LES DEUX AMIS
Deux vrais amis vivaient au Monomotapa (1) ; L'un ne possédait rien qui n'appartînt à l'autre.
Les amis de ce pays^là
Valent bien, dît-on, ceux du nôtre.
Une nuit que chacun s'occupait au sommeil, (1) Vaste contrée de la côte orientale d'Afrique.
206 LAFONTAINX
Et mettait à profit l'absence du soleil,
Un de nos deux amis sort dn lit en alarme ;
Il court chez son intime, éveille les valets :
Morphée (1) avait touché le seuil de ce palais.
L'amicouché s'étonne ; il prend sa bourse, il s'arme,
Vient trouver l'autre, et dit: « H vous arrive peu
De courir quand on dort: vous me paraissiez homme
A mieux user du temps destiné pour le somme :
N'auriez-vous point perdu tout votre argent au jeu?
— Je vous rends grâce de ce zèle.
Vous m'êtes, en dormant, un peu triste apparu l J'ai craint qu'il ne fût vrai ; je suis vite accouru
Ce maudit songe en est la cause, d
Qui d'eux aimait le mieux? Que t'en semble, lecteur ?
Cette difficulté vaut bien qu'on la propose.
Qu'un ami véritable est une douce chose !
Il cherche vos besoins au fond de votre cœur ; H vous épargne la pudeur De les lui découvrir vous-même :
Un songe, un rien, tout lui fait peur Quand il s'agit de ce qu'il aime.
Mais il est vrai, ajoute La Fontaine, que les
(1) Morphée est pris par le poète pour le Sommeil hitUièl
DE L>MITIE. 801
vrais amis sont chose rare, et il nous cite la parole du fameux philosophe grec, Socrate.
LA PABOLE DB SOORATE.
Socrate nn jonr faisant bâtir,
Chacun censurait son oavrage :
L'on trouvait les dedans^ pour ne lui point mentir,
Indignes d'an tel personnage :
L'autre blâmait la face, et tous étaient d'avis Que les appartements en étaient trop petits.
Quelle maison pour lui I l'on y tournait à peine.
<t- Plût au ciel que de vrais amis, Telle qu'elle est, dit-il, elle pût être pleine I d
Le bon SocVate avait raison De trouver pour ceux-là trop grande sa maison. Chacun se dit ami ; mais fou qui s'y repose :
Rien n'est plus commun que ce nom, Bien n'est plus rare que la chose.
La Fontaine savait que c'est là, dans ce commerce pur, dans ce partage et cet échange de pensées nobles, de sentiments sains, dans cette étreinte douce de deux âmes naïves, qu'est le trai et solide plaisir, la joie sans dèce))tion et sans
byGoqgle
trouble. L'aflTection dans la médiocrité, dans la paix, dans rombre d'une tranquille retraite, c'est ce qu'il caresse du regard le plus attendri, ce qu'il peint de sa touche la plus délicate et la plus fine. Lisez et relisez la fable des Deux Pigeons j qu'il a peut-être écrite en souvenir de ce bonheur intime du foyer et de la famille, dédaigné par lui aux jours de sa jeunesse hasardeuse, regretté plus tard, aux jours de la vieillesse, doux encore, car il prenait plaisir à toutes choses, mais assombris un peu et voilés.