UNE GBENOUILLS QUI SE VEUT FAIBE AUSSI GB0S8E QUE LE BŒUF
Une grenouille vit un bœuf
Qui lui sembla de belle taille.
Elle, qui n'était pas grosse en tout comme un œuf^ Envieuse, s'étend, et s'enfle, et se travaille Pour égaler l'animal en grosseur ,
Disant : t Regardez bien, ma sœur ; Est-ce assez ? Dites-moi ; n'y suis-je point encore ?
— Nenni. — M'y voici donc? — Point du tout. —
[M'y voilà?
— Vous n'en approchez point. > La chétive pécore
S'enfla si bien qu'elle creva.
Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages : Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs;
Reproduction de Fessard.
La ohétîve pécore S'enfla si bien qu'el e creva .
LA MORALE DE LA FONTAINE. i41
Tont petit prince a des ambassadeurs ; Tout marquis veut avoir des pages.
Encore un vaniteux, le geai, qui veut passer pour un paon. Qu'il prenne garde ; quand on est bourgeois et qu'on se donne les airs d'un gentilhomme, on ne réussit qu'à se faire chasser aussi bien par les gentilshommes que par les bourgeois.
UE GEAI VAKà DES PLUMES DU PAON.
Un paon muait : un geai -prit son plumage ;
Puis après se l'accommoda ; Puis parmi d'autres paons tout fier se panada,
Croyant être un beau personnage.
Quelqu'un le reconnut ; il se vit bafoué,
Berné, sifiBé, moqué, joué, Et par messieurs les paons plumé d'étrange sorte ; Même vers ses pareils s'étant réfugié,
Il fut par eux mis à la porte.
Il est assez de geais à deux pieds comme lui, Qui se parent souvent des dépouilles d'autrui,
Et que Ton nomme plagiaires.
Je m'en tais, et ne veux leur causer nul ennui :
Ce ne sont pas là mes affaires.
La Fontaine est presque dur pour ce défaut de la vanité. Il montre les vaniteux punis, parfois trop rudement, de leur sottise. Il leur dit impitoyablement :
Quand le malheur ne serait bon Qu^à mettre un sot à la raison.
Toujours serait-ce ajuste cause Qu^on le dit bon à quelque chose.
C'est que la vanité est de tous les défauts celui qui fait faire aux petits le plus d'imprudences, surtout dans notre pays. « Cest proprement le mal français^ » comme dit notre malin auteur, et il faut apprendre de très bonne heure à s'en corriger.
ï'OLLE AMBITION.
La Fontaine nous engage aussi à éviter la folle ambition, et la démangeaison de nous frotter à plus grands que nous, point d'entreprises inconsidérées et dépassant nos forces. « Combien en a-t-on vus, qui sont devenus pauvres pour vouloir trop tôt être riches ! » Voyez ce berger très heureux tant qu'il se contente du rapport de son trou-
peau, puis ruînéi quand il s'est avisé de trafiquer sur mer. Ecoutez-le, s'adressant à la mer qui semble, par sa tranquillité, Tinviter à de nouvejles entreprises :
Vou8 voulez de Fargerity 6 mesdames les Eaux I D%t*%l\ adreasez'vousy je vous prie, à quelque autre : Ma foi! voua rC aurez pas le nôtre.
LE BERGEB ET LA MSB.
Du rapport d'un troupeau, dont il vivait sans soins^ Se contenta longtemps un voisin d'Amphitrite (1)
Si sa fortune était petite,
Elle était sûre tout au moins.
A la fin, les trésors déchargés sur la plage Le tentèrent si bien qu'il vendit son troupeau, ^
Trafiqua de l'argent (2), le mit entier sur l'eau.
Cet argent périt par naufrage.
Son maître fut réduit à garder les brebis, Non plus berger en chef comme il était jadis, Quand ses propres moutons paissaient sur le rivage : Celui qui s'était vu Corydon ou Tircis
Put Pierrot, et rien davantage.
Au bout de quelque temps il fit quelques profits
Eacheta des bêtes à laine ; Et comme un jour les vents, retenant leur haleine,
(1) Déesse de la mer, par extension, la mer elle-même. (2} Tra/î^ua de Vargent^ employa son argent au trafic.
Laissaient paisiblement aborder les vaisseanz : € Vous voulez de l'argent, à mesdames les Eaux ! Dit-il ; adressez-vous, je vous prie, à quelque autre Ma foi I vous n'aurez pas le nôtre. >
Ceci n'est pas un conte à plaisir inventé.
Je me sers de la vérité
Pour montrer, par expérience, ♦ Qu'un sou, quand il est assuré^
Vaut mieux que cinq en espérance ; Qu'il se faut contenter de sa condition ; Qu'aux conseils de la mer et de l'ambition
Nous devons fermer les oreilles.
■ Pour un qui s'en louera, dix mille s'en plaindront
La mer promet monts et merveilles :
Fiez-vous-y ; les vents et les voleurs viendront.
C'est par ambition encore que les petits cherchent à se rapprocher des puissants et à les associer à leurs affaires. Us n'y gagneront que la servitude, et peut-être pis. C'est le pot de terre qui s'en est allé en voyage avec le pot de fer, comptant sur celui-ci pour le protéger. Au bout de cent pas, à se heurter contre son terrible compagnon, il était en pièces; ce qui nous apprend qu'il ne faut « nous associer qu'avec nos égaux. »
LA MORALE DE LA FONTAINE. l^S