‹ La FontaineChapitre 6 sur 69 · AUX NYMPHES DB VAUX · texte numérisé non relu

AUX NYMPHES DB VAUX

mégie.

Remplissez Taîr de cris en vos grottes profondes,

Pleurez, nymphes de Vaux, faites croître vos ondes;

Et que l'Anqueuil (1) enflé ravage les trésors

Dont les regards de Flore ont embelli ses bords.

On ne blâmera pas vos larmes innocentes ;

Vous pouvez donner cours à vos douleurs pressantes ;

Chacun attend de vous ce devoir généreux ;

Les destins sont contents, Oronte (2) est malheureux.

(1) UAnqueuil est une petite rivière qui traverse Vaux. —Vaux était situé près de Melun (Seine-et-Marne).

(2) Fouquet fut arrêté en 1661, par ordre de Louis XIV. Il conserva dans son malheur de nobles amis, entre autres Pellisson qui partagea sa disgrâce, La Fontaine et Madame de Sévigné.

48 LAFONTAÏNK.

Vous l'avez vu naguère au bord de vos fontaines,

Qui, sans craindre du sort les faveurs incertaines^

Plein d'éclat, plein de gloire, adoré des mortels.

Recevait des honneurs qu'on ne doit qu'aux autels.

Hélas ! qu'il est déchu de ce bonheur suprême !

Que vous le trouveriez différent de lui-même 1

Pour lui les plus beaux jours sont de secondes nuits ;

Les soucis dévorants, les regrets, les ennuis,

Hôtes infortunés de sa triste demeure,

En des goufees de maux le plongent à toute heure :

Voilà le précipice où Vont enfin jeté

Les attraits enchanteurs de la prospérité.

Dans les palais des rois cette plainte est commune ;

On n'y connaît que trop les jeux de la fortune,

Ses trompeuses faveurs, ses appas inconstants ;

Mais on ne les connaît que quand il n'est plus temps *

Lorsque sur cette mer on vogue à pleines voiles,

Qu'on croit avoir pour soi les vents et les étoiles,

Il est bien malaisé de régler ses désirs :

Le plus sage s'endort sur la foi des zéphyrs.

Jamais un favori ne borne sa carrière ;

Il ne regarde pas ce qu'il laisse en arrière ;

Et tout ce vain amour des grandeurs et du bruit

Ne le saurait quitter qu'après l'avoir détruit.

Tant d'exemples fameux que l'histoire en raconte

Ne suflSsaient-ils pas çans la perte d'Oronte ?

Ah 1 si ce faux éclat n'eût pas fait ses plaisirs,

Si le séjour de Vaux eût borné ses désirs,

Qu'il pouvait doucement laisser couler son âge !

Vous n'avez pad chez vous ce brillant équipage.

JEUNESSE DE LA FONTAINE f9

Cette foule de gens qui 8*en vont chaque jour

Saluer à longs flots le soleil de la cour ;

Mais la faveur du ciel vous donne en récompense

Du repos, du loisir, de l'ombre et du silence,

Un tranquille sommeil, d'innocents entretiens ;

Et jamais à la cour oifne trouve ces biens.

Mais quittons ces pensers ; Oronte nous appelle.

Vous, dont il a rendu la demeure si belle,

Nymphes, qui lui devez vos plus charmants appas,

Si le long de vos bords Louis porte ses pas,

Tâchez de l'adoucir, fléchissez son courage (1).

Il aime ses sujets, il est juste, il est sage ;

Du titre de clément rendez-le ambitieux ;

C'est par là que les rois sont semblables aux dieux.

Du magnanime Henri qu'il contemple la vie ;

Dès qu'il put se venger, il en perdit l'envie.

Inspirez à Louis cette même douceur :

La plus belle victoire est de vaincre son cœur.

Oronte est à présent un objet de clémence :

S'il a cru les conseils d'une aveugle puissance,

Il est assez puni.par son iK>rt rigoureux.

Et c'est être innocent que d'être malheureux.

Pour se distraire d'un coup si sensible, La Fontaine fit un voyago en Limousin, dont il écrivit la relation' dans une sorte de journal moitié vers,

(l) Ce mot veut dire cœur. — Louis, c'est Louis XIV. — Henri{ c'est Henri IV, qui pardonna au duc do Mayenne, son ennemi.

moitié prose, adressé à Madame, ou, comme on disait alors, à Mademoiselle de La Fontaine, sa femme. Cette relation est amusante, spirituelle, d'un tour aisé, quelquefois touchante. La Fontaine se fait montrer, par exemple, à Amboise, la prison où avait été enfermé Fouquet. Il reste à rêver devant la porte du cachot :

« Je demandai delà voir : triste plaisir, je vous le confesse ; mais enfin je le demandai. Le soldat qui nous conduisait n'avait pas la clef : au défaut, je fus longtemps à considérer la porte, et me fis conter la manière dont le prisonnier était gardé. Je vous en ferais volontiers la description; mais ce souvenir est trop affligeant. »

a Qu'est-il besoin que je retrace Une garde au soin non pareil, Chambre murée, étroite place, Quelque peu d'air pour toute grâce.

Jours sans soleil,

Nuits sans sommeil, Trois portes en six pieds d'espace ?

Vous peindre un tel appartement, Ce serait attirer vos larmes ; • Je l'ai fait insensiblement.

Cette plainte a pour moi des charmes. :»

« Sans la nuit, on n'eût jamais pu m' arracher de cet endroit... »

Tout le passage est d'une douleur vraie et simple, qui émeut profondément.

La vie de La Fontaine, à partir de cette époque, n'ofire aucun incident. Il loge à Paris, chez des amis dévoués, qui lui épargnent le soin, dont il était absolument incapable, de s'occuper de ses ajBfaires, chez la duchesse de Bouillon, chez Madame de la Sablière ensuite, et le plus longtemps, puis chez Madame d'Hervart. Il est de la société des « quatre amis », ou plutôt des cinq: Molière, La Fontaine, Boileau, Racine et Chapelle. Il reste toujours l'ami de Molière, de Racine et de Boileau, môme apiès que Racine et Molière se furent séparés. Il était très recherché des Condé, des Conti, de La Rochefoucauld, de Madame de Sévigné, gâté plus tard par les Vendôme.

Il écrivait beaucoup, et môme un peu trop.

C'était encore par bonté et plaisir à obliger ses amis qu'il avait ce défaut. On ne pouvait pas lui demander de faire une comédie, ce qui n'était pas son talent, ou un conte pour faire rire, ce qu'il a peut-être trop aimé, ou un poème, sur une découverte nouvelle, ïantimoine ou le quinquina^ sans que, vite, il prît la plume, plus soucieux de contenter ses amis que lui-même. Et c'étaient des chansons, qu'on appelait alors ballades ^ et des comédies à mettre en musique, qu'on appelje des opéras^ et des compliments en vers pour les dames,

OÙ il y a des choses très jolies, et toutes sortes d'ouvrages enfin.

La Fontaine s'est comparé aux abeilles volant à toute fleur l'une après l'autre et ne se posant sur aucune.

Il s'est essayé à mille sujets divers :

■ Papillon du Parnasse et semblable flux abeilles.. Je suis chose légère et vole à tout sujet...

J'irais plus haut peut-être au ^temple de mémoire, Si dans un genre seul j'avais usé mes jours...

Cette inégalité ne venait pas d'un prompt dégoût de chaque chose ; au contraire, elle t,enait à un penchant à aimer tout ce qui produit une sensation douce et forte. Ce penchant est ce qu'il appelle volupté.

Volupté I Volupté qui fut jadis maîtresse

Du plus bel esprit de la Grèce (1),

Ne me dédaigne pas ; viens-t'en loger chez moi. Ta n'y seras pas sans emploi...

(1) Epicure, philosophe grec.

. CARACTÈRE DE l i FONTAINlL 23

Et plus loin :

Il n'est rien Qui ne me soît s ^uveraîn bien Jusqu'aux sombres plaisirs d'un cœur mélancolique...

Sa prétendue incottstonc^, dont il est le premier à s'accuser avec une charmante bonhomie, ne venait pas d'une autre cause." Son imagination naïve se prenait à toutes choses, et de quelque côté que soufflait le vent, se laissait ravir. Il n'y avait rien dont il ne fût prêt à s'éprendre, pas une voix qui né trouvât en lui un écho. Tour à tour il s'entête de vers, de belles-lettres, de théâtre, de philosophie, d'anciens, de modernes, de français, detran* gers, de latin, de grec, de bible et de théologie. ' Il lit Baruch, un prophète hébreu, et va par la ville disant à tous les amis qu'il rencontre : « Avezvous lu Barnch ? Mais lisez Baruch! Quel homme que ce Baruch î » On lui lit (il avait vingt ans) une- ode de Malherbe. Il s'enflamme. Le voilà poète. Il ne fera pas autre chose désormais que des vers, Son âme est comme la corde tendue d'un instrument de musique. Qu'on y touche du doigt, elle vibre. Qu'un souffle seulement passe sur elle, elle chante.

Savez- vous ce que cela signifie? C'est que La Fontaine est un enfant. Il a su rester enfant en devenant un homme très savant, très fin et très

ingénieux dans son art. De l'enfant il a toujours, jusqu'à la dernière heure, l'imagination facile, libre, riche, sans cesse éveillée, et la douce sensibilité, et l'abandon, et la candeur. Il aime, comme les enfants, les beaux contes merveilleux, les histoires d'aventures même les plus simples, et qui semblent faites pour les tout petits. Il dit eariant, mais très sincèrement :

Si Peau dUAne m'était conté, J'y prendrais un plaisir extrême.

Les hommes de son temps admiraient fort un roman où l'on voyait beaucoup de bergers, de bergères, de troupeaux, tous s'égarant et se retrouvant à travers de jolis paysages. Cela s'appelait YAsirée. La Fontaine adorait ce livre.

Etant petit garçon, je lisais ce roman, Et je le lis encore avec la barbe grise.

C'était libre jeu d'imagination facile qui goûle dans ces récits, un peu vulgaires au fond, ce qu'elle y trouve, et ce qu'elle y ajoute; c'était simplicité de cœur aussi, et douce ingénuité, abandon d'un esprit qui ne raffine point sur son plaisir.

Un écrivain du temps de La Fontaine, Charles Perrault, Fauteur de Peau d'Ane précisément, a

s CARACTÈRE DE LA FONTAINE. 25

bien vu et bien indiqué ce trait de son caractère : « S'il y a, dit-il, beaucoup de simplicité et de naïveté dans ses ouvrages, il n'y en a pas eu moins dans sa vie et dans ses manières. Il rC a jamais dit que ce qu'il pensait^ et il n'a jamais fait que ce qu'il a , voulu faire. Il joignait à cela une humilité naturelle, dont on n'a guère vu d'exemple. »

/On a beaucoup parlé de ses distractions, qui sont célèbres, et qui, en effet, sont tout à fait extraordinaires. Il ne faut pas Timiter en cela; mais il faut le bien comprendre. Ce n'était pas un distrait sans motif (ce qui n'est pas autre chose qu'un sot) ; c'était un rêveur, un homme perdu dans ses idées, ses souvenirs ou ses imaginations ; passant à travers la vie, très souvent sans la voir, parce qu'il voit autre chose, la belle histoire qui se déroule dans son esprit, le joli vers qui éclôt dans sa pensée, ou les absents qu'il aime. -

C'est ainsi qu'il parait ridicule à ceux qui n'ont pas le secret de ses rêveries. Un jour on parlait devant lui de saint Augustin, un grand écrivain sacré. La Fontaine laissait dire, comme un homme dont l'esprit était ailleurs. Tout & coup il se réveilla comme d'un profond sommeil, et demanda d'un grand sérieux à celui qui parlait s'il croyait que saint Augustin eût plus d'esprit que Rabelais. Il y eut scandale, parce que Rabelais est un écrivain d'un grand génie, mais souvent bouffon, et qu'il

LA TOHTAnrX. %

n'est point convenable de le rapprocher de saint Augustin. L'interlocuteur, un instant interdit, s'avisa d'un détail de" la toilette de La Fontaine, et lui dit pour toute réponse : « Prenez garde, Monsieur de La Fontaine, vous avez mis vos bas à l'envers. » Et cela était vrai en effet. Eh ! oui ! La Fontaine, la veille, avait lu quelque beau récit fantastique de Ra'belais, et il ne pouvait penser à autre chose, et il y avait -songé toute la journée, depuis le moment où il avait mis ses has, jusqu'à rheure de la conversation.

Un autre jour, pendant sa jeunesse, son père, étant à Paris pour un procès, lui dit : « Tiens, va vite porter ceci au Palais. Cela presse. » La Fontaine sort, rencontra quelques camarades, qui lui demandent s'il n'avait point d'affaires : « Non », leur dit-il, et il va à la comédie avec eux.

Une autre fois, venant à Paris, il avait à Farçon de sa selle un gros sac de papiers importants. Le sac, mal attaché (il l'avait été sans doute par La Fontaine), se délie et tombe. Un cavalier passe, ramasse le sac, et rencontrant La Fontaine, lui demande s'il n'avait rien perdu. La Fontaine regarde sur lui, autour, et répond: « Rien du tout. » — « C'est que voilà un sac que je viens de trouver. » — «Ah! c'est mon sac! dit La Fontaine. Je vous remercie ; il y va de tout mon bien. »

Très mauvais homme d'affaires, comme vous

CÂRAGTÈRS DE LA FONTAINI. 27

voyez, notre La Fontaine. C'est lui qui, venant encore à Paris pour solliciter les juges à propos d'un procès, s'arrête à une lieue de Paris chez un ami, s'y trouve bien parce que cet ami aimait la littérature, et « parle de vers toute la nuit. » Il arriva trop tard ; ne put voir aucun juge. On lui en fit reproche. Il répondit qu'il n'était point fâché de n'avoir trouvé personne; qu'aussi bien, il n'aimait pas à parler affaires. — Que voulez-vous? Pourquoi lui avait-on parlé de vefs?

Et pourquoi aussi y a-t-il des auteurs si attachants qu'on en oublie de manger, et où l'on loge? Est-ce sa faute? Il se trouve à Çléry- sur-Loire et va visiter l'église où l'on voit le tombeau de Louis XL Cela le met en goût de réflexions sur l'histoire, et justement, comme il a toujours des livres dans ses poches, il trouve sur lui un petit Tite-Live (I). Il se met à lire, rentre en ville, pénètre dans un hôtel qui n'est pas celui où il est descendu, vase promener dans le jardin, toujours son livre aux mains. « Il s'en fallut peu, dit-il luimême, que je me commandasse à dîner... Je m'attachai tellement à ma lecture qu'il se passa plus d'une heure... Un valet m'avertit de ma méprise. » — Tout cela c'est la faute de Tite-Live.

Ce sont ces distractions qu'un de ses contempo-

(4). Grand historien latin.

rains appelait des distractions philosophiques. Quand ce n'est pas Rabelais ou Tite-Live qui lui v font oublier l'heure du dîner, ce sont ses chères bêtes qui, elles aussi, ont tant d'esprit. Il était un jour à Antony avec ses amis. On semet àtable^ à l'heure convei;iue. Où est La Fontaine? Oij appelle, on sonne. Point de La Fontaine. On dîne. Après le dîner, il arrive. « D'où venez-vous ? » 11 expliqua gravement qu'il avaitété à l'enterrement d'une fourmi, qu'il avait suivi le convoi dans le jardin, qu'il avait reconduit la famille jusqu'à la maison, et fît là-dessus toute une description du gouvernement de ces petites bêtes, oubliant de dîner à en parler, comme il l'avait oublié à les regarder.

Ce qui souvent le met en retard, quelquefois le , fait partir plus tôt qu'il ne faut. 11 était à dîner un jour dans une maison où on l'avait invité. La conversation l'ennuyait , Tempêchait de rêver à VAst7'éej à Tite-Live ou aux fourmis. 11 se lève : « Je vous quitte : il faut quej'aille à l'Académie. » — « Mais il n'est pas l'heure! » — « Oh! bien! je prendrai par le plus long. » Naïveté qui ressemble terriblement à une malice.

Du reste, il est très vrai qu'il prenait le plus long pour aller à l'Académie, car il y arrivait en retard. Paraissant un jour après l'heure où la liste des membres présents était close, perdant ainsi le bénéfice àujeton de présence ^ il s'installe cependant

sans rien dire. Ses collègues, qui Taimaient, voulurent qu'il fût compté comme présent, quoique en retard ; car le. jeton représentait une certaine sommé, et La Fontatîne n'était pas riche: « Non, Messieurs, dit-il avec insistance, ce ne serait pas juste. Je suis venu trop tard; c'est ma faute.» Ce qui fut d'autant mieux remarqué , àî l'honneur de La Fontaine, qu'un moment auparavant, un académicien fort riche, et qui, logé au Louvre, n'avait que la peine de descendre de son appartement pour venir à l'Académie (1), en avait entr'ouvert la porte, et ayant vu qu'il arrivait trop tard pour être payé, était remonté chez lui.

Il ne faut pas, de ce penchant à la distraction et à la rêverie, conclure que La Fontaine était ennuyeux et incommode dans le monde. Quelques-uns, de ses contemporains môme, l'ont cru. Une laissait pas d'être morose dans la compagnie desgens qui lui déplaisaient. Ceux qui l'ont trouvé tel, sont simplement des gens qui l'ont ennuyé, et ils s'accusent en l'accusant. Mais, dans une société de personnes aimables et qui savaient le mettre à l'aise, il était charmant.

Voulez-vous le voir sous ces deux aspects ? Ils ne sont pas moins importants l'un que l'autre à qui veut bien connaître l'homme tout entier. Le voici

(1) V Académie se trouvait alors au Louvre.

avec des gens qu'il n'aime point, qui lui ont trop montré le dessein où ils étaient de Tavoir avec eux . pour qu'il les amusât : « Nous étions quelques amis curieux dC entendre causer un si bel esprit. Le poète ne soufl^ mot pendant tout le repas, et, après avoir mangé, s'endormit. On s'approcha de lui : on voulut le mettre en humeur, et V obliger à laisser voir son esprit; mais son esprit ne ' parut point. Il était allé je ne sais où, ou peutêtre alors animait-il une grenouille dans un marais, une cigale dans les prés, ou un renard dans sa tanière... On le jeta dans un carrosse, et nous lui dîmes adieu pour toujours. Jamais gens ne furent plus surpris que nous. »

Peut-être fallait-il s'attendre que La Fontaine trouvât désobligeant qu'on voulût Vobliger à montrer de l'esprit; peut-être fallait-il en montrer un peu pour le mettre en goût d'en avoir.

Et, en effet, voici Un autre de ses contemporains qui nous dit : « Il était semblable à ces vases simples et sans ornements qui renferment au dedans des trésors infinis. Il se négligeait, était toujours habillé très simplement, avait dans le visage un air grossier; mais cependant, dès qu'on le regardait un peu attentivement, on trouvait de l'esprit dans ses yeux; et une certaine vivacité, que l'âge môme n'avait pu éteindre, faisait voir qu'il n'était rien moins que ce qu'il paraissait. Dès

CARACTÈRE DE LA FONTAtlfE. 31

que la conversation commençait à l'intéresser et qu'il prenait parti dans la dispute, ce n'était plus cet homme rêveur : c'était un homme qui parlait beaucoup et bien... Il était encore très aimable parmi les plaisirs de la table ; il les augmentait par son enjouement et ses bons mots ; et il a toujours passé, avec raison, pour un très charmant convive. »

De là vient qu'il a été si recherché par les plus aimables personnages de son siècle, et les plus illustres. Il fallait avoir de Tagrément avec lui pour qu'il en eût. Ceux qui ont eu ce beau secret pour Vqbliger à être spirituel ont été ravis de lui. Nous le trouvons peint, d'après nature, dans la lettre suivante d'un homme, aimable et gracieux lui-même, qui l'a connu intimement, l'abbé Vergier. Celui-ci, apprenant que La Fontaine allait passer six semaines à la campagne, chez Madame d'Hervart, écrivait à cette dame:

Je voudrais bien le voir aussi Dans ces charmants détours que votre parc enserre.

Parler de paix y parler de guerre.^.

Clianger en cent façons tordre de V univers ; Sans douter, proposer mille doutes divers :

Puis tout seul ^écarter, comme il fait d'ordinaire, Non pour rêver à vous qui rêvez tant à lui,

Non pour rêver à quelque affaire^

Mais pour varier son ennui.

Le voilà bien cette fois : causeur abandonné et libre, faisant passer sa rêverie dans ses entretiens, se laissant gHsser à la pente fleurie de son imagination ; poète, philosophe, romancier, au cours d'une conversation sans contrainte; Bâtissant des châteaux en Espagne et créant des mondes au gré d'une invention souriante ; puis s'écartant pour rêver encore, et mieux, et goûter ces « sombres plaisirs d'un cœur mélancolique » qui sont un dernier ragoût de sa fantaisie.

C'est avec ces grâces simples, douces et fines encore, d'enfant bien doué qui se laisse ravir au charme de vivre, qu'il a séduit tout un siècle, ou, du moins, tout ce qui, dans le siècle dont il était, méritait d'être séduit. Les plus graves même, comme La Rochefoucauld etFénelon, ont subi cet attrait. Un grand poète moderne qui, lui aussi, est digne d'aimer La Fontaine, et qui l'aime en effet, exagère un peu, comme il est permis aux roètes, mais vraiment dit presque juste, et, en tout cas, rend bien le caractère tout particulier de cette influence insensible, insinuante et toute-puissante de La Fontaine, quand il écrit :

La Fontaine offrait ses fables ; Et soudain autour de lui, Les courtisans presque affables, Les ducs au sinistre ennui,

Les hommes nés pour proscrire, Les vils ministres rampants, Gais, tournaient lenr noir sourire Vers ce charmeur de serpents (1).

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