DELLA CANNA Et DELL^ 5lIVA
E la Canna e Toliva lin giorno insieme Vengono dî valore a grand contesa ;' Chiascuna Taltra vilipende e preme Çon parlar ch'a Thonor contraria, e pesa.
Dice Toliva : lo che con forze estreme Sostener soglio ogni importante offesa, Saro mînor de te, pàtrida e viJe I Che non hai planta a tua viltà siinile 1 lo ^0lt^aggi6 dé venti e le tenipette Sostegno ogn* hor co' miei nervosi rami.
Tù ptir che minima aura in te si deste, Batti il terreh coi Crin languidi e grami^ Cedè qual.vinta alhor la canna a queste Parole, et par che non responder bramif Fin chel tempo non venga, o»de sicura Risptonder possa a tanta sua pressura.
Ecco de' venti impetuosi stuolo Fra pochi giorni le campagne assale.
Ë si piega la canna insinô al suolo,
Poi si releva alfin corne habbia Taie.
L'oliva che nel cor sente gran duolo Di céder tosto corne cosa fralè, ;•
Dura résiste al primcF assolto, el vento Sprezza,, e leggierain lui prende ardimento.
Ma quely che pur non puô piegarla al piano, Da radiée la sueglie, e a terra caccia. - Aller la canna la yittoria in mano Si vede, e dice, a lei con lieta faccia :
Ecco, miscbina, il tuo voler insano Corne par ch' a te giovi, e hoiior faccia ?
Tu dura altrui resisti, hor morta sei.
lo cedo a tutti* e sani ho i rami miei.
L'humil che cède àl suo maggior, venlura Miglior s'acquista, e lungamenle dura.
Cette fable est belle et a un air de grandeur imposante, mais elle laisse encore bien à désirer pour le plan^ l'ensemble et les détails. L'olivier est moins bien choisi que le chêne ; la dispute est moins naturelle et moins heureuse que la compassion orgueilleuse du chêne et la modestie du roseau. La chute du premier ne doit pas être suivie du triomphe du second, mais doit rester la dernière et profonde impression du lecteur. Enfin la morale, qu'il vaut mieux céder aux puissants que résister, est équivoque, étant prudente sans noblesse; tandis que la leçon de l'instabilité de la grandeur humaine est plus belle et plus frappante, sans exclure la première moralité. Quant aux détails, nous verrons bientôt la supériorité incontestable et écrasante de La Fontaine.
Capaccio, qui a suivi Verdizottî, puisqu'il a publié ses fables en 1602, lui est resté inférieur; bien
qu'il ait sagement substitué le chêne à Tolivier. Sa fable n'a d'ailleurs rien de remarquable,
495. II est temps d'examiner celle de La Fontaine que \uî-même et tous les critiques regardent comme son chef-d'œuvre, non pas qu'il n'en ait fait d'aussi belles et même de plus originales et de plus étendues, mais parce qu'il n'en a pas de plus parfaites. On peut en effet la regarder comme le type des fables de sa première manière, où s'attachant à Esope et à Phèdre, il se borne à traiter les mêmes sujets avec presque autant de brièveté, mais avec plus de poésie, de force et de grâce, de justesse et de liberté. En un mot, il corrige ses modèles sans trop oser s'en éloigner, pour l'ensemble et les détails, le style et la morale, et se montre le premier des fabulistes, mais non encore le conteur original et l'aimable causeur des six derniers livres. Pour ne pas interrompre la fable par de trop longues remarques et pour éviter les redites, nous parlerons d'abord de l'idée générale et de la composition. Cette idée, mal exprimée par la plupart des fabulistes, c'est l'instabilité, la faiblesse et le danger des grandeurs, et la sécurité d'une condition modeste; d'où découle une leçon de modération pour les puissants, et de résignation pour les petits. Toutefois ces deux pensées ne sont pas sur la même ligne; il y en a une qui domine et qui donne plus d'unité à la fable, c'est la première; la seconde semble même ne servir qu'à la faire valoir par le contraste. Pour rendre cette idée plus saillante et plus morale, l'auteur donne à la grandeur un orgueil non pas insolent ni provenant du caractère, mais plutôt caché et mêlé d'une sorte de pudeur, comme il convient à un heureux naturel gâté par l'élévation de sa fortune ;
de même que la faiblesse n'est ni basse ni envieuse, mais polie et indépendante*
Tout le monde reconnaît que le chêne et le roseau sont parfaitement choisis pour' faire valoir ces deux conditions, et cette leçon .de la mortalité , le propre partage des choses humaines y comme dit Bossuet« Quoique les plantes conviennent moins en général que les animaux pour Tapologue, parce qu'elles ont en quelque sorte une physionomie moins marquée, et â'éloignent plus de l'humanité, néanmoins le chêne réveille en nous les idées de puissance, de fermeté, et même d'orgueil inflexible, comme le roseau représente la faiblesse humble et soumise à tous les caprices de la fortune. Voilà pourquoi le chêne vaut mieux que l'olivier, comme plus fort et plus altier, quoique les fabu* listes anciens et méridionaux qui ont parlé de l'olivier trouvent une excuse dans leur climat, où cet arbre est beaucoup plus répandu que le chêne. Leur sort si différent à la fin ofiFre le germe de la fable, et les sentiments qu'on leur prête en déterminent la portée morale. Mais pour que la leçon ait plus de force, et le récit plus d'intérêt, il faut opposer d'abord les sentiments des deux personnages avant d'annoncer leur fin différente ; il faut les faire parler entre eux, non pas dans une dispute en forme, peu naturelle entre gens de condition si inégale, mais dans un simple dialogue. Le chêne doit parler le premier et avoir une raison de parler au roseau ; c'est lui qui doit jusqu'au bout être le personjiage principal, et il ne doit être ni odieux, ni trop intéressant, mais seulement puissant et fier, de façon que son malheur nous touche assez, mais surtout nous instruise. Le roseau n'aura qu'un rôle effacé. Après que
chacun d'ei^x se sera fait connaître, le récit complétera la leçon. La fable aura donc trois parties : le discours du cbéne, celui du roseau et la catastrophe. C'est le plan de Là Fontaine. *
i96. Il nous reste à voir l'exécution de ce plan dans les détails, qui tous doivent se rapporter au sort de la grandeur altiêre. Le début a une simplicité et une précision remarquables. Les circonstances et le lieu de la scène s'exposeront par le discours et le récit. Le discours du chêne a deux parties à peu près semblables, dans lesquelles celui-ci, pour se dire à lui-même combien il est fort et puissant, el pour varier ce qu'il s'est répété si souvent sans doute, a besoin d'opposer son heureux sort à celui d'un misérable roseau, et pour se faire écouter de lui, de lui témoigner ujie sorte d'intérêt. Mais au fond il n'est occupé que de soi, et sa compassion d'apparat aboutit deux fois à un retour sur lui-même et à une comparaison flatteuse pour lui, désobligeante pour le roseau, ou même à une sorte de reproche insultant de sa misère, à peine déguisé sous la forme d'un regret dédaigneux. Tous les mots du chêne ont pour objet de se dire et de faire dire au roseau : voyez comme je suis grand et vigoureux.
Le chêne un jour dit au roseau : Vous avez bien sujet d'accuser la nature*
C'est un fait qu'il constate, mais sans le moindre trait de vraie bienveillance, et pour arriver à son but, c'est-à-dire à sa propre grandeur.
Un roitelet pour vous est un pesant fardeau.
Le moindre vent qui d'aventure '
Fait rider la face de l'eau , Vous oblige à baisser la tête.
Ce dernier trait est déjà désobligeant; mais le chêne ne s'en doute pas, il a hâte de parler de lui et dans un tout autre langage.
Cependant que mon front au Caucase pareil Non content d'arrêter les rayons du soleil Brave Tefifort de la tempête.
On. doit remarquer la pompe du style, l'effet imitatif du mot arrêter y mieux placé à l'hémistiche que dans les deux vers de Racine
Celui qui met un frein à la fureur des flots Sait aussi des méchants arrêter les complots;
Et enfin la force des mots et les accents du dernier vers. Il conclut par une comparaison dont les deux parties pour l'idée et pour l'harmonie font le plus heureux contraste :
Tout vous est aquilon, tout me semble zéphir.
La Fontaine aurait pu s'en tenir là, mais l'orgueil n'est pas encore satisfait, et pour revenir sur son sujet, il essaie de recommencer quelques paroles d'intérêt qui n'aboutissent qu'à une nouvelle mortification pour le roseau.
Encor si vous naissiez à l'abri du feuillage Dont je couvre le voisinage.
On aurait pu mettre plus près de mon feuillage ; mais
252 FABULISTES ETEANGERS.
c'est trop simple pour Torgueilleux, il s'étend avec complaisance sur une périphrase emphatique :
Vous n'auriez pas tant à soufirir, Je vous défendrais de l'orage.
Tout cela est bien sec, parce qu'au fond, c'est le moindre souci du chêne«
Mais vous naissez le plus souvent Sur les humides bords du royaume du vent.
On ne remarque guère que l'élégance poétique de cette dernière jfériphrase pour dire l'eau ; mais il y a selon nous autre chose à signaler dans ces deux vers les meilleurs peut-être de la pièce comme indice du caractère. Le chêne arrive à penser et presque à dire qu'après tout, c'est la faute du roseau s'il est malheureux, et qu'il mérite sa misère en naissant loin de lui et près des bords de^ l'eau ; que les pauvres ont tort d'être pauvres, et les riches raison de les négliger, et qu'enfin tout est pour le mieux.
La nature envers vous me semble bien injuste.
Ce vers n'est qu'une répétition polie du début, pour faire convenir le roseau de son infortune, et du bonheur du chêne. Mais celui-ci est trompé dans son attente.
Voire compassion, lui répondit l'arbuste, Part d'un bon naturel; mais quittez ce souci.
Le chêne nous a tellement occupés de lui qu'on re- .
FABULISTES ÉTRANGEHS. 283
marque à peine, que ce mot lui se rapporte grammaticalement à un mot beaucoup trop éloigné, c'est-à-dire au premier vers. Il n'y a dans cette réponse, selon nous, ni remerciment, ni ironie ; mais la politesse froide d'un inférieur qui décline la protection d'un grand, le dernier trait est même assez sec et dégagé, mais sans impertinence.
Les vents me sont moins qu'à vous redoutables.
Cela devient étrange, et le vers qui suit offre une
allusion fort claire et encore plus hardie.
Je plie et ne romps pas.
Gela signifie que d'autres ne plient pas, mais peuvent rompre, et pour qu'on n'en doute pas, il complète l'explication en trois vers qui ne semblaient pas nécessaires , quoiqu'ils préparent le dénouement et finissent par une sorte de menace,
. . . . Vous avez jusqulcî
Contre leurs coups épouvantables Résisté sans courber le dûs.
Mais attendons la fin.
Ce doute est peu respectueux sans être insolent, et le roseau se tient dans une attitude de politesse froide et indifférente qui répond à l'intention désobligeante et vaniteuse de son interlocuteur. Il n'^a aucun préjugé sur sa puissance ; voilà tout : mais cela même est pour le chêne un excès d'audace qu'il relèverait sans doute avec aigreur ou emportement, si la tempête lui en laissait le temps.
Gomme il disait ces mots, Du bout de Thorizon accourt avec furie ^
Le plus terrible des enfants Que le nord eût portés jusque là dans ses flancs.
J'avoue que j'aurais souhaité que le vent fût appelé par son nom, indépendamment de cette magnifique périphrase un peu énigmatique. Au contraire, les mots résisté contre les coups , et celui de qui la tête au ciel était voisine^ blâmés par d'autres qui, au nom de la grammaire, voudraient voir résisté aux coups^ et dont la tête était voisine du ciel^ me semblent irréprochables et même excellents. De sorte qu'en voyant le sort des censures élevées contre les chefs-d'œuvre, je »e serais pas surpris qu'il en fût ainsi de ma critique et de celle que je vais encore hasarder. On n'aurait alors à cet égard que deux partis à prendre, admirer ou se taire; si la franchise de la critique n'était pas ce qui donne du prix à l'éloge et à l'admiration.
L'arbre tient bon, le roseau plie ...
Vers excellent qui met les deux acteurs en situation, et imitatif au moins quant à l'expression de tient bon.
Le vent redouble ses efforts, Et fait si bien qu'il déracine...
C'est ici que nous jivons à faire une autre réservé, le résultat semble un peu brusque, et le tour assez commun, pour exprimer cette tempête et cette victoire épouvantable qui a dû coûter de longs efforts au venl^ et qui n'a pas eu lieu tout d'un coup. Quelques autre$
FABULISTES ETRANGEBS. SSS
fabulistes, Lebeau entre autres, ont fait pressentir le résultat final par plusieurs vers de description que nous voudrions voir ici ; mais La Fontaine semble pressé de terminer son récit et d'arriver à cette grande ruine qu'il va mettre sous nos yeux dans deux vers admirables et plus beaux encore que ceux de Virgile , son modèlel
. • . . Quse quantum visrtice ad auras iEthereas, tantum radice ad tartara tendit*
Celui de qui la tête au ciel était voisine,
Et dont les pieds touchaient à l'empire des morts.
Si les grands écrivains sont presqu'aussi remarquables par ce qu^ils ne disent pas que par ce qu'ils disent, cette fable a, outre toutes ses beautés, deux autres mérites, le premier de ne pas nous dire ce qu'est devenu le roseau, personnage secondaire presque oublié et dont on peut supposer facilement le salut; le second, c'est de n'avoir pas de moralité banale, et trop aisée à déduire, mais de laisser au contraire le lecteur sous l'impression profonde et mélancolique de cette destinée des grandeurs de la terre. C'est par cette élévation na* turelle des pensées, l'art infini de la composition, co rapport étroit et soutenu du sujet et du style, ce coloris à la fois si sobre et si expressif, enfin par cette perfec» tion si étonnante que La Fontaine, mérite d^être lu et relu par tous les âges, et étudié à fond par tous les critiques; quand même il ne seraft pas l'écrivain le plus aimable, et le poète le plus original de la langue française.