CHAPITRE IL
220, La Fable avant La Fontaine. — 221 . La Fontaine comparé à d'autres fabulistes et à d'autres poètes. — 222. Parallèle de La Fontaine et de Molière. — 223. La Fontaine comparé à d'autres poètes français qui Font suivi.
220. Pour comparer La Fontaine à ses devanciers, nous n'avons pas à refaire la liste de tous les fabulistes qui l'ont précédé et qui remplissent la deuxième partie de cette étude; il suffit de renvoyer au résumé que nous avons donné plus haut de l'histoire de la Fable chez les différents peuples et aux diverses époques que nous avons caractérisées.
Selon la remarque de plusieurs des derniers critiques, La Fontaine reprenant les vieilles fables de l'Orient et de la Grèce, froides, sèches, décolorées, sans poésie, sans mouvement, et qui ne gardaient plus que l'idée et le fond du sujet , les met en vers, dit-il modestement, et leur rendant la vie, la couleur et l'enjouement, en fait des chefs-d'œuvre et se les approprie, de sorte que ce ne sont plus que les fables de La Foor taiïie : il est inventeur par sa manière inimitable,
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l'invention consistant à découvrir la poésie d'un sujet. En efifet, si le fond de toute vérité sociale appartient à l'humanité qui pense, observe et apprend d'âge en âge, les hommes de génie épurent ce fond commun, le frappent en médailles ineffaçables, portant l'empreinte originale de leur personnalité.
221. Si on compare La Fontaine aux autres fabulistes, il a bien plus d'enjouement que Babrius, avec autant d'aisance et de précision; bien plus de grâce que Phèdre, avec autant d'élégance et de fermeté; bien plus d'art que Marie de France, avec autant de naturel et de simplicité ; bien plus de distinction que les fabulistes du seizième siècle, avec autant de douceur et de facilité ; enfin il a plus de poésie et de variété qu'eux tous ensemble, et il a seul cette bonhomie charmante qui le fait aimer, comme un ami du plus heureux caractère.
Comparé avec des poètes d'un ordre plus élevé, il soutient le parallèle et ne le cède à aucuo peut-être. Si Virgile a plus d'élégance, il n'a pas plus de sentiment et il a moins de simplicité : si Homère a plps de richesse et de grandeur, il n'a pas plus de charme et il a moins de variété ; si Corneille a plus de sublimité, il n'a pais plus de précision et il a moins de souplesse ; si Borleau a plus de correction, il n'a pas plus d'art et il a moins de naturel; si Racine a plus d'éloquence, il n'a pas plus de goût et il a moins de facilité. Ceux qui parmi ses devanciers ont le plus de ressemblance avec lui, sont Horace chez les Romains, Marot, Rabelais et Régnier en France. La Fontaine a l'enjouement philosophique d'Horace, mais avec plus d'abandon ; la grâce naïve de Marot, mais avec plus de raison ; la verve de gaîté de Rabelais, mais avec plus de goût; le bon sens narquois
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de Régnier, mais avec plas de naïveté. Non , quoiqu'en dise M. de Lamartine, La Fontaine ri est point un pre^ jugé de notre nation.
222. Celui des poètes ses contemporains qui lui ressemble le plus, par le genre d'ouvrage et le tour d'esprit, c'est Molière. Nous ne pouvons mettre sur la même ligne, la Fable et la Comédie, ni les Animaux malades de la peste, ou le Chêne et le roseau, et le Misanthrope ou les Femmes savantes. Mais si La Fontaine n'a pas la profondeur d'observation de Molière, ni cette éloquence du bon sens passionné et cette verve de comique admirable, il l'eraporle doublement sur lui : d'abord par le style; on ne trouve jamais chez lui la tirade qui dépare ou du moins alourdit les pièces de Molière, mais un trait plus rapide et aussi exact; ensuite le fabuliste a un enjouement, un tour d'expression beaucoup plus agréables, et une touche beaucoup plus fine et plus délicate, ce qui ne tient pas seulement au genre, mais au génie et au caractère. Nous n'en citerons que deux exemples. Molière dans la première scène de Y Amour médecin fait répondre par Sganarelle à ceux qui lui donnent des conseils selon leur état : «Tous ces conseils sont admirables assurément; mais je les tiens un peu intéressés, et trouve que vous me conseillez fort bien pour vous. Vous êtes orfèvre, monsieur Josse, et votre conseil sent son homme qui a envie de se défaire de sa marchandise. Vous vendez des tapisseries, monsieur Guillaume, et vous avez la mine d'avoir
quelque tenture qui vous incommode, etc Ainsi,
messieurs, quoique vos conseils soient les meilleurs du monde, vous trouverez bon, s'il vous plaît, que je n'en suive aucun. Voilà de mes donneurs de conseils à la
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mode. » Assurément tout cela est d'un style franc et piquant, mais un peu trop appuyé peut-être. Voici le trait de La Fontaine qui est plus bref, plus fin et plus risible selon nous; c'est la réponse faite au renard, qui a la queue coupée :
Votre avis est fort bon, dit quelqu'un de la troupe, Mais tournez-vous de grâce et Ton vous répondra.
Aussi le proverbe corrigeant Molière ne lui a pris que le trait heureux : Vous êtes orfèvre, monsieur Josse, sans y joindre le commentaire au moins inutile. L'autre exemple est encore plus frappant. Molière fait dire à Sosie :
Tous les discours sont des sottises Partant d'un homme sans éclat; Ce seraient paroles exquises, Si c'était un grand qui parlât.
Le tour symétrique et les deux premières rimes font valoir ce petit morceau qui n'a pour lui que la franchise, la. justesse et la brièveté du trait. Celui de La Fontaine a bien plus de malice avec son air de naïveté, d'autant plus qu'il est dans la bouche de l'auteur luimême. Quand le chien s'est disculpé près de son maître de s'être laissé surprendre par le renard, La Fontaine ajoute :
Son raisonnement pouvait être Fort bon dans la bouche d'un maître, Mais n'étant que d'un simple chien On trouva qu'il ne valait rien.
On vous sangla le pauvre drille.