‹ La FontaineChapitre 59 sur 69 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

DE l'amitié. — COMMENT LA FONTAINE A SBNTI l'amitié.

La fable du Savetier et du Financier nous montre la revanche du pauvre, le repos d'esprit, la galté faite d'espérance, la simplicité des goûts et les plaisirs sans recherche, sans amertume et sans remords. Il en a une autre: lui seul connaît l'amitié vraie, spontanée, désintéressée, qui ne s'attache qu'à la perspnne, non à l'attrait de la fortune ou aux prestiges de l'illustration.

La Fontaine fut toujours pauvre et toujours aimé. On peut dire qu'il n'est pas d'homme pour qui, plus que pour La Fontaine, la vie ait été affection, affection portée aux autres, affection d'autrui délicieusement savourée, perpétuel courant et échange de sympathie.

Vous lirez plus tard un joli livre d'un ancien, le Traité de V amitié par Cicéron, célèbre orateur latin, et vous en serez certainement touché. Ce-

i9S . LA POIfTÂINL

pendant vous remarquerez que le genre d'amitié que Cicéron célèbre, recommande et préfère, est une amitié un peu austère, toujours un peu mêlée de très graves préoccupations, politiques ou autres, et tournée à l'accomplissement des grandes choses. Dieu me garde de dire du mal de l'amitié comprise ainsi ! Mais en vérité, ce n'est pas là, ce me semble, l'amitié proprement dite, l'amitié pour elle-même; c'est plutôt une sorte d'association pour le bien.

Rien de plus respectable qu'un pareil sentiment. Mais si l'amitié de Cicéron est digne de respect, combien celle de La Fontaine est plus aimable, et d'un attrait plus profond! Là encore nous retrouvons l'enfant, avec toutes ses grâces, son abandon naïf, son mouvement naturel de cœur.

La Fontaine aima, dès sa première jeunesse, d'une passion toute franche et pleine, où tout son caractère se montre, d'une passion infiniment tendre sans exigences et sans jalousies, qui en faisait un ami délicieux. Il eut beaucoup de compagnons chéris, ne se sépara jamais d'aucun d'eux, et avec aucun ne se refroidit.

Le premier fut le bon Maucroîx, de Reims, qui devint plus tard chanoine en cette ville. Ce fut le préféré, quoique presque toujours éloigné de La Fontaine ; ce fut le confident familier et intime des pensées les plus secrètes. C'est qu'il avait, avec beaucoup moins de génie et un sens artistique

très îaférîeur, beaucoup de La Fontaine. La tournure d'esprit était la même, et aussi le penchant du cœur. Comme La Fontaine, pour employer Texpression de saint Augustin , « U aimait à aimer; » comme La Fontaine, il se plaisait aux champs, aux bois, aux « douceurs secrètes de la solitude. » Il écrivait ces vers un peu faibles, mais où il semble que Fâme de La Fontaine, sinon son génie, ait passé :

Heureux qui, sans souci d'augmenter son domaine, Erre, sans y penser, où son désir le mène.

Loin des lieux fréquentés 1 Il marche par les champs, par les vertes prairies, Et de si doux pensers nourrit ses rêveries Que pour lui les soleils sont toujours trop hâtés.

L'esprit libre de soin, Il jouit des beautés dont la terre est pai;ée ; Il admire les cieux, la campagne azurée, Et son bonheur secret n'a que lui pour témoin.

Maucroix et La Fontaine restèrent en correspondance jusqu'à la mort, échangeant leurs douces pensées, leurs rêveries ingénues et tendres, leur sérénité de cœur. Très vieux, Maucroix écrivait à

2oe Là fontaine.

La Fontaine ces vers, dignes de tout points cette fois, de celui à qui ils étaient adressés:

Chaque jour est an don du oiel que je reçoi:

Je jouis aujourd'hui de celui qu'il me donne.

Il n'appartient pas plus aux jeunes gens qu'à moi ;

Et celui de demain n'appartient à persoiine.

'* La Fontaine n'eut pas d'ami plus tendre; il en eut de plus illustres. Il y eut dans sa vie un temps charmant, une période chère et précieuse, celle où, âgé de quarante ans environ, il se trouva être en commerce perpétuel d'affection avec Racine et Boileau, tout jeunes encore, Molière du même âge que lui.

C'est cette communauté de goûts et presque d'existence qu'on a nommée, d'après La Fontaine, « la société des quatre amis. » On se réunissait, on causait de vers, de beaux livres, de belle campagne et de beaux jardins. On avait de l'esprit et du savoir, ce qui n'a jamais rien gâté, de la confiance surtout et du plaisir à se Voir, ce qui est le fond même dé l'amitié. La Fontaine, en cela, était le plus habile, parce qu'il était le plus simple, le plus candide, merveilleusement aveugle aux défauts des personnes chéries, le plus aveugle étant celui qui ne veut pas voir. Il le disait avec la malice tendre, la grâce exquise, qu'il met à toutes les

DE L'AMITlS. 201

choses de sentiment : « Savez-vous pas bien que pour peu que j'aime, je ne vois dans les défauts des personnes non plus qu'une taupe qui aurait cent pieds de terre sur elle? Sî vous ne vous en êtes pas aperçu, vous êtes encore plus taupe que moi. Dès que j'ai un grain d'amour, je ne manque pas d'y mêler tout ce qu'il y a d'encens dans mon magasin... Je dis des sottises en vers et en prose, et serais fâché d'en avoir dit une qui ne fût pas solennelle. »

Tel il était avec Boileau, avec Racine, avec Molière.

Cette société des quatre amis, il en a été le charme ; et il en a si pleinement goûté Tattrait qu'il a voulu s'en faire l'historien. Voici comme il nous l'a décrite, dans un conte, très agréable du reste, intitulé Psyché^ que vous lirez un jour :

« Quatre amis, dont la' connaissance avait commencé parle Parnasse (1), lièrent une espèce de société que j'appellerais académie si leur nombre eût été plus grand, et qu'ils eussent autant regardé les muses que le plaisir. La première chose qu'ils firent, ce fut de bannir d'entre eux les conversations réglées, et tout ce qui sent sa conférence académique. Quand ils se trouvaient ensemble et

(1) Par le goût des vers et des choses de Tesprit. Le jParnaaae était une montagne de Grèce consacrée à la Poésie.

qu'ils avaient bien parlé de leurs divertissements, si le hasard les faisait tomber sur quelque point de science ou de belles-lettres, ils profitaient de l'occasion : c'était toutefois sans s'arrêter trop longtemps à une môme matière, voltigeant de propos en autres, comme les abeilles qui rencontreraient en leur chemin diverses sortes de fleurs. L'envie, la malignité ni la cabale n'avaient de voix parmi eux.

« Ils adoraient les ouvrages des anciens, ne refusaient point à ceux des modernes les louanges qui leur sont dues, parlaient des leurs avec modestie, et se donnaient des avis sincères lorsque quelqu'un d'eux tombait dans la maladie du siècle, et faisait un livre, ce qui arrivait rarement.

« Polyphile (1) était le plus sujet à cette maladie... Quand son ouvrage de Psyché fut achevé, il demanda jour et rendez-vous pour le lire.

« Acanie (2) ne manqua^as, selon sa coutume, de proposer une promenade en quelque lieu, hors de la ville, qui fût éloigné, et où peu de gens entrassent : on ne les viendrait point interrompre ,

(1) Polyphile. C'est, comme vous savez, La Fontaine lui-même.

(2) C'est Racine, Remarquez le caractère que La Fontaine observe chez lui et nous peint, son amour pour les jardins, les fleurs, les ombrages. Les poètes du xvii* siècle ont peu parlé de la nature ; mais ils Font beaucoup àiméé.

DE L'AMITlÊi 883

Us écouteraient cette lecture avec moins de bruit et plus de plaisir. Il aimait extrêmement les jardins, les fleurs, les ombrages. Polyphilelui ressemblait en cela; mais on peut dire que celuici aimait toutes choses. Ces passions, qui leur remplissaient lé cœur d'une certaine tendresse, se répandaient jusqu'à leurs écrits, et en formaient lo principal caractère. Us penchaient tous deux vers le lyrique, avec cette différence qu'Acante avait quelque chose de plus touchant, Polyphile de plus fleuri. Des deux autres amis, que j'appellerai Ariste (l)etGélaste (2), le premier était sérieux , sans être incommode ; l'autre était fort gai. »

Quel agréable tableau d'une compagnie de vrais amis, simples, aimables, sans vanité quoique écrivains, sans affectation quoique poètes! Comme on sent bien que, sans y songer le moins du monde, et en s'effaçant au contraire, c'est Imméme que La Fontaine a peint surtout, prêtant, par une mègarde charmante, son propre caractère à ces amis si chers 1 Ce dut être une journée

(4^ C'est Boileau. ^ ...

2 II V a ici une certaine-incertitude. On tombe d accord cependant pour croire que par Gélaste. La Fontaine désigne Molière! en mêlant à- son caractère quelques r«ù! de celui d'un cinquième ami, le oyeux et fantasml^/ïneS aimable compagnon, homme d'esprit, trop Sreîe^x qmaTaissé un 'petit livre a,ré..ble. le Voyage ESpené et iJaohatxmont en Provonca et Lansuedoo.

délicieuse que celle que les quatre amis passèrent ainsi à Versailles, partie causant, partie discutant avec mesure et bon goût, partie admirant les beaux lieux qui s'étalaient sous leurs regards, partie écoutant la belle histoire que leur lisait La Fontaine. Cette journée, vous en lirez quelque jour, dans La Fontaine lui-môme, tout le détail. En voici la fin, que je ne résiste pas au plaisir de vous dire à Tavance :

« Polyphile cessa de lire... Après quelques réflexions sur les principaux endroits de l'ouvrage : « Ne voyez-vous pas, dit Ariste (Boileau), que ce qui vous a donné le plus de plaisir, ce sont les endroits où Polyphile a tâxîhé d'exciter en vous la compassion? » — « Ce que yous dites est fort vrai, répondit Acante (Racine) ; mais je vous prie de considérer ce gris-de-lin,ces cow/^wrs (T aurore^ cet orangé et surtout ce pourpre, qui environne le roi des astres. » Et, en effet, il y avait très longtemps que le soir ne s'était trouvé si beau... On lui donna le loisir de considérer les dernières beautés du jour ; puis, la lune étant en son plein, nos voyageurs et le cocher qui les conduisait la voulurent bien prendre pour guide. »

Et ainsi finit Psyché^ par Racine en contemplation devant un soleil couchant, et puis, par le retour des quatre plus grands poètes de la France, de Versailles à Paris, le long de la Seine, à tra-

DE L'ÀMITIt SOS

vers des sites ravissants, l'esprit tout hanté de beaux paysages et de beaux vers, sous la clarté douce dé la lune, dans une sereine nuit d*été.

Tel était La Fontaine en amitié. Aussi personne n*a trouvé d'accents plus pénétrants pour peindre Tami véritable

Qnî cherche nos besoins au fond de notre cœur ; Qui nous épargne la pudeur De les lui découvrir nous-même.

C'est ce que nous lisons dans la fable intitulée :

Page 1