LB COBBEAU ET LE RENARD
Maître (2) corbeau, sur un arbre perché,
Tenait en son bec un fromage.
Maître renard, par l'odeur alléché, Lui tint à peu près ce langage :
€ Hél bonjour, monsieur du corbeau.
Que vous êtes joli I que vous me semblez beau! Sans mentir, si votre ramage Se rapporte à votre plunfiage, Vous êtes le phénix (3) des hôtes de ces bois. »
(i) Petits voleurs. Mot forgé par La Fontaine.
(2) Le titre de maître se donne aux avocats, aux avoués et aux notaires.
(3) Le phénix, oiseau fabuleux, unique en son espèce.
A ces mots le corbeau ne se sent pas de joie ;
Et pour montrer sa belle voix, 11 ouvre un large bec, laisse tomber sa proie. Le renard s'en saisit, et dit: « Mon bon monsieur, Apprenez que tout flatteur Vit aux dépens de celui qui Fécoute :
Cette leçon Tant bien un fromage sans doute. »
Le corbeau, honteux et confus, Jura, mais- un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.
Le chien, d'ordinaire plus prudent, que La Fontaine, dans sa fable intitulée Le Loup et le Chien^ nous dépeint bien gras, bien luisant, a lui aussi son jour de folle vanité ; il croit l'ombre bien plus belle que la proie ; il lâche celle-ci pour l'autre et manque de se noyer.
LE CHIEN QUI LACHE SA PBOIE POUR l'oMBBE.
Chacun se trompe ici-bas :
On voit courir après l'ombre Tant de fous, qu'on n'en sait pas, La plupart du temps, le nombre.
Au chien dont parle Esope il faut les renvoyer.
Ce chien, voyant sa proie en l'eau représentée^
La quitta pour l'image, et pensa se noyer.
La rivière devint tout d'un coup agitée ; A toute peine il regagna les bords, £t n'eut ni l'ombre ni le corps.
Après le corbeau et le chien, c'est le tour' do l'âne.
L'âne est une bonne créature, comme vous savez, et que La Fontaine aime bien ; mais il veut forcer son "talent, et, jaloux du petit chien que le maître caresse, il s'en vient lourdement faire aussi sa cour au maître, et le flatter de sa grosse patte. Vous voyez d'ici les coups de bâton.
l'anb et le petit chien.
Ne forçons point notr^ talent ;
Nous ne ferions rien avec grâce.
Jamais nn lourdaud, quoi qu'il fasse,
Ne saurait passer pour galant (1).
Peu de gens, que le ciel chérit et gratifie, Ont le don d'agréer infus avec la vie. ^
C'est un point qu'il leur faut laisser, Et ne pas ressembler à l'âne de la fable,
Qui, pour se rendre plus aimable Et plus cher à son maître, alla le caresser.
« Comment I disait-il en son âme,
Ce chien, parce qu'il est mignon,
(1) Autre acception du mot^galanty fréquemment eih ployé par La Fontaine. Il signifie, dans ce vers, aimable gracieux, opposé à lourdaud, grossier et maladroit
Vivra de pair à compagnon
Avec monsieur, avec madame ;
Et j'aurai des coups de bâton I
Que fait-il ? il donne la patte ;
Puis aussitôt il est baisé.: S*il en faut faire autant afin que Ton me flatte
Cela n'est pas bien malaisé. »
Dans cette admirable pensée, Voyant son maître en joie, il s'en vient lourdement,
Lève une corne tout usée, La lui porte au menton fort amoureusement.
Non sans accompagner, pour plus grand ornement, De son chant gracieux cette action hardie.
€ Oh ! oh I quelle caresse et quelle mélodie ! Dit le maître aussitôt. Holà, Martin-bâton (1) ! > Martin-bâton accourt : l'âne change de ton.
Ainsi finit la comédie.
Quand il ne force pas son talent, Tâne se pavane ; il croit qu'on l'adore parce qu'on salue les reliques qu'il porte.
l'anb portant des reliques.
Un baudet chargé de reliques S'imagina qu'on l'adorait ;
(1) Un valet d'écurie, armé d'un bâton.
LA MORALE DE LA FONTAINE. i37
Dans ce penser il se carrait.
Recevant comme siens l'encens et les cantiques. Quelqu'un vit l'erreur, et lui dit : c Maître baudet, ôtez-vous de l'esprit Une vanité si folle.
. Ce n'est pas vous, c'est l'idole A qui cet honneur se rend.
Et que la gloire en est due. »
D'un magistrat ignorant C'est la robe qu'on salue.
Le mulet n'est pas moins orgueilleux, à l'occasion. Il est tout fier de sa mère, la jument, tant qu'il se trouve au service d'un prélat ; et ne se rappelle l'âne, son père, qu'il devrait respecter, que lorsque, vieux et cassé, il est ramené au moulin.