LE LOUP, LA CHÈVRE ET LE OHBVBBAU
La bique, allant remplir sa traînante mamelle. Et paître l'herbe nouvelle, Ferma sa porte au loquet, Non sans dire à son biquet :
€ Gardez-vous^ sur votre vie.
D'ouvrir que Ton ne vous die, Pour enseigne et mot du guet :
Foin du loup et de sa race 1 1> Comme elle disait ces mots, Le loup, de fortune (1), passe; Il les recueille à propos, Et les garde en sa mémoire.
La bique, comme on peut croire.
N'avait pas vu le glouton.
Dès qu'il la voit partie^ il contrefait son ton,
(1) De fortune, par hasard,
LÀ MORALE DE LA FONTAINE. i29
Et d'une voix papelarde (l), Il demande qu'on ouvre, en disant î « Foin du loup ! »
Et croyant entrer tout d'un coup.
Le biquet soupçonneux par la fente regarde :
f Montrez- moi patte blanche, ou je n'ouvrirai point, d S'écria-t-il d'abord. Patte blanche est un point Chez les loups, comme on sait, rarement en usage. Celui-ci, fort surpris d'entendre ce langage, Comme il était venu s'en retourna chez soi.
Où serait le biquet, s'il eût ajouté foi
Au mot du guet que, de fortune,
Notve loup avait^ entendu ?
Deux sûretés vp,lent mieux ^qu'une ; Et le trop en cela ne fut jamais perdu.
Il faut en croire son curê^ c'est-à-dire tout personnage sage et prudent qui nous guide et nous éclaire pour notre bien ; ne pas s'imaginer trop vite que Ton a plus d'esprit que tout le monde, et que la sagesse est née en même temps que nous. Nous sommes les derniers venus ici- bas. Nous trouverons bien, à notre tour, quelques petites choses ; mais à la condition de bien savoir d'abord ce qu'ont trouvé les autres et de le prendre en sérieuse con-
(1) Doucereuse.
sidération. Garo se croyait un esprit fort. Il lui est arrivé malheur, et son nez en a pâti.
LB GLAND ET LA OITBOniLLB.
Dieu fait bien ce qu'il fait. Sans en chercher la preuve En tout cet univers, et l'aller parcourant,
Dans les citrouilles je la trouve (1).
Un villageois, considérant Combien ce fruit est gros et sa tige menue :
« A quoi songeait, dit-il, l'auteur de tout cela ? n a bien mal placé cette citrouille-là I
. Hé parbleu I je l'autais pendue
A l'un des chênes que voilà ;
C'eût été justement l'affaire :
Tel fruit, tel arbre, pour bien faire.
C'est dommage, Garo, que tu n'es point entré Au conseil de celui que prêche ton curé ; Tout en eût été mieux : car pourquoi, par exemple. Le gland, qui n'est pas gros comme mon petit doi^t,
Ne pend-il pas en cet endroit ?
Dieu s'est mépris : plus je contempla Ces fruits ainsi placés, plus il semble à Graro
Que Ton a fait un quiproquo. 3> Cette réflexion embarrassant notre homme :
<j: On ne dort point, dit-il, quand on a tant d'esprit. > Sous un chêne aussitôt il va prendre son somme,
(1) rreuue, pour trouve.
XTb gland tombe : le nez du dormenren pâtit.
Il s'éveille ; et, portant la main stir son visage. Il trouve encor le gland pris an poil dn mentdii. Son nez meurtri le force à changer de langage : « Oh! ohl dit-il, je saigne I Et que serait-ce donc S'il fût tombé de l'arbre une masse plus lourde,
Et que ce gland eût été gourde ?^ Dieu ne l'a pas voulu : sans doute il eut raison ;
J'en vois bien à présent la cause. ]>
En louant Dieu de toute chose,
Garo retourne à la maison.