléans étant morte en 1672, c'est au commencement de 1673, ou peut-être à la fin de 1672j^jçtuê,JL-iLjF,ontaine^ mtra chez M"^ de La Sablière, et entra cette fois

enfin comme commensal, comme hôte, comme y ayant le vivre et le çpjui'^rt, et, en vérité, toutes les commoditésqu'il pouvait souhaiter. Du reste, il était, à cet égard, bien peu exigeant.

M"" de La Sablière était séparée de son mari i ^ depuis bien longtemps. Elle était restée assez ,,«^ riche. Elle était certainement la femme la plus -^^^Qf^ intellectuelle, comme nous disons de nos jours^ de tout le dix-septième siècle. Ainsi, elle n'était passeulement, commeM""^ de Sévigné, une femme qui avait appris le latin et l'italien, elle avait appris aussi le grec ; l'italien, cela va sans dire, à cette époque l'italien faisait partie de l'éducation féminine. Et puis elle était extraordinaire comme femme s'intéressant aux sciences. Elle était l'amie de Sauvai, de Dernier, de Roberval ; elle était véritablement très en avance sur son temps, car cette femme — nous sommes déjà à la fin du dix-septième siècle — préparait l'admirable mouvement scientifique du dix-huitième siècle. Au dix-septième siècle on n'était pas encore très savant, je veux dire que la science n'était pas très répandue, n'étant pas très estimée des beaux esprits, qui, eux, croyaient que tout l'intellectualisme résidait dans les lettres. M"^ de La Sablière est une « éclaireuse », un précurseur, à cetégard. Elle aréuni, appelé autour d'elle, tout ce qu'il y avait de génie littéraire, mais aussi tout

ce qu'il y avait de génie scientifique à cette époque. / C'est peut-être elle que Molière a visée dans le personnage de Philaminte, qui est aussi scTentifigue que littéraire, et c'est elle que, cerTainement a visée Boileau dans^ lë" portrait de la femme savante de la Satire sur les femmes. J'y insiste un peu. parce que je crois que le séjour de La Fontaine chez M""^ de La Sablière a été pour lui le plusjecond et le plus__ulile, le plus salutaire au point de vue de son développement intellectuel C'est sous l'influence de M""" de La Sablière et de son entourage, qu'il est devenu curieux des choses de sciences, qu'il est devenu curieux des choses de philosophie. S'il y a une philosophie de La Fontaine, — et qui est fort curieuse. — je crois que c'est au monde, à la société de M""" de La Sablière qu'il la doit.

Jenepeux m'empêcher de vous dire, à propos deM"^ de La Sablière, qu'elle est la mère de la marquise deLaMaisangère, et que cette marquise est celle à qui Fontenelle a dédié les Entretiens sur la pluralité des mondes. « La marquise de Fontenelle», comme on disait à cette époque-là, est la fille de M"^^ de La Sablière. Vous voyez la filiation. M""^ de La Sablière est la première femme du dix-septième siècle qui s'occupe de sciences, et, comme sous le patronage de sa fille, Fontenelle lance la Pluralité des mondes^ et Fon-

teiielle, c'est tout le dix-huitième siècle scientifique qui arrive à la suite, en quelque sorte, et de M'"' de la Sablière, et de la marquise de la Maisangère.

* En 1682, La Fontaine fut candidat à l'Académie française. Il était déjà, comme vous le voyez, âgé de plus de soixante ans, et il avait eu bien de la longanimité, bien de la patience et bien de la modestie. Il fut repoussé avec assez d'énergie en 1682 ; il y eut une véritable querelle littéraire au sein de l'Académie. Vous connaissez déjà, car ils sont bien connus, les mots échangés en ces circonstances. La candidature de La Fontaine fut attaquée avec la dernière vigueur et même avec colère par Rose, qui était secrétaire du roi et qui avait une très grande autorité dans l'Académie. Rose finit par dire à Benserade : «Je vois bien, je comprends, il vous faut un Marot ! » Et Benserade, qui n'était jamais en retard à la réplique, répond immédiatement : « Et à vous une marotte ! » Ce ton n'a pas toujours été celui de l'Académie française; mais il faut constater qu'ill'a été quelquefois.

Eln 1683, seconde candidature de La Fontaine, et qui offrait beaucoup plus de chances de succès. Pourquoi ? Parce que Colbert était mort. Enfin ! Le soupir de satisfaction que je viens de pousser

ne m'est pas personnel, c'est La Fontaine qui l'a poussé dans une épigramme très célèbre, un

peu dure, que je ne tiens pas à reproduire

Cependant... Enfin la voici : Epigramme sur la mort de M. Colbert qui arriva peu de temps après une grande maladie que fit le chancelier M. Le Tellier :

Colbert jouissait par avance De la place de chancelier ; Et sur cela pour Le Tellier On vit gémir toute la France.

L'un revint, l'autre s'en alla.

Ainsi ce fut scène nouvelle; Car la France, sur ce pied-là, Devait bien rire... Ainsi fit-elle.

Après la mort de Colbert la candidature de La Fontaine devenait plus consistante. Il paraît, — on a beaucoup étudié cette question, elle est intéressante jusqu'à un certain point, — il paraît que le bon La Fontaine fit des démarches auprès de Boileau pour que Boileau voulût bien retirer sa candidature afin de lui permettre de passer. Boileau, qui était assez ferme de caractère, lui représenta qu'il était un champion plutôt qu'un candidat, qu'il représentait quelque chose, la littérature de J660, avec toutes ses marques, avec tout ce qui la constituait, tandis que La Fontaine était un

fantaisiste, et, enfin... qu'il tenait à la place. Ils se présentèrent tous les deux, et ceci est assez amusant et je crois que vous allez approuver : La Fontaine eut quinze voix, Boileau en eut^&ept. L'Académie considéraitBoileau comme la moitié de La Fontaine. Je crois que c'est mesurer assez juste. Seulement il y avait quelqu'un de supérieur à Boileau et à La Fontaine, et qui s'appelait le Roi. On vint lui annoncer l'élection de La Fontaine, il répondit qu'il y avait lieu de surseoir. Il n'y avait rien à répliquer à cela, d'autant plus que c'était parfaitement constitutionnel : le chef de l'Etat a toujours eu le droit de ne pas accepter un académicien. Bezons, l'année suivante, 1684, Bezons étant mort, Boileau se représenta de nouveau, il fut nommé à l'unanimité, car il y avait un ordre tacite du Roi ; et quand on vint annoncer au Roila nomination de Boileau, il eut un sourire et il dit : « Je suis satisfait de cette élection. Vous pouvez maintenant accepter La Fontaine ; ij^ a promis d'être

" ' * ' Il ■— —

sage. »

La Fontaine, en effet, avait promis d'être sage, et on voit bien qu'il y avait engagement, car je vais vous raconter sa réception à l'Académie française et vous verrez qu'il y fit amende honorable complète, à propos de ses ouvrages licencieux.

Il fut élu à l'unanimité , lui aussi , trois jours après la permission qu'en avait donnée le roi, le 24 avril 1684. Sa réception eut lieu le 3 mai suivant. Son discours n'a rien de très remarquable, si ce n'est qu'il y prenait déjà formellement l'engagement de ne plus tomber dans ses erreurs littéraires. M. de La Chambre, qui le recevait, lui adressa un discours où se trouve le petit compliment suivant. Pour vous montrer la manière dont quelquefois ceux qui n'ont pas tout l'esprit qu'il faut avoir pour en avoir assez, parlent aux hommes de génie ; pour vous donner aussi l'idée d'un ton qui, certainement depuis, a complètement disparu des usages de l'Académie, je vous lirai le fragment suivant du discours de M. de La Chambre :

(( Ne comptez pour rien, monsieur, tout ce que vous avez fait par le passé. [La Fontaine avait écrit à très peu près toutes ses œuvres.] Le Louvre vous inspirera de plus belles choses, de plus nobles et de plus grandes idées que ne l'aurait jamais fait le Parnasse. Songez jour et nuit que

y pus Jiljez travailler désormais sous les yeux

d'un prince qui s'informera du progrès que vous aurez fait dans le chemin de la vertu et qui ne vous considérera qu'en tantque vous y aspirerez de la bonne sorte. Songez que ces mêmes paroles que vous venez de prononcer et que nous insé-

Ferons dans nos registres, plus vous aurez pris de peine à les peser et à les choisir, plus elles vous condamneraient un jour si vos actions s'y trouvaient contraires, si vous ne preniez à tâche de joindre la pureté des mœurs et de la doctrine, la pureté du cœur et de l'esprit, à la pureté de style et du langage, qui ne sont rien, à bien prendre, sans l'autre. »

Voilà le ton de M. de La Chambre parlante La Fontaine. A la distance, nous trouvons cela monstrueux. Les contemporains, peut-être, ne furent pas bien étonnés. Les grands hommes se mesurent de loin, et ce n'est que lorsque les siècles ont passé qu'ils paraissent tout à fait supérieurs aux La Chambre.

On demandera pourquoi La Fontaine s'est exposé à de pareils affronts, car ce sont des affronts, et pourquoi il a tenu tellement à être de l'Académie française après la carrière si glorieuse qu'il avait parcourue. Je crois, tout simplement, qu'il tenait, le pauvre homme, à ses jetons de présence ; il tenait à la petite rente que le fait d être de l'Académie constituait pour chacun de ses membres.

Il y a une petite histoire de jetons qui est louchante, du reste, et qui est authentique, c'est celle-ci. Un jour, La Fontaine arriva un peu en retard, ce qui n'étonna pas de lui. Et la règle

était, à cette époque, de ne donner le jeton de présence qu'à ceux qui étaient arrivés à l'heure précise. On voulut, par égard pour La Fontaine, qui à cette époque-là était très vieux, valétudinaire, lui donner cependant le jeton. Il s'y refusa absolument. « Messieurs, cela ne serait pas juste, je suis arrivé en retard, il faut que j'en subisse l'effet. »

Je serai très rapide, (je n'en suis pas fâché), sur la vieillesse de La Fontaine. Lorsque M™" de La Sablière, d'abord, eut fait sa grande conversion qui rendit sa maison un peu plus froide, un peu plus solitaire, beaucoup moins brillante, beaucoup moins gaie ; lorsque ensuite elle fut morte, La Fontaine fut un peu dépaysé et décontenancé, et il se réfugia, comme vous le savez, chez M. d'Herwart, qui était un homme de haute magistrature, surtout un homme très fastueux, depuis longtemps son ami. Il se retira donc chez M. d'Herwart, et vous savez le mot parfaitement inauthentique qui se rattache à cette circonstance. Ils se seraient rencontrés sur le chemin, d'Herwart et lui, et d'Herwart lui aurait dit : « J'allais vous chercher ! » Et La Fontaine aurait répondu : « J'y allais ! » Le mot est, très probablement, de la fabrication de Marmontel.un siècle après. Des mots de ce genre ne comptent pas. Seulement M. Louis Roche fait une

bien jolie remarque sur ce point; il dit: « Le mot n'est pas vrai, mais il est très figuratif de l'âme de M. d'Herwartetde lame de La Fontaine; et, en somme, il n'y a que les grands hommes qui font des mots sublimes longtemps après leur mort. »

La vieillesse de La Fontaine... Je me hâte, non seulement parce que l'heure est avancée, mais parce que...

Il alla donc chez M. d'Herwart, mais il alla aussi beaucoup chez les Vendôme, dans la ^^ société du Temple, qui était une société déplorable Il était de plus en plus léger dans sa conduite et dans ses mœurs, dit-on ; je vous avouerai que je n'en sais trop rien. On triomphe de ceci (j'abrège un peu, je citerai un propos qui est un peu audacieux), on triomphe de ceci : La Fontaine a dit en propres termes aux Vendôme, en leur demandant de l'argent :

Le reste ira, ne vous déplaise.

En vin, en joie et cœtera.

Ce mot-ci s'interprétera

Des Jeannetons ; car les Clymènes

Aux vieilles gens sont inhumaines.

On triomphe de cela. Mais voyons, est-ce que c'est bien vrai ? La Fontaine, à cette époque, a soixante-dix ans. Est-ce que La Fontaine, tout

simplement, ne l'erait pas le fanfaron de vice pour plaire aux Vendôme, qui, eux, sont des vicieux authentiques? Je le crois. — Vous me direz : « Il est à peu près aussi vilain, à cet àge-là, de faire le fanfaron de vice que d'être vicieux ! » Je suis bien forcé de vous répondre tout bas : oui ! Mais enfin, il y a à tenir compte de ce milieu, comme nous disons de nos jours, et l'on sait très bien, malheureusement, de tout temps, qu'une lettre qu'on écrit est écrite toujours par deux personnes, par celle de qui elle part, et par celle à qui elle va. Eh bien ! La Fontaine écrivant aux Vendôme, parle un peu leur style, et il n'y a peut-être pas autre chose.

J'ai promis de glisser et je glisse.

Il eut une première maladie, très grave, en JtÊ22^et cette maladie fut signalée par un retour à la religion, dont je veux bien lui tenir cômp!è7 quoique ce soit à cause d'une maladie que ce £etourà la religion ait eu lieu. Nous avons encore la relation du prêtre qui l'a confessé, encouragé, soutenu dans son retour à la religion ; c'est l'abbé Pouget, qui paraît avoir été un homme très élevé dans ses sentiments, assez rigoureux — et je ne lui en fais pas un reproche — dans sa doctrine et dans ses manières. En tout cas, il fit abjurer La Fontaine j^ il lui fit renouveler l'amende honorable qu'il avait faite à pro-

pos de ses écrits licencieux et il le ramena définitivement à la littérature religieuse. En effet, en 1694, La Fontaine s'appliqua à traduire les Psaumes de la Pénitence, nous ]es avons, et c'est une œuvre encore intéressante, mais surtout significative de son état d'âme. — En 1695, il eut une rechute. Nous avons des lettres de Maucroix et de lui à cette époque; elles sont tout à fait navrantes On y voit La Fontaine écrire à Maucroix, le 14 février 1695, c'est-à-dire bien peu de temps avant sa mort :

« Oh ! mon ami, la mort n'est rien, mais tu sais comme j'ai vécu et c'est ce qui viendra après la mort qui m'épouvante désormais. »

Le 13 avril, il fut délivré de ses craintes et de la vie. C'est le 13 avril 1695 qu'il mourut, à l'âge de^ soixante-quatorze ans.

Je vous ai raconté la vie de La Fontaine parce que je crois bien qu'il faut raconter même les existences dont le récit laisse une assez fâcheuse impression. La Fontaine, évidemment, n'a pas eu une belle vie. On ne peut pas dire, quelque indulgence que l'on puisse avoir pour lui, on ne peut pas dire qu'il ait eu une belle vie. Mais je suis sûr qu'il faut toujours finir par raconter l'existence des grands hommes de lettres. Je le crois, parce que d'abord, la vérité a peut-être ses

droits ; il est bon dédire toujours la vérité, — toute la vérité, je n'en suis pas sûr, — mais enfin il est possible que la vérité n'ait pas de comptes à rendre. Ona dit: « Le vrai est ce qu'il peut. Ce qui en résulte ne nous regarde pas. )>Jene suis pas complètement convaincu de cela, mais ce dont je suis convaincu, c'est de ceci: c'est que c'était une erreur de nos p^^ofesseurs, autrefois, que de s'arranger toujours de manière à nous présenter les existences les plus déplorables des grands hommes de lettres comme des existences parfaitement convenables et presque saintes. Ceci est une erreur, parce que c'est habituer les jeunes esprits à considérer en effet tout grand artiste comme un homme détenteur et delà beauté et de la vérité morales, et alors cela les porte à se laisser aller à toutes les suggestions des livres de ce grand homme qu'ils liront. Il faut savoir dire — et je le dirais devant des jeunes gens comme je le dis devant vous — qu'il n'y a pas de rapports nécessaires entre l'art et la morale, qu'un très grand artiste peut avoir mené une vie qui n'est pas du tout exemplaire, et qu'il faut bien se garder de confondre ces deux points de vue. Ceci est absolument nécessaire, même pour l'éducation morale, je veux dire même pour les précautions qu'il faut prendre dans l'éducation morale.

F'aisoiis donc la biographie des hommes illustres. On a dit, depuis qu'on s'acharne à la faire, cette biographie des hommes illustres, dans tous les détails, et dans des détails quelquefois désobligeants, on a dit que c'était dans l'intérêt de l'histoire, dans l'intérêt de la grande psychologie des hommes de génie et, par conséquent, dans l'intérêt de la grande psychologie générale. Je me suis souvent dit que les hommes qui ont inauguré cette méthode de critique, qui consiste à tout connaître et à tout faire connaître de la biographie des hommes illustres, obéissent peut-être à un autre sentiment, qui serait celui de la malignité humaine. Ils se seraient dit : « Quelque grand que soit cet homme, si nous étudions sa vie, nous le ferons petit. » Il y a eu probablement ce sentiment chez ceux qui ont inauguré cette méthode. Et, en effet, presque tous les hommes de lettres illustres sont, dans leur vie, plus petits que leurs œuvres ; il y en a très peu qui échappent à cette dissection. J'en connais ! A la gloire de la littérature, d'abord, et puis de Tespèce humaine en général, il y a de grands hommes de lettres qui résistent à cette dissection, Corneille, par exemple, à très peu près ; Lamartine, presque complètement. Ils paraissent aussi grands dans leur vie, aussi grands dans leur façon d'être que dans leur façon

d'écrire. Mais il y a peu de ces exceptions. Il y a aussi, si vous voulez, celle des gens qui se sont arrangés de manière à ne pas laisser de biographie du tout ; ceux-ci ont été infiniment habiles et infiniment prudents. Il est certain, par exemple, qu'on ne sait rien de ce qu'était Homère ; celui-ci a poussé la prudence jusqu'à même ne pas exister. C'est tout à fait le comble et de la modestie et de la prudence. Son œuvre ne sera jamais démolie par la comparaison que 1 on pourra en faire avec sa vie. Mais en somme — j'y reviens et je termine par là — il est assez utile, malgré ce que je vous ai dit tout à l'heure de la malignité qui préside quelquefois et même souventà cesanatomies,ilest, en définitive, assez utile, pour les raisons morales que je vous ai exposées, de savoir ce qu'a été un auteur comme homme, comme de savoir ce qu'il a été comme écrivain. Cela est nécessaire pour connaître le départ qu'il convient de faire entre l'admiration qu'on doit à l'homme de génie, et l'estime quelquefois un peu flottante que Ton doit à l'homme lui-même.

Je compte aujourd'hui faire une leçon sur le caractère de La Fontaine, et peut-être — mais cela dépendra de l'horloge — sur l'éducation d'esprit de La Fontaine. Dans tous les cas, c'est sur le caractère de La Fontaine que nous insisterons aujourd'hui.

Comme vous l'avez déjà fort bien vu, d'après la biographie que j'ai faite de La Fontaine, le caractère de La Fontaine peut assez facilement, et en ne tenant compte que de ses parties principales, tenir dans cette double définition : c'est le caractère d'un artiste et c'est le caractère H'nn épicurien, et il n'y a pas grand'chose au delà.

Ce qu'il y a, pour commencer, de bien certain, c'est que c'est ainsi qu'il s'est défini et décrit lui-même. Il a, dans un passage célèbre, dans un couplet très célèbre, défini et précisé

même avec une singulière netteté ces deux caractères.

Vous remarquerez qu'il confond précisément ces deux choses, à savoir le caractère artiste et le caractère épicurien. Il fait une sorte d'apostrophe à la volupté, et vous verrez que, par volupté, il entend précisément ces deux choses, à savoir le goîitdu beau, la jouissance du beau — et les jouissances épicuriennes.

Volupté, Volupté qui fus jadis maîtresse N

Du plus bel esprit de la Grèce, Ne me dédaigne pas, viens-t'en loger cliez moi ;

ïu n'y seras pas sans emploi.

J'aime le jeu, l'amour, les livres, la musique, La ville et la campagne, enfin tout. Il n'est rien

Qui ne me soit souverain bien.

Jusqu'au sombre plaisir d'un cœur mélancolique./ Viens donc ; et de ce bien, ô douce Volupté, Veux-tu savoir au vrai la mesure certaine ? Il m'en faut tout au moins un siècle bien compté ;

Car trente ans, ce n'est pas la peine.

Dans le même livre (les Amqnrsde Psyché), il s'est dépeint lui-même delà façon suivante ; et l'on y trouvera, avec moins de beauté de forme, exactement les mêmes traits :

« Acante ne manqua pas, selon sa coutume, de proposer une promenade en quelque lieu hors de la ville, qui fût éloigné, et où peu de gens entrassent. On ne les viendrait point inler-

SON (ARACTKRK 53

rompre, ils écouleraient celle leclureavec moins de bruit et plus de plaisir. Il aimait extrêmement les jardins (Acante est probablement, ce n'est pas sur, c'est probablement Racine), il aimait extrêmement les jardins, les fleurs, les ombrages. Poh'phile (c'est-à-dire La Fontaine, ici nous sommes certains), Polyphile lui ressemblait en cela, mais on peut dire que celui-ci aimait toutes choses. Ces passions, qui leur remplissaient le cœur d'une certaine tendresse, se répandaient jusqu'en leurs écrits et en formaient le principal caractère. Ils penchaient tous deux vers le lyrisme avec cette diff"érence qu'Acante avait quelque chose de plus touchant, Polyphile de plus fleuri... »

Tel est le caractère qu'il s'est attribué à luimême, et c'est, vous le voyez déjà, un caractère et d'épicurien, et d'artiste.

Son caractère d'artiste nous est montré par plusieurs traits tout à fait essentiels, tout à fait caractéristiques, et qui sont marqués chez lui d'une façon absolument manifeste, absolument évidente. Tout d'abord, sous toutes réserves et convenances, tout d'abord... il était très paresseux. Les artistes ne sont pas tous paresseux, et je suis sûr qu'il y a quelqu'un, fort près de moi, qui me démentirait, si j'affirmais que tous les artistes sont paresseux ; mais il est très vrai

que la plupart des artistes — et je ne leur en fais nullement un reproche — ont des tendances à la paresse, à la rêverie, à la nonchalance, au farniente intelligent, au farniente rempli même, non seulement d'intelligence, mais de sensibilité, à une certaine langueur, et sont précisément, à cet égard, le contraire, ou l'inverse, deshommes d'action. Lorsque vous verrez un homme, ou comme Bossuet, ou comme Voltaire, lorsque vous verrez un homme multiplier les écrits, multiplier les travaux, multiplier les ouvrages, soj'ez sûrs que c'est parce que chacun de ses ouvrages est un acte et parce que lui est avant tout un homme d'action. A la vérité, surtout quand il s'agit d'un Bossuet, l'homme d'action peut admettre, en quelque sorte; chez lui, â^cêrTâins moments, l'artiste et faire de très belles œuvres d'art ; mais il n'en est pas moins vrai que la plupart de ses écrits seront des actes. Au contraire, le pur ^rtiste, celui qui ne veut pas, qui ne songe pas à être un homme d'action, aura des tendances à la nonchalance, à la douceur de vivre ; il se laissera vivre avec une singulière complaisance.

Eh bien ! LaFontaine a été infiniment, ouau moins très sensiblement, paresseux. Il n'a pas laissé de le dire bien souvent et de faire, comme à la volupté, de véritables invocations à la paresse.

Je le verrai, ce pays où l'on dort.

On y fait mieux, on n'y fait nulle chose.

C'estuu métier que j'apprécie encor !...

Voilà le ton de La Fontaine, — je ne fais qu'une citation ici, — voilà le ton de La Fontaine le plus souvent.

Il avait une véritable passion pour le peu de travail et pour la distraction venant très vite après le travail. Vous me direz qu'il n'en est pas moins vrai qu'il a laissé la valeur de six volumes, environ, de six volumes assez forts ! Oui, c'est ainsi qu'on peut doser la matière, oui, c'est à peu près cela, six volumes. Mais comparez à Voltaire, à Bossuet, à Fenelon ! Quand on songe que La Fontaine a travaillé trente-cinq ans, — si l'on peut appeler cela travailler, — cela donne à peu près, un peu plus, j'ai fait le calcul, un peu plus d'une page par semaine. Vous avouerez que ce n'est pas écrasant.^Cé^TTest ni le labeur d'un Bossuet, ni celui d'un Voltaire, il s'en faut de quelque chose.

Et puis, mon Dieu, après tout, disons-le, c'était du travail littéraire, et le travail littéraire n'est pas un travail, c'est un plaisir. Croyezvous que je travaille en ce moment-ci? Je vous assure que c'est précisément le contraire !

Remarquez que La Fontaine n'a jamais pratiqué que le travail littéraire. Il n'a rempli au-

ciine fonction, il a abandonné celle qu'il avait, et il a toujours cherché, avec un véritable plaisir, les occasions de ne pas s'occuper autrement que d'une façon artistique.

/^' A II avait, comme second trait du caractère ar- V-n:istique, il avait l'indépendance, l'instinct de

^ l'indépendance. Cet instinct était chez lui extrêmement fort, comme vous avez déjà pu vous en apercevoir. L'indépendance d'abord — et ce n'est pas de cela qu'il faut le féliciter — l'indé-

-^1 pendancejd'abord à l'égard des devoirs domestiques. Il est bien certain qu^une de ses raisons, une seulement, pour s'affranchir de la vie de famille, a été un besoin de liberté et d indépendance. Mais remarquez — ce qui lui fait honneur — remarquez que dans ses relations avec les grands seigneurs du^tenips, cet instinct de l'indépendance se marque encore d'une façon tout à fait extraordinaire. Je dis extraordinaire, pourquoi ? Parce que je sais très bien quels sont les actes et les écrits de profonde et d'immensurable platitude dont les commensaux ordinaires, ou les pensionnés ordinaires de Fouquetont accablé leur bienfaiteur. C'est à frémir ou à avoir un certain dégoût. Voilà ce que La Fontaine ne ferajamais, au milieu de toute cette foule, car il en diffère précisément par son indépendance absolue, par la façon tout à fait éga-

SON CARACTKRR O/

lilaire, quoiciuc aimable etdélicale, donl il parle à Fouquet. Cela ne rabandonnera jamais, car vous savez déjà, puisque je vous en ai parlé un peu mercredi dernier, qu'à l'égard des princes de Vendôme il a été exactement le même. Il a eu, au milieu, hélas ! de ses demandes, de ses sollicitations, de ses écrits de quémandeur, il a eu le même ton, à eux parlant, qu'il avait avec ] Fouquet. C'est en leur parlant qu'il disait :

Je dois tout respect aux Vcndûmes, Mais j'irais en d'autres royaumes S"il leur fallait, en ce momcnl, Céder d'un ciron seulement.

Voilà le ton, il l'a toujours eu.

La passion, une véritable passion, comme toutes les passions de La Fontaine, toujours douce et sans violence, mais enfin une véritable passion, très persistante, pour l'indépendance, a été un des traits de son caractère.

Encore un trait du caractère artiste : le goût \.de la solitude. ' J

Le goût de la solitude chez cet homme qui J

plaisait tant dans le monde et qui se plaisait tant dans le monde, le goût de la solitude a été continuel, et il a été chez lui — il ne faut guère se servir du mot profond quand on parle de La Fontaine — mais il a été presque profond

chez lui ; il a été, en tout cas, très pénétrant. Je ne vous apprendrai pas grand'chose, mais cela est utile pour ma thèse, je ne vous apprendrai pas grand'chose en vous citant le fameux passage sur la solitude que vous avez très certainement, tout au moins en partie, dans vos mémoires, et je ne veux que réveiller vos sou- ; venirs. Vous verrez à quel point il y a là une sorte de passion, c'est bien le mot, une sorte de complaisance attendrie, de complaisance amoureuse (je voulais éviter le mot et j'y arrive) pour les jouissances délicates et profondes de la solitude.

Solitude, où je trouve une douceur secrète. Lieux que j'aimai toujours, ne pourrai-je jamais Loin du monde et du bruit goûter l'ombre et le frais ? Oh ! qui m'arrêtera sous vos sombres asiles ? 'Quand pourront les neuf Sœurs, loin des cours et des M occuper tout entier, et m'apprendre des cieux [villes, Les divers mouvements inconnus à nos yeux, \ Les dons et les vertus de ces clartés errantes \ Par qui sont nos destins et nos mœurs différentes? Que si je ne suis né pour de si grands projets. Du moins que les ruisseaux m'offrent de doux objets, Que je peigne en mes vers quelque rive fleurie ! La Parque à filets d'or n'ourdira point ma vie ; Je ne dormirai point sous de riches lambris ; Mais voit-on que le somme en perde de son prix ? En est-il moins profond et moins plein de délices ? Je lui voue au désert de nouveaux sacrifices. Quand le moment viendra d'aller trouver les morts, J'aurai vécu sans soins et mourrai sans remords.

Je ne vous cite pas, parce que je le citerai une autre fois, un autre passage, qui est dans les Amours de Psyché, où une sorte de philosophe, une sorte d'ascète qui s'est retiré au désert, a une conversation avec Psyché, et lui dit en substance : « Savez-vous la différence entre vous et moi ? Vous, vous êtes laite pour régner sur tous, et la solitude n'est pas votre fait. Seulement dans la société, et surtout quand vous êtes ce que vous êtes, on jouit du plaisir de plaire à tout le monde ; et dans la solitude, on jouit du plaisir de vivre avec soi-même, et cela est une affaire d'âge et de condition. Mais je ne changerais peut-être pas mon sort pour le vôtre. »

Goût de la solitude avec le goût de 1 indépendance.

Je vous vois très bien venir ! Je vous vois très bien m'interrompre et me dire : « C'est plutôt la vie de Rousseau que vous nous contezlà ! » — Eh bien, La Fontaine a été un Rousseau, n'en doutez pas. Au fond de La Fontaine, il y a un véritable Rousseau parla plupart de ses goûts, de ses tendances, de ses tournures d'esprit, et même un peu par sa sensibilité. Oui, La Fontaine a été un Rousseau, c'est-à-dire qu'il a eu le goût de l'indépendance et de la solitude poussé à un très grand point et mélangé d'un certain goût, toujours persistant aussi, pour

les plaisirs de la société. Vous le voyez, il y a absolument parallélisme. La Fontaine a été un Rousseau : d'abord, qui était mieux né, qui avait un caractère plus doux, plus aimable, moins porté à l'humeur et au cynisme. Cela, c'est la part de l'innéité. Et puis La Fontaine a été un Rousseau qui a moins souffert, qui a été moins gàlé, et par ce qu'il a souffert, et par les succès qu'il a eus, Les deux grandes raisons du pessimisme, de la misanthropie du caractère de Rousseau, c'est qu'il a souffert, et beaucoup plus qu'il ne l'a dit, physiquement, matériellement. Il a souffert beaucoup dans une partie de son adolescence et de sa jeunesse. Et puis, plus tard, il a eu, à Paris, un succès foudroyant, un succès qui est absolument incomparable à tous les autres succès de grands hommes. Il a été connu, chéri, presque adoré, au bout de trois ou quatre ans. Il n'y a rien qui gâte l'homme comme ces deux choses, la première parce qu'on en a toujours un souvenir un peu irrité ; la seconde, parce que quand on ne retrouve plus la même vogue, le même succès, le même enivrement de la gloire naissante, on s'imagine — ou on peut s'imaginer — pour cela, que l'on a des ennemis, que l'on a des envieux, et la manie de la persécution finit par s'installer en vous. — Mais il est bien certain que, ces dif-

rences étant établies, il y a dans La Fontaine un Rousseau qui ne pouvait pas aller jusqu'au bout des conséquences désastreuses que le caractère de Rousseau comportait.

Je trouverai encore un trait d'artiste, et très important, dans son inconstance et sa variabilité continuelles. La Fontaine a un fond qui ne change point, comme nous tous certainement, elce fond c'est son bon caractère, c'est l'impos- I sibilité où il est de s'irriter, ou de s'irriter I longtemps (car je sais bien qu'il s'est irrité à j un certain moment contre Lulli, d'une façon I féroce; mais enfin ce n'est qu'un tout petit épi- I sodé de sa vie). Le fond de son caractère, le fond I permanent, c'est bien l'amabilité, la bonne grâce, jet une sorte de ^o/yp/ji/ze générale. Mais à côté de cela, ou plutôt flottant au-dessus de cela, il y a une variabilité, sinon d'humeur, du moins de goûts, une inconstance délicate, et qui se caresse elle-même, et qui jouit d'elle-même.

Je suis en train de vous définir l'inconstance de La Fontaine, et j'ai bien tort ! Je ne prends pas les intérêts de ma paresse, car La Fontaine l'a définie un peu mieux, bien entendu, que je ne pourrais le faire. Voyez ce passage sur l'inconstance. C'est dans Clymène que, parlant de lui, ■ car nous savons bien que, dans Clymène, Acanthe c'est La Fontaine, — il s'exprime ainsi :

Sire, Acanthe est un homme inégal à tel point

Que d'un moment à l'autre on ne le connaît point.

Inégal, en un mot, en plaisirs, en affaire,

Tantôt gai, tantôt triste, un jour il désespère,

Un autre jour il croit que la chose ira bien.

Pour vous en parler franc, nous n'y connaissons rien.

(C'est-à-dire que nous ne pouvons pas nous définir très exactement son caractère.)

Ailleurs il nous le dira encore, et avec la même grâce, et avec plus de grâce encore, car ce que je vais vous lire, c'est le passage le plus charmant de ce discours à M"'* de La Sablière que La Fontaine a prononcé dans sa séance de réception à l'Académie française. Il devait dans ce discours, ainsi que je vous l'ai indiqué, faire amende honorable de ses œuvres licencieuses, et puis , par un entraînement bien naturel, dépeindre son caractère. Comme vous avez pu le remarquer, — la plupart d'entre vous l'ont probablement remarqué, — c'est lorsqu'on se confesse que l'on s'attarde à se décrire, quelquefois même avec plus de complaisance qu'il ne faudrait I En tout cas, voici ce que La Fontaine se dit à lui-même :

« Douze lustres et plus ont roulé sur ta vie ; De soixante soleils la course entre-suivie Ne t'a pas vu goûter un moment de repos ; Quelque part que tu sois, on voit à tout propos

L'inconstance d'une âme en ses plaisirs légère, Inquiète et partout hôtesse passagère.

Ta conduite et tes vers, chez toi tout s'en ressent : On te veut là-dessus dire un mot en passant. Tu changes tous les jours de manière et de style; Tu cours en un moment de Térence à Virgile : Aussi rien de parfait n'est sorti de tes mains. Kh bien ! prends, si tu veux, encor d'autres chemins. Invoque des neuf Sœurs la troupe tout entière : Tente tout, au hasard de gâter la matière : On le souffre, excepté tes Contes d'autrefois. » J'ai presque envie, Iris, de suivre cette voix. J en trouve l'éloquence aussi sage que forte ; Vous ne parleriez pas ni mieux, ni d'autre sorte : Serait-ce point de vous qu'elle viendrait aussi ? Je m'avoue, il est vrai, s'il faut parler ainsi, Papillon du Parnasse, et semblable aux abeilles A qui le bon Platon compare nos merveilles. Je suis chose légère, et vole à tout sujet, Je vais de fleur en fleur et d'objet en objet ; A beaucoup de plaisirs je mêle un peu de gloire ; J'irais plus haut, peut-être, au Temple de Mémoire, Si dans un genre seul j'avais usé mes jours. Mais quoi! je suis volage en vers comme en amours.

Le voilà peint tout entier, du moins pour ce côté d'inconstance légère, d'inconstance aimable, de la nécessité où il était de varier ses plaisirs intellectuels et de varier les aspects de sa sensibilité, de jouir précisément de tous les aspects divers d'une sensibilité, du reste infiniment délicate et infiniment ployable à tous les événements et à toutes les impressions.

Encore un caractère assez fréquent, je crois, assez fréquent chez les artistes : la distraction.

La distraction de La Fontaine est tellement légendaire que je vous épargnerai les très nombreuses anecdotes qui sont, la plupart du temps, exactes, qui ont un caractère d'authenticité suffisante et qui sont si nombreuses. Il est entendu que l'on a attribué beaucoup d'actes de distraction, beaucoup de faits de distraction à La Fontaine, beaucoup plus que, en réalité, il n'y en a eu, cela est clair. Mais on ne prête qu'aux riches, et il est bien certain que cela indique qu'il y avait, sur le caractère de La Fontaine, une légende faite depuis son temps et qui avait évidemment un très grand fonds. Ajoutez que certaines de ses distractions, c est lui qui les rapporte luimême. La distraction était devenue, chez La Fontaine, une habitude continuelle, presque continuelle ; il l'a reconnu, car l'anecdote du voyage en Limousin n'est pas rapportée par un autre que lui. Il s'écarte de son auberge parce qu'il lisait Tite-Live ; il perd complètement d'abord la notion de l'heure, puis son chemin, et il s'adresse, en croyant parfaitement revenir au gîte, à une autre auberge que celle où il était descendu, etc. Ceci, nous le prenons sur le fait, c'est lui-même qpi l'avance.

Il est clair comme le jour, ainsi que cela arrive souvent — non, cela n'arrive qu'aux gens d'espril, et par conséquent cela n'arrive pas très souvent ! — mais comme il arrive quelquefois, qu'il profitait de ce travers. Il ne le fait pas toujonûFs"Txpres," non, Car piersonne n a réellement été plus distrait que La Fontaine, mais c'est quelquefois chez lui un expédient. Ainsi je vous citerai une seule anecdote touchant ses distractions fameuses, et qui est celle-ci :

Un jour dînant (comme on disait alors, c'està-dire déjeunant) en compagnie d'une société qui ne lui plaisait pas beaucoup, il se leva et / prit congé. « Où allez-vous donc ? — Oh ! il se fait tard, je vais à l'Académie. — Mais non, il n'est pas l'heure, vous avez encore une heure ! devant vous. — Je prendrai par le plus long ! » '

Ce n'est pas une distraction ! y^

Mais si j'ai cité cette anecdote, c'est pour vous indiquer qu il pouvait profiter de la légende qui s'était faite de sa distraction pour dire un mot qui, sans cela, aurait été une très grave impertinence.

Comment il était dans le monde ? Voilà par où je terminerai ce qui ressortit à son caractère d'artiste, car il avait précisément dans le monde ce caractère. Nous avons des détails très précis

sur cette question. Nous avons d'abord La Bruyère, qui, je vous en avertis, est un peu sévère pour notre cher poète et qui le présente d'une façon un peu ridicule, par contraste, pour dire ensuite que c'est un homme de génie.

« Un homme paraît grossier — déjà le premier mot n'est pas aimable ! — lourd, stupide, il ne sait pas parler ni raconter ce qu'il vient de voir. S'il se met à écrire, c'est le modèle des bons contes. Il fait parler les animaux, les arbres, les pierres... »

Nous avons le témoignage presque aussi dur de Louis Racine, dont il faut bien cependant tenir compte, puisque Louis Racine a vu luimême La Fontaine, oui, mais très peu, car il était enfant quand La Fontaine est mort, mais enfin voici ce qu'il nous dit touchant La Fontaine, et certainement il y a quelque vérité, quelque précision historique dans son propos, parce qu'il a tenu la chose de son père :

« Autant il était aimable par la douceur de caractère, autant il l'était peu par les agréments delà société. Il n'y mettait jamais rien du sien, et mes sœurs, qui, dans leur jeunesse, l'ont souvent vu à table, chez mon père, n'ont conservé de lui d'autre idée que celle d'un homme fort malpropre et fort ennuyeux. Il ne parlait point ou voulait toujours parler de Platon, et

dans ses réflexions sur la poésie, jamais auteur ne fut moins propre à inspirer du respect par sa présence. 11 était l'objet des railleries de ses meilleurs amis. »

Ceci est bien dur, nous suffoque un peu, mais il y a là certainement une âme de vérité, comme dit Spencer, car vous voyez que c'est de son père et de ses sœurs surtout que Louis Racine tient ses renseignements. Ils sont évidemment très curieux, et il faut certainement en faire état.

Cependant, s'il est certain que La Fontaine était simple, et, vers la fin de sa vie, un peu trop simple dans ses manières, son attitude et tout son extérieur, remarquez pourtant — et ceci est aussi certain que ce que je viens de vous dire — que, s'il était distrait, s'il était un peu lourd dans la conversation, et très souvent ^absent, la « dispute » (c'est-à-dire la discussion) le réveillait. Il l'a dit, et on l'a dit de lui avec une pleine netteté et avec une authenticité parfaite, et l'auteur d'un portrait de M. de La Fontaine, dans les Œuvres posthumes, nous rapporte ceci :

« Dès que la conversation commençait à l'intéresser et qu'il prenait part à la dispute, ce n'était plus cet homme rêveur ; c'était un homme qui parlait beaucoup et bien. »

Et La Fontaine a dit, en songeant évidemment à lui-même :

La dispute est d'un grand secours.

Sans elle on dormirait toujours.

Voilà les principaux traits qui nous ont été transmis touchant La Fontaine dans le monde et ce qu'il dit lui-même. Je crois que, à cet égard, nous avons quelque chose de très complet, de très définitif" dans le couplet de Vergier sur La Fontaine, hôte des Herwart. Vergier était un petit poète assez distingué, sans très grande valeur, mais fort spirituel, de cette époque. Vergier fréquentait beaucoup les Herwart, et il y rencontrait sans cesse La Fontaine. Un jour il écrivit, Dieu merci, car le renseignement est admirable pour nous, il écrivit ceci à M™^ Herwart, touchant La Fontaine :

Je voudrais bien le voir aussi Dans ces charmants détours que votre parc enserre.

Parler de paix, parler de guerre, Parler de vers, de vin et d'amoureux soucis. Former de vingt projets le plan imaginaire, Changer à sa façon l'ordre de l'univers. Sans douter, proposer mille doutes divers ; Puis tout seul s'écarter, comme il fait d'ordinaire, Non pour rêver à vous qui rêvez tant à lui,

Non pour rêver à quelque affaire.

Mais pour varier son ennui.

Nous le tenons ; le voilà I Causeur charmant, aimable jusqu'à lage, vous le voyez, de soixante-cinq ou six ans, parlant de toute chose, laissant aller son imagination et sa douce fantaisie à travers tous les sujets, papillon non seulement du Parnasse, mais en quelque sorte de l'univers, aimant la discussion, et puis enfin, peut-être un peu brusquement s'échappant, mon Dieu, parce qu'il peut en avoir assez de la société dans laquelle il est, ou plutôt, et j'en suis sûr, plutôt parce qu'une pensée particulièrement chère lui est venue, une pensée favorite, en quelque sorte, qu'il veut suivre dans celle solitude si féconde qu'il aime tant.

Du caractère épicurien — il faut l'étudier d'assez près pour compléter la figure de La Fontaine — voici ce que je dirai. Le premier trait du caractère épicurien de La Fontaine, c'est qu'il n^ absolument aucune espèce de ' moralité^ ceci est certain.

Il y a bien des moralités, comme vous le savez. Un homme a été poursuivi de la haine publique pendant quarante ans, au dix-neuvième siècle, parce qu'il avait dit qu'il y a deux morales. Il y en a six, plus si vous voulez. Pour être lout à fait sérieux, il y a plusieurs formes

de moralité, il y a plusieurs manières d'entendre la moralité, et, par conséquent, il y a plusieurs morales. Il y a la morale religieuse, qui est d'une extrême beauté et qui, pour mon compte, est celle que je trouve, tout compte fait, la plus haute et la plus sublime. Il y a la morale du devoir. Je n'insiste pas, le mot est très clair et la notion est très connue. Enfin il y a encore, par exemple, la morale de la sensibilité, et il y a surtout, à mon point de vue, la morale de l'honneur. Eh bien ! La Fontaine n'a été sensible, certainement, à aucune de ces morales-là, ni à aucune de celles que je pourrais énumérer encore.

Il faut avouer que l^arao^Jiié, sinon l'immoralité de La Fontaine, est incontestable. Remarquez qu'il arrive quelquefois que l'immoraliste est plus moral que l'amoraliste. Il est bien certain qu'un homme, — citons Nietszche par exemple, et il y en a d'autres, — un homme qui, comme Nietszche, se donne toute sa vie comme immoraliste, est beaucoup moins loin de la moralité que s'il était amoral, beaucoup moins loin. Comme on a dit avec beaucoup de raison que la haine est plus près de l'amour que ne l'est l'indifférence, l'immoralisme est souvent plus près de la morale que ne l'est l'indifférence à la morale. Vous voyez par exemple que

Nietszche se croit immoraliste ; oui ; seulement il passe toute sa vie à chercher une morale, et il n'est pas sans en avoir donné les premiers linéaments, le premier tracé. Or, je dis que cet homme nest pas aussi éloigné de la morale qu'il le croit.

La Fontaine, lui, est indifférent à !« mnrglp. I absolument ; il Ta été toute sa vie. De ces gens-là on dit, pour les excuser, quelque chose qui m'a toujours bien amusé. Pour les excuser, on dit quelque chose qui les accuse, on dit : Ce n'est pas sa faute, c'est un grand enfant ! D'un homme dire qu'il est un enfant, ce n'est pas dire autre chose que ceci qu'il n"a aucune moralité, et qu'il ne s'est pas encore aperçu de ce que c'est.

Mais les hommes qui n'ont aucun sens moral se rachètent... Quelquefois par rien du tout. C'est même ce qui a lieu le plus souvent. Mais il y en a qui se rachètent par leur sensibilité. On peut être amoral et on peut être un homme digne d'estime comme aussi de sympathie, sans avoir proprement une conscience, parce qu'on est bien né, parce que l'on est né avec des passions qui sont bonnes, avec la passion de charité, avec la passion de philanthropie, avec la passion de rendre service, avec la passion d'être aimable, d'être honnêtement et agréablement aimable. Il y a des hommes qui sont

ainsi. La Fontaine l'a-l-il été ? car je tiens surtout à être précis.

La sensibilité de La Fontaine, nous allons en avoir des preuves et fortes, j'allais dire qu'elle est restreinte, — c'est un peu trop dur, — mais enfin elle n'a pas un registre très étendu. Remarquez, tout d'abord, les lacunes de sa sej;isib.ilité ; je parlerai ensuite des points réels de sa sensibilité.

Remarquez les lacunes de sa sensibilité. Il n'a pas aimé. Ja__vie domestique. Je dis la vie domestique, et non pas la vie conjugale, parce que je songe à quelque chose qui comprend la vie conjugale mais qui la dépasse et la déborde, qui est pins étendue' qu'elle. J'eiitends par le sens domestique, par la sensibilité domestique, j'entends cette sensibilité qui s'étend aux ascendants, aux descendants et aux présents ; j'entends cette sensibilité qui s'attache à la personne que l'on a aimée, oui, mais aussi à ceux qui vous ont mis au monde et à ceux qui peuvent sortir de vous.

Un ami s'étant épanché un jour auprès de moi, je résumai ses confidences, en le reconduisant, de la façon suivante : « Vous vous aimez, votre femme et vous, dans les enfants que vous auriez voulu avoir.» Il me dit: « C'est cela même. » Cet homme-là n'avait pas seulement l'amour con-

/7^ Vf

, r- J SON CARACTÈRE 73

jugaî, t\ avait l'amour domestique. Voilà la définition. Il avait l'amour de la maison, de la maison habitée par les ascendants, habitée un jour par nous, et qui sera ensuite habitée par une foule de nos successeurs, de nos héritiers, comme elle a été habitée par ceux qui sont partis.

Eh bien ! l'amour domestique, La Fontaine ne l'a pas connu le moins du monde, vous le savez, et je n'insisterai point là-dessus. Il n'a pas eu^l 'amour jies enfants non plus, je ne parle pas seulement de celui qu'il avait, je parle des enfants en général. Il est un peu désobligeant de voir que La Fontaine insiste sur son absence d'amour pour les enfants. Dans le Voyage en Limousin, écrivant à M"® de La Fontaine, il dira :

« Cette maison était agréable, mais il y avait un peu trop d'enfants, et vous savez quels sont mes sentiments à l'égard de ce petit peuple. »

Et je trouve cela un peu dur.

Vous savez qu'en vers, — mais, en vers, c'est moins fort peut-être qu'en prose, — vous savez qu'en vers il a dit souvent au moins un peu de mal des enf^Dts:

Certain enfant qui sentait son collège,^ Doublement sot et doublement fripon Par le jeune âge...

Et il ajoute qu'il a été gâté aussi par l'éducation.

Vous savez son fameux mot :

Mais un fripon d'enfant (cet âge est sans pitié...) Etc.

Voilà donc des lacunes considérables dans la sensibilité de La Fontaine. Mais il faut avouer qu'il se revanche d'autre côté. — Est-ce par sa sensibilité amoureuse ?

Sainte-Beuve, quelque fût celui qu'il étudiât, se posait toujours cette question : a-t-il été amoureux ? Comment l'a-t-il été ?

Pour La Fontaine, c'est une question importante, elle est peut-être un peu moins importante que pour d'autres, mais elle est importante encore.

La Fontaine était-il amoureux ? Eh bien ! je vous dirai que La Fontaine n'était pas amoureux. Il étaitlibertin. ce qui n'est pas la même chose ; lî y a même des gens qui m'ont assuré que c'était le contraire, et je suis assez de leur avis. La Fontaine était libertin, mais n'était pas amoureux. C'est très curieux à voir dans les choses charmantes qu'il dit aux femmes. Ce sont des choses charmantes où l'on sent bien qu'il n'y a pas un grain d'amour un peu profond. C'est un faiseur de madrigaux exquis, que je placerai,

à cet égard, entre le délicieux Benserade, que l'on ne connaît pas assez, et Voltaire (Voltaire, à ce point de vue). Voilà où je le placerai. Or, ni Benserade, ni Voltaire, ne sont, comme vous le savez, des hommes profondément amoureux ni qui puissent jamais l'être. Je vais vous donner de petits exemples de cette manière charmante dont La Fontaine parle aux femmes et qui est révélatrice d'une absence complète de sentiments profonds. Voici, par exemple, ce qu'il dit à M"" de Êa Sailli ère, qui, je vous en avertis, est certainement la femme qu'il a aimée le plus. Il l'a aimée de cette charmante amitié amoureuse qui nous a donné de si aimables ouvrages, et il l'a aimée, je crois, autant qu'il pouvait aimer ; bien entendu, c'est un peu pour cela que je vous lis ce passage ; mais encore cela ne sent pas l'homnie aux passions profondes^ "'

Iris, je vous louerais ; il n'est que trop aisé ;

Mais vous avez cent fois notre encens refusé ;

En cela peu semblable au reste des mortelles.

Qui veulent tous les jours des louanges nouvelles.

Pas une ne s endort à ce bruit si flatteur.

Je ne les blâme pas. Je souffre cette humeur.

Elleest commune aux dieux, aux monarques, aux belles.

Ce breuvage vanté par le peuple rimeur,

Le nectar que Ton sert au maître du tonnerre

Et dont nous enivrons tous les dieux de la terre.

C'est la louange. Iris. Vous ne la goûtez point ;

D'autres propos chez vous récompensent ce point:

Propos, agréables commerces, Où le hasard fournit cent matières diverses.

Jusque-là, qu'en votre entrelieu La bagatelle a part; le monde n'en croit rien.

Laissons le monde et sa croj-ance ..

Voilà le Ion, voilà celui qu'il a toujours. Je pourrais vous en citer tel autre exemple, à M"^ de Sévigné, mais cet exemple que je vous recommande du reste, en tête de la fable du Lion amoureux, esl moins probant; il ne signifie pas grand'chose. Mais voulez-vous le ton dont il parle à M"^ Champmeslé, pour laquelle il a eu aussi un peu de cette tendresse légère et charmante qu'il a éprouvée pour tant de personnes ?

De votre nom j'orne le frontispice

Des derniers vers que ma muse a polis.

Puisse le tout, ô charmante Philis,

Aller si loin que votre nom franchisse

La nuit des temps. Nous la saurons dompter.

Moi par écrire et vous par réciter.

Nos noms unis perceront l'ombre noire ;

Vous régnerez longtemps dans la mémoire

Après avoir régné jusques ici

Dans les esprits, dans les cœurs même aussi-. •

Philis, vous seriez la première,

Vous auriez eu mon âme tout entière,

Si de mes vœux j'eusse pu présumer.

Mais en aimant qui ne veut être aimé ?

Par des transports n'espérant pas vous plaire,

Je me suis dit seulement votre ami,

De ceux qui sont amants plus qu'à demi .

Et plût au sort que j'eusse pu mieux faire !

Evidemment, un propos de ce genre, un propos si aimable, mais qui dessine le geste de détachement en même temps que de politesse raffinée, un propos de ce genre n'est pas du tout d'un homme passionné, et plusje vais, plusje cherche, moins je trouve à cet égard. Cependant essayons encore ! Nous allons voir si le sens de la passion amoureuse se trouve dans ce qui suit, qui est du reste charmant et que je tenais à vous lire, en somme, parce qu'un des plus beaux vers de La Fontaine, un des plus cités, se trouve contenu dans ce morceau. C'est le poème d'Adonis, dédié à M""* la duchesse de Bouillon.

ha. duchesse de Bouillon, dont je n'ai pas eu le temps de vous parler dans la biographie de La Fontaine, a été très aimée^e La Fontaine et elle l'a beaucoup aimé. Celait une toute jeune femme à cette époque, à l'époque du poème d'Adonis. C'était une des nièces de Mazarin. Elle avait la fougue, la verdeur, la bizarrerie et le caractère un peu fantasque de toutes les nièces de Mazarin, et, en même temps, elle était exquise. On a cru longtemps que c'était elle qui avait incité La^ Fontaine à écrire les Contes. Ce serait bien scandaleux, parce que, à cette époque, elle avait quinzeansau plus, et jene peux pas le croire. Du reste, je ne réponds de rien.

Donc, voici ce que La Fontaine lui disait avec

sa grâce coutumière et avec tout le talent qu'il montra souvent :

... Il admira les traits de la fille de l'onde. <,

Un long tissu de fleurs ornant sa tresse blonde. Avait abandonné ses cheveux aux zéphirs. Son écharpe qui vole au gré de leurs soupirs Laisse voir les trésors de sa gorge d'albâtre

Rien ne manque à Vénus, ni les lis, ni les roses, Ni le mélange exquis des plus aimables choses. Ni ce charme secret dont l'œil est enchanté, Ni la grâce plus belle encor que la beauté. Telle on vous voit. Iris ; une glace fidèle Vous peut de tous ces traits présenter un modèle Et s'il fallait juger d'un objet aussi doux, Le sort serait douteux entre Vénus et vous.

C'est très gracieux ! Mais cela ne me semble rien du tout au point de vue delà profondeur des passions.

En somme, je vous disais : La Fontaine est l'homme qui, au dix-septième siècle, avec toutes ses grâces, a été peut-être le moins passionné. Car, enfin, voyons : nous avons Racine, qui, jusqu'au moment où il s'est rangé, a été un fougueux. Pour Molière, nous savons évidemment, défalcation faite 3e beaucoup d'exagérations que l'on s'est permises à son égard, pour ce qui est de ses passions amoureuses, nous savons qu'il a souffert beaucoup et profondément des passions de l'amour. Nous avons Corneille. Vous m'arrê-

terez peut-être ! Corneille, l'austère Corneille !I1 faut que je vous fasse une confidence : Corneille a été amoureux toute sa vie et, jusqu'au dernier terme, il a parlé de 1 amour de la façon la plus admirable. Le rôle du vieillard amoureux, dans Pulchérie, est étonnant, il est absolument merveilleux. Vous le connaissez du reste en partie, parce que vous avez été entendre le Molière de M. Donnay et que M. Donnay a inséré dans le rôle de Corneille vieux des vers précisément duMartian de Pulchérie, d'une façon d'autant plus légitime du reste qu'il est parfaitement certain que Corneille s'était peint lui-même dans le vieillard Martian. Tout son temps en a été persuadé. Je vous dis cela pour vous préparer et pour vous faire comprendre ce qu'il y a de véritable passion, de passion sincère et profonde, dans des vers comme ceux-ci, que Corneille fait dire à une jeune femme dans la Suite du Menteur ; vous les connaissez pour la plupart, mais enfin je veux vous les citer encore :

Quand les ordres du ciel nous ont faits l'un pour l'autre, Lyse, c'est un accord bientôt fait que le nôtre : Sa main entre les cœurs, par un secret pouvoir, Sèfhe l'intelligence avant que de se voir.

[C'est la théorie du coup de foudre.]

Il prépare si bien l'amant et la maîtresse,

Que leur âme, au seul nom, s'émeut et s'intéresse.

On s'estime, on se cherche, on s'aime en un moment :

Tout ce qu'on s'entre-dit persuade aisément ;

Et, sans s'inquiéter d'aucunes peurs frivoles,

La foi semble courir au devant des paroles :

La langue, en peu de mots, en explique beaucoup;

Les yeux, plus éloquents, font tout voir tout d'un coup ;

Et de quoi qu'à l'envi tous les deux nous instruisent,

Le cœur en entend plus que tous les deux n'en disent.

Ce sont des vers absolument merveilleux, d'une part, et qui, d'autre part, me semblent être absolument révélateurs d'un homme profondément et très sincèrement passionné.

La Fontaine, lui, comme vous venez de le voir, est tout à fait différent. Le ton dont il parle, quand il se croit ou quand il se représente comme inspiré par les passions de l'amour, est beaucoup moins fort, beaucoup moins passionné. C'est un Benserade, un Benserade supérieur, qui avait plus de beauté de forme, plus de délicatesse de tour, non pas plus d'esprit, car Benserade en est plein, mais enfin un Benserade supérieur, qu'a été La Fontaine amoureux.

Seulement, il faut que je vous dise encore ceci : c'est que ces hommes-là ne sont pas absolument des insensibles, et, malgré toute leur légèreté quand ils parlent galanterie, ont, à un

moment donné, un trait, un éclair de sensibilité vraie. Croyez-vous que Benserade que vous connaissez un peu, mais que vous connaissez surtout par ce que l'on en cite, c'est-à-dire par des épigrammes tout à fait amusantes, par des madrigaux très spirituels, par toutes ces choses qui sentent les odeurs capiteuses de la cour, mais point du tout la passion vraie ; croyezvous que Benserade a fait un jour une petite pièce que j'ai encore le temps de vous lire et qui me paraît sonner le sentiment vrai ? Vous en jugerez. Nous sommes ici pour faire des études ensemble.

Beauté qui triomphez de moi,

Vous rêvez à je ne sais quoi Sans qu'on puisse juger quel chagrin estle vôtre. D'où viennent ces noirceurs dessus un front si doux ?

Est-ce... que je suis près de vous ?

Ou que vous êtes loin d'un autre ?

Oui, ma présence vous déplaît

Et mon sort, tout afifreux qu'il est, N'a rien qui vous surprenne et rien qui vous étonne. Vous ne prenez pas. garde aux ennuis que je sens

Et vous ne rêvez qu'aux absents,

Ou vous ne rêvez à personne.

Peut-être quand un œil ardent

Vous contemplait en imprudent, Ce qu'en dépit de moi trop souvent il hasarde. Vous disiez ea vous-même, et mon cœur l'entendait :

« Hélas ! l'autre me regardait

Comme celui-ci me regarde. »

S'il est ainsi, j'aime bien mieux

Ne dire mot, baisser les yeux, Et prendre une froideur qui soit comme la vôtre. Que de vous mettre au point oii vous étiez tantôt.

Hélas ! oubliez-moi plutôt

Que de vous souvenir d'un autre !

Une fois Benserade a été, en vérité, presque un grand poète de Tamour. Eh bien ! La Fontaine l'a été, une fois aussi, et, vous y songez bien, c'est dajjs l'épilogue des Deux Pigeons, i qu'il est absolument superflu de citer, qu'il est-: inutile de lire, puisqu'il est dans toutes les mémoires, mais qu'il est indispensable pourtant de produire ici, de lire en cette circonstance, parce que c'est un hommage à rendre à La Fontaine comme poète de l'amour.

Amants, heureux amants, voulez-vous voyager?

Que ce soit aux rives prochaines ; Soj'ez-vous l'un à l'autre un monde toujours beau,

Toujours divers, toujours nouveau.

Tenez-vous lieu de tout, comptez pour rien le reste. J'ai quelquefois aimé. Je n'aurais pas alors

Contre le Louvre et ses trésors, Contre le firmament et sa voûte céleste

Changé les bois, changé les lieux Honorés par les pas, éclairés par les j-eux

De l'aimable et jeune bergère

Pour qui, sous le fils de Cythère, Je servais engagé par mes premiers serments.

Est-elle belle, cette longue phrase sinueuse,

traînante, qui est figurative de la pensée qui se traîne, en effet, et qui s'attarde sur des souvenirs lointains et chéris ? C'est absolument extraordinaire. La suite ne l'est pas moins, je trouve.

Hélas ! quand reviendront de semblables moments? Faut-il que tant d'objets si doux et si charmants Me laissent vivre au gré de mon âme inquiète? Ah ! si mon cœur osait encor se rentlanimerl Ne sentirai-je plus de charme qui m'arrête? Âi-je passé le temps d'aimer ?

Cette fois, La Fontaine a été amoureux, et savez-vous comment ? Je me représente La Fontaine de la façon suivante : cette fois, La Fontaine a été amoureux (le texte l'indique), parce qu'il n'était amoureux d'aucune femme ; évidemment, 7esriâ~re\'ërrë^ sur Tamour lui-même, c'est la rêverie sur la jeunesse amoureu§,e, c'est la rêverie sur des souvenirs lointains et chéris, comme je le disais tout à l'heure, et qui, précisément, parce qu'elle n'a pas d'objet précis, — si elle en avait un, elle deviendrait un peu nonchalante comme nous voyons qu'était La Fontaine, — et qui, parce qu'elle n'a pas d'objet précis, a quelque chose de vague, d'indéfini, de lointain, de mystérieux.... je mets beaucoup de synonymes au mot poétique, et celui-ci aurait suffi.

Donc, un homme qui n'a pas une sensibilité

très étendue et qui n'a connu ni l'amour de la vie de famille, ni l'amour .de la vie dônièsfrqûë, ce qui, je Tai marqué, n'est pas tout à fait la même chose, ni l'amour des enfants, ni, j'aurais pu ajouter, le sentiment patriotique, qui est absolument inconnu à La Fontaine, malgré certaine boutade contre les Hollandais, à laquelle nous ne nous arrêterons pas. Il n'a eu rien de tout cela. Il n'a même eu qu'une sensibilité amoureuse peu étendue, peu profonde, qui, quelquefois, s'est réveillée, mais non pas souvent.

Seulement ce qu'ij a eu^ c'est l'amitié. Ce qu'il a eu, c'est l'amo^ur des petits et des hunibles, et ce qu'il a eu encore, c'est l'amour des animaux, par suite, je crois, de son amour pour les petits I et les humbles.

Il a aimé l'amitié, il a été amoureux de l'amitié, comme on a dit très bien, il a été amoureux de l'amitié profondément. Vous savez ce qu'il a été pour Fouquet ; vous savez non seulement ce qu'il a été pour Fouquet au moment de la disgrâce de ce ministre, mais ce qu'il a été plus tard, car voici qui, pour mon compte, me touche peut-être encore plus que l'Elégie aux Nymphes de Vaux, c'est, dans le Voyage en Limousin, ce fameux passage de La Fontaine sur La Fontaine lui-même s'arrêtant devant la cellule où avait été enfermé Fouquet.

« De tout cela (c'est-à-dire du magnifique panorama qui s'étendait sous les yeux de La Fontaine quand il était sur une des terrasses du château d'Amboise), de tout cela, le pauvre M. Fouquetne putjamaisjouir...Onavaitbouché toutes les fenêtres de sa chambre et on n'y avait laissé qu'un trou par le haut. Je demandai de la voir. Triste plaisir, je vous le confesse, mais enfin je le demandai. Le soldat qui nous conduisait n'avait pas la clef. Au défaut, je fus longtemps à considérer la porte et me fis conter la manière dont le prisonnier était gardé. Je vous en ferais volontiers la description, mais ce souvenir est trop affligeant.

Qu'est-il besoin que je retrace Une garde au soin non pareil.

Chambre murée, étroite place, Quelque peu d'air pour toute grâce,

Jours sans soleil,

Nuits sans sommeil.

Trois portes en six pieds d'espace.

Vous peindre un tel appartement, Ce serait attirer vos larmes ; Je l'ai fait insensiblement, Cette plainte a pour moi des charmes.

« Sans la nuit, on n'eût jamais pu m'arracher de cet endroit. Il fallut enfin retourner à l'hôtellerie, et le lendemain nous nous écartâmes de la Loire... »

Voilà qui est très significatif, et je n'ai pas besoin de dire que l'accent de la vérité est dans cette prose et dans ces vers.

Je ne vous citerai pas, puisque l'heure avance et puisque vous la connaissez tous, la fameuse fable sur les Amis. Je vous rappellerai seulement ces quelques vers :

Qu'un ami véritable est une douce chose !

Il cherche nos besoins au fond de notre cœur ; Il nous épargne la pudeur De les lui découvrir nous-même; Un songe, un rien, tout lui fait peur Quand il s'agit de ce qu'il aime.

C'est de ce ton-là que La Fontaine a parlé cent fois de l'amitié, et ici nous avons affaire certainement au sentiment le plus profond du monde. Personne, si ce n'est le grand Montaigne, n'a parlé de l'amitié comme La Fontaine et ne l'a sentie aussi profondément, et il n'y a pas sur ce point de plus grand éloge à faire d'un homme que de le comparer à Montaigne.

Il a aimé les petits et les humbles. Je vous rappellerai la fable de V Aigle et ÏEscarhot. Il est délicieux, cet escarbot, quand il prie l'aigle, le redoutable roi des airs, d'épargner le pauvre Jean Lapin.

C'est mon voisin, c'est mon compère...

Il y a là des traits de douceur rustique, de bonté rustique et populaire qui sont délicieux.

Je pourrais vous parler encore du Bûcheron et Mercure, de la Mort et le Bûcheron, des Animaux malades de la peste, du Paysan du Danube surtout.

On m'a dit, il n'y a pas bien longtemps : « La Fontaine n'aime pas les ânes, il leur donne souvent, presque toujours, un rôle ridicule. » Il est vrai, et c'est une erreur, une erreur de La Fontaine sur le caractère de l'âne. Non pas précisément sur le caractère de l'âne, mais sur son cerveau : il le croit bête, l'âne n'est pas bête du tout. Il lui a fait faire des sottises, comme par exemple dans l'Ane et le petit Chien, mais il l'a toujours représenté comme un bon animal sacrifié, maltraité, opprimé, et il a exercé sur lui sa pitié. Remarquez que, lorsque d'après un texte qu'il a sous les yeux et dont il veut faire une fable, La Fontaine est forcé, par son texte même, de donner un mauvais rôle à l'âne, il s'en étonne, il s'en étonne le premier.

II se faut s'entr'aider ; c'est la loi de nature.

L'âne un jour, pourtant, s'en moqua:

Et ne sais comme il y manqua ; Car il est bonne créature.

Voilà le ton qu'a La Fontaine en parlant de l'âne.

Je vous ferai remarquer que toute cette fable les Animaux malades de la peste, c'est, non pas la glorification de l'âne, car le pauvre animal y joue encore un rôle un peu sot ; il est trop candide, il est trop innocent ; l'innocence consiste souvent à se trouver coupable, et c'est précisément le cas de notre pauvre animal ; mais c'est îa vérité que la sympathie du lecteur se porte tout entière sur ce pauvre animal opprimé.

La Fontaine a donc aimé les humbles, les petits, les souffrants, les opprimés, les écrasés, avec une véritable profondeur de sentiment, et ce sentiment il l'a exprimé d'une manière admirable bien souvent. C'est, je crois, à cause de son goût, à cause de sa passion pour les petits et les opprimés, qu'il a tant aimé les animaux, je le crois ; j'en suis sûr puisqu'il le dit, car enfin c'est lui qui, en plein dix-septième siècle, a fait deux plaidoyers pour les animaux ; l'un que je réserve pour plus tard, car c'est de la philosophie, et j'aurai à parler de la philosophie de La Fontaine, c'est le Discours àM'^^de La Sablière, le plaidoyer pour l'esprit des bêtes, un plaidoyer sur cette idée que les bêtes sont intelligentes. > (« On ose soutenir que les bêtes n'ont pas d'es-

prit... »). Seulement je résen'e celui-ci. Mais le véritable plaido;^er pour les animaux opprimés par l'homme, pour les animaux souffrant de la domination souvent rigoureuse, quelquefois injuste, de l'homme, ce plaidoyer, c'est la fable intitulée, la merveilleuse fable intitulée: l Homme et la Couleuvre. C'est par elle que je veux terminer, parce que c'est une des œuvres qui mettent le plus en pleine lumière un des traits — et le plus touchant — du caractère de La Fontaine : son amour pour les faibles et par conséquent, et à cause de cela, pour les opprimés. Vous la connaissez tous (1).

« J'ai fait parler dans mes vers, a dit La Fontaine, toutes les créatures, même les créatures au-dessous de l'animal ; les arbres et les plantes sont devenus, chez moi, créatures parlantes. » C'est pour cela que dans l'Homme et la couleuvre l'arbre même, victime lui aussi de l'avarice de l'homme, fait son plaidoyer pour lui-même.

Je connais deux morceaux littéraires qui sont admirables pour peindre l'ingratitude de l'homme à l'égard de la nature et pour dresser le réquisitoire de la nature contre l'homme. C'est un passage merveilleux et sinistre que celui de d'Aubigné où il montre les flots de la

(1) Lecture, ici, de l'Homme et la Couleuvre en entier.

Seine et les flots de la mer irrités, se dressant de toute leur fureur contre ces amas de cadavres que nos discordes civiles jettent en eux et jusqu'aux flots de la mer. Il n'y a rien de plus poignant que cette espèce de cri de révolte de la nature elle-même, de la nature prétendue insensible, contre son roi fou.

Mais je ne trouve pas inférieur ce beau plaidoyer de La Fontaine pour nos frères inférieurs, pour ceux qui sont mis par la nature au partage de nos peines, de nos souffrances et placés dans une espèce d'égalité avec nous devant la douleur.

Et encore, La Fontaine le sait bien, nous avons à apprendre quelque chose d'eux, nous avons certainement à apprendre beaucoup dé choses de ces êtres qui, cérébralement, cela va sans dire, ne nous valent pas ; mais qui, comme complexion, comme constitution de caractère, pourraient nous enseigner beaucoup. Ces êtres qui n'ont pas de passions mauvaises, ces êtres qui ont une singulière patience, une singulière douceur dans l'adversité, ces êtres qui ne se révoltent pas, eux, et ces êtres pour lesquels nous sommes souvent si profondément injustes, oui, il est certain qu'ils ont des leçons à nous donner.

Les animaux pourraient nous apprendre que

nous sommes insensés, que nous sommes le seul animal sur la terre qui devienne fou. Eux ne deviennent jamais fous. Ils sont atteints par les maladies, par la vieillesse et par la mort, mais ils ne sont pas atteints par ce détraquement d'un esprit, d'une cervelle que nous avons trop tenaillée, que nous avons trop exploitée, que nous avons trop tirée dans tous les sens...

Donc La Fontaine savait que les animaux, non seulement étaient nos frères inférieurs pour lesquels nous devrions nous montrer généreux, mais encore des êtres qui pourraient, au besoin, nous apprendre quelque chose, et c'est précisément pour cela qu'il a fait ses Fables, dont nous aurons bientôt le plaisir de nous entretenir.

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