LA TORTUE ET L'AIGLE
Une tortue priait un aigle de lui apprendre à voler. Celui-ci lui représentant que cela n'était pas dans sa nature, elle insista dans sa prière. L'aigle Payant donc prise dans ses serres, remporta en Tair, et puis la lâcha. Celle-ci, tombant sur des pierres, se brisa. Cette Fable montre que beaucoup de gens, dans des discussions, n'écoutant pas de plus sages qu'eux, se sont perdus
La Fontaine ne paraît pas pourtant la blâmer d'abord, mais il fait pressentir son avis par ce vers, et un peu plus loin, en disant que la commère communiqua ce beau dessein. Les canards sont deux gens indifférents à tout et qui se chargent de tout, moyennant salaire. Leur proposition d'aller en Amérique, voir maint peuple comme Ulysse , a de l'emphase et de la hâblerie. La Fontaine se joue d'eux , de soi-même et de son sujet dans cette réflexion naïve et moqueuse : On ne s^attendait guère à voir Ulysse en cette affaire. Il explique très clairement le moyen de transport, et peint à merveille la tortue enlevée entre les deux canards. Elle est plus inexcusable de céder à la vanité que lui donne Tétonnement des passants qu'au dépit que lui causeraient leurs injures et leurs menaces. Son discours d'un vers et demi semble, avec raison, un peu long, à un critique qui prétend qu'elle a dû tomber et crever avant de l'avoif fini. La Fontaine se .détache d'elle et s'en moque , en observant qu'elle eût beaucoup mieux fait de passer son chemin sans rien dire, et il explique d'une façon claire et brève sa chute qu'il peint parfaitement dans l'avantdemier vers. La moralité, quoique multiple, est fort juste , comme on le voit par un peu de réflexion , et tous ces défauts, étroitement parents, comme il le dit, sont fils de cette absence de jugement qu'il a indiqué au début. La Fable , quoique un peu bizarre peut-être , est donc excellente.
41 . Une tortue était à la tête légère , Qui, lasse de son trou, voulut voir le pays.
Volontiers on fait cas d'une terre étrangère , Volontiers gens boiteux haïssent le logis.
Deox canards, à qui la commère Communiqua ce beau dessein, Lui dirent qu'ils avaient de quoi la satisfaire.
Voyez-vous ce large chemin?
Nous vous voiturerons, par Tair, en Amérique :
Vous verrez mainte république , Maint royaume, maint peuple, et vcus profiterez Des différentes mœurs que vous remarquerez; Ulysse en fît autant. On ne s'attendait guère
De voir Ulysse en cette affaire.
La tortue écouta la proposition.
Marché fait^ les oiseaux forgent une machine ' Pour transporter la pèlerine.
Dans la gueule, en travers, on lui passe un bâton; Serrez bien, dirent-ils, gardez de lâcher prise. Puis, chaque canard prend ce bâton par un bout. La tortue enlevée , on s'étonne partout -De voir aller en cette guise L'animal lent et sa maison Justement au milieu de Tun et l'autre oisons. Miracle , criait-on : venez voir dans les nues
Passer la reine des tortues.
La reine! vraiment, oui, je la suis en effet; Ne vous en moquez point. Elle eut beaucoup mieux fait De passer son chemin sans dire aucune chose; Car, lâchant le bâton en desserrant les dents. Elle tombe, elle crève aux'yeux des regardants; Son indiscrétion de sa perte fut cause.
Imprudence, babil et sotte vanité^ Et vaine curiosité ,
Ont ensemble étroit parentage :
Ce sont enfants tous d'un lignage.