CHAPITRE IV
234. La Fontaine était un bonhomme. -— 235. C'était de plus un peète.
— 236. Ces deux qualités sont visibles et charmantes dans ses fables. — 237. Passages qui prouvent la sensibilité de La Fontaine.
— 238. Passages qui montrent sa nature sensuelle et indolente. —
239. Caractère de La Fontaine d'après la fable des Deux Amis. —
240. Réflexions de La Fontaine sur cette fable. — 241. Autres traits de tendresse de La Fontaine. - 242. La Fontaine se peignant comme écrivain. — 243. Différents jugements sur La Fontaine. — 244. La Fable telle que La Fontaine Ta conçue. — 245. Défauts et lacunes du génie de La Fontaine. — 246. Conclusion sur La Fontaine.
234. Si La Fontaine a peint Thumanité et les hommes de son temps, il s'est surtout peint lui-même dans tous ses écrits et en particulier dans ses fables. Aucun poète ne s'est mieux identifié avec ses ouvrages, et c'est là un de leurs plus grands charmes, tant à cause de la vérité piquante de cette peinture, qu'à cause de l'aimable originalité de son caractère. Nous en avons déjà dit quelques mots, et il est d'ailleurs connu de tout le monde. Il suffira donc de rappeler et de compléter les traits principaux de sa personne, et d'en faire l'application à l'un de ses derniers apologues.
La Fontaine était doué d'un sens droit et d'un esprit Cn; il avait observé la nature et la société, étudié les anciens, et médité sur les secrets de son art; il avait du penchant pour la raillerie ou plutôt pour la plaisanterie; avec une imagination vive et mobile il s'intéressait à tout, en spectateur curieux, en poète rêveur. Mais en même temps il avait un cœur doux et même faible et porté à la tendresse; homme d'instinct, il se laissait aller à sa nature aimante mais sensuelle, sans la diriger selon les lois de la morale et de la prudence. Il aimait la campagne, les animaux, l'indépendance, le sommeil, les lettres , et comme il le dit lui-même, sous le nom de Polyphile, « les jardins, les fleurs, les ombrages, la musique, les vers, et réunissait toutes ces passions douces qui remplissent le cœur d'une certaine tendresse. > Accessible à l'amour, mais par entraînement vers la beauté, plutôt que par affection et avec délicatesse, il était plus porté encore à l'amitié et à l'enthousiasme par la candeur et la droiture de son âme ; recueilli par des dames illustres et par ses amis, il aimait, dit Champfort, et c'était sa reconnaissance. D'une volonté molle et esclave de ses amis, d'un naturel enjoué et insouciant, d'une bonhomie extrême, d'une franchise qui allait jusqu'à la naïveté, il avait en un mot toutes les qualités et les défauts d'un grand enfant. Tel était La Fontaine selon le témoignage de tous ses contemporains. Il négligeait le soin de ses aâaires et même de sa famille, ne concevait ni l'intrigue, ni l'avarice, ni Tambition, mais recommandait plutôt de jouir de la vie. Elève de la nature dans les bons et les mauvais sens du mot, il avait plutôt des qualités aiq^bles que des vertus, et plutôt des défauts que des vices. En ré-
sumé, c'était un homme heureux, sympathique; il se prenait à tout, et possédait au plus haut degré toutes ces facultés moyennes qui forment le caractère français : bon sens spirituel, gaîté sans £el, bonté sans fadeur, vivacité mobile, à défaut de qualités plus sérieuses, plus élevées et plus héroïques. En un mot, c'était un bonhomme rieur et sensé; mais en même temps c'était un poète.
235. Qu'est-ce qu'un poète? c'est un homme dont l'âme flexible se prête à toutes les impressions, et sent en lui s'éveiller à propos de tout le sentiment du beau et le besoin de l'exprimer ; c'est un homme dont l'imagination transforme tout ce qu'il voit, le refait à sa manière et selon un type idéal créé comme un nouveau monde ; s'épreDJÎ de ses propres conceptions, s'en laisse maîtriser et absorber au point d'y croire, de s'en émouvoir, de leur donner un corps et une réalité. Enfin, c'est un homme qui par l'inspiration reproduit ce type idéal dans des œuvres vivantes qui font naître à leur tour dans l'âme du lecteur l'idée du beau. C'est un rêveur enchanté de ses rêves et qui enchante les autres hommes, qui n'ayant souci que de la beauté, la trouve partout et la reproduit, à la fois enthousiaste et mobile ; qui comme la cigale chante et oublie de vivre, comme l'abeille voltige de fleur en fleur et en produit le miel délicieux de la poésie. Tel est La Fontaine, épris du spectacle de la nature et de la société, absorbé par ses rêveries et volant d'objet en objet pour les peindre de couleurs magiques et les faire vivre d'une vie immortelle.
236. De ces deux qualités réunies, de bonhomme malicieux et de poète, s'est formé un homme unique,
304 CARACTÈRE DE LA FONTAnVE D'APRÈS SES FABLES.
notre fabuliste^ Il répand sur tous les sujets son âme d'enfant inspiré, il croit, il s'intéresse, il fait croire et s'intéresser à ses personnages, bêtes ou gens ; il s'en amuse avec un sérieux plaisant, où perce un sourire imperceptible, comme le dit M. Taine. « Il fait le bon apôtre pour persiffler les bons apôtres par une jolie hypocrisie bien transparente, > daube ses lecteurs sur le dos du renard, du loup, du héron ou du geai, en ayant soin de dire naïvement :
Ce n'est pas au héron que je parle
n est assez de geais à deux pieds comme lui.
» Il est lui-même le plus amusant et le mieux déguisé de tous ces héros. Et ce déguisement ôte à la vérité sa tristesse et au badinage sa gaminerie. Il fait penser et divertit; il est sans cesse sur la limite des deux mondes, de la nature et de la société, des champs et des salons, » passant en un clin d'œil des animaux aux hommes, et toujours avec la raillerie la plus douce et la naïveté la plus malicieuse.
Ge n'est pas assez. Dans les six derniers livres, la Fable n'est le plus souvent que le cadre d'une causerie charmante, d'une philosophie aimable, sans action bien suivie, sans moralité bien marquée. Il s'interrompt pour se mettre de la partie avec ses personnages , lui et son lecteur; il s'égare en digressions et a quelques longueurs; mais telle est sa manière, pleine d'abandon et de grâce. Il sent le besoin d'épancher son âme dans la vôtre; tour à tour tendre et enjoué, mais toujours naïf et de bonne foi ; gai ou sublime naturellement, selon que le comporte le sujet. Par l'eflet, soit d'un génie
CARACTÈRE DK LA FONTAINE D^APRÈa SES FABLES. 305
poétique extraordinaire, soit d'un art consommé, jamais l'expression n'a été aussi étroitement unie à la pensée, ni l'homme à récrivain* On ne lit pas, on voit; on n'entend plus, on sent ; on ne juge plus, on est sous le charme de son langage animé et sincère ; on ne remarque plus ni quelques négligences ou incorrections; ni même le rhythme de la poésie; on le goûte sans lé remarquer; on partage tous ses sentiments, on se laisse aller à cette morale facile et trop naturelle qui écarte la gêne et la règle, prêche le repos et la fuite des affaires, la jouissance et l'usage insoucieux de la vie. En un mot, c'est peut-être le plus grand des enchanteurs, puisque se peignant à nous tel qu'il est avec ses défauts, il nous les fait approuver comme des qualités, et se fait aimer même de ceux qui devraient le reprendre. Gela tient d'abord à ce qu'il cause familièrement avec nous, et que sa pensée coulant de source se communique- au lecteur; il cherche, comme il le dit lui-même, à rendre son âme visible.
237. Ensuite cette âme est bonne, enjouée, douce, sensible, délicate, et vraiment aimable. Enfin, ses djéfauts même touchent à certaines qualités, ou du moins sont opposés à des vices odieux. Par exemple, s'il est insouciant, il raille l'avarice et l'ambition; s'il est peu actif et de peu de ressource, il sent vivement le prix des services qu'on lui rend et acquitte sa dette à force d'aimer ; s'il fuit les affaires, il recommande le goût de la retraite; s'il est volaçe en amours^ il l'avoue, en rougit, et s'en plaint avec ingénuité.
A qui donner le prix? au cœur si l'on m'en croit. Que n'ose et que ne peut ramitié violejite I
306 GAUACTiRE DE LA FONTAINE D'APEÈS SES FABLES.
Cet autre sentiment que Ton appelle amour Mérite moins d'honneur; cependant chaque jour,
Je le célèbre et je le chante.
Hélas I il n'en rend pas mon âme plus contente.
Et s'il raille nos vices, il aime les hommes et. même leurs compagnons
Hôtes de TuniTers, sous le nom d'animaux
Les animaux périr ! car encor les humains, Tous avaient dû tomber sous les célestes armes. Baucis en répandit en secret quelques larmes.
Il aime jusqu'aux arbres que Ton abat et prend parti pour eux contre nous.
Faut-il que de si doux ombrages Soient exposés à ces outrages ; Ils iront assez tôt border les noirs rivages.
238. Ce mélange de sagesse mondaine, de tendresse aimable, et de sensualité naturelle éclate partout dans ses vers. S'il est charmant par le style et la grâce de la pensée, il ne peut être accepté par le moraliste, sans de grandes restrictions. Nous en citerons deux on trois exemples tirés des fables, qui montrent mieux que tout le reste l'âme de La Fontaine.
L'homme sourd à ma voix comme à celle du sage, Ne dira-t-il jamais : C'est assez, jouissons? Hâte-toi, mon ami, tu n'as pas- tant à vivrô. Je te rebats ce mot; car il vaut tout un livre.
GAKAGTiiRE DE LA FOITTAINE D'APRÈS SES FABLES. 307
Jouis. — Je le ferai. — Mais quaad donc?— Dès demain. Eh I mon ami, la mort peut te prendre en chemin. Jouis dès aujourd'hui
Solitude où je trouve une douceur secrète, Lieux que j'aimai toujours, ne pourrais-je jamais Loin du monde et du bruit goûter Tombre et le frais I Que je peigne en mes vers quelque rive fleurie I La Parque à filets d'or n'ourdira point ma vie. Je ne dormirai point sous de riches lambris.
Mais voit-on que le somme en perde son prix ? En est-il moins profond et moins pleins de délices? Je lui voue au désert de nouveaux sacrifices. Quand le moment viendra d'aller trouver les morts, J'aurai vécu sans soins et mourrai sans remords.
Tous ces vers sont admirables, il y a là une imitation libre et originale d'Horace et de Virgile; l'expression en est délicate et bien sentie ; mais le sentiment est-il assez pur et assez élevé ? Quoi qu'il en soit, voici un autre passage plus parfait encore, selon nous, pour la pensée et pour le style, et qui fera encore mieux connaîtTe la manière de La Fontaine dans ses derniers livres. Jamais depuis les épîtres et les satires d'Horace, on n'avait mis autant de vei^ve piquante au service de la raison ; comme Horace, il aboutit à une morale épicurienne qui remplace un excès d'activité inquiète, par une indiflerence d'un mérite contestable. Mais Horace cause avec son lecteur avec moins d'enjouement.
Qui ne court après la fortune ?
Je voudrais être en un lieu, d'où je pusse aisément Contempler la foule importune
308 CARACTÈRE DE LA FONTAIHE D'aPRÈS SES FABLES.
De ceux qui cherchent vainement Cette fille du sort de royaume eu royaume, Fidèles courtisans d'un volage fantôme.
Quand ils sont près du bon moment, L'inconstante aussitôt à leurs désirs échappe. Pauvres gens I je les plains; car on a pour les fous
Plus de pitié que de courroux.
Cet homme, disent-ils, était planteur de choux,
Et le voilà devenu Pape.
Ne le valons-nous pas ? Vous valez cent fois mieux :
M ^is que vous sert votre mérite ?
La fortune a-t-elle des yeux?
Et puis la papauté vaut-elle ce qu'on quitte, • Le repos? Le repos, trésor si précieux, Qu'on en faisait jadis le partage des dieux; Rarement la fortune à ses hôtes le laisse.
Ne cherchez point cette déesse.
Elle vous cherchera, son sexe en use ainsi.
239. Pour faire connaître La Fontaine tout entier, nous' avons hésité quelque temps entre cette fable de F Homme qui court après la fortune et Vhomme qui Fattend dans son lit, où il se joue agréablement de son sujet au milieu de quelques longueurs, et où il se peint lui-même dans cette heureuse indolence, la fable du Corbeau, la Gazelle y la Tortue et le rat ou celle des Deux Pigeons, où il peint avec tant de charmes les effets de l'amitié et ceux de l'humeur aventureuse. Mais il en est une autre moins longue et moins célèbre où La Fontaine fait encore mieux connaître son caractère plus délicat dans l'amitié que dans*ramour, c'est celle des ûe^ix Amis, empruntée aux contes indiens. Il faut qu'on
nous permette de l'analyser à ce point de vue.
GAKAGTÈHE DE lA FONTAINE D' APRES SES FABLES. 309
Deux vraïs amis vivaient au Monomotapa.
Ce nom étranger et baroque quand il s'agit de deux vrais amis, est une épigramme deç plus plaisantes.
L'un ne possédait rieii qui n'appartînt à l'autre.
Ne croyez pas ce vers faible ni redondant; c'est la définition pratique de l'amitié, appartint est le mot propre pour exprimer le droit qu'elle donne.
Les amis de ce pays-là
Valent bien, dit-on, ceux du nôtre.
Ces deux vers qui semblent inutiles, corrigent ou plutôt renforcent la malice du premier, par leur naïveté, que le mot dit-on tenà encore plus jolie.
Une nuit que chacun s'occupait au sommeil Et mettait à profit l'absence du soleil,
Quand on ne saurait pas que La Fontaine aimait à dormir, ce vers nous le dirait assez. Quelle expression, s'occuper au sommeil!
Un de nos deux amis sort du lit en alarme ; n court chez son intime, éveille les valets :
Quel empressement et quelle discrétion! l'amitié veille quand dorment les mercenaires.
Morphée avait touché le seuil de ce palais.
Encore le somnieil ! mais avec une élégance naturelle et rapide.
L'ami couché s'étonne ; il prend sa bourse, il s'arme, Vient trouver l'autre et dit :
Celui-ci représente Tamitié agissante, si Ton peut parler ainsi ; il prévoit tout, il devance les besoins et la demande.
n vous arrive peu De courir quand on dort ; vous me paraissiez homme A mieux user du temps destiné pour le somme :
Ces vers semblent avoir quelque rudesse. Cependant le reproche du dérangement est déguisé, et l'ami n'est
occupé que de son ami; vous mç paraissiez homme
c'est-à-dire, qu' avez-vous donc?
N'auriez-vous point perdu tout votre argent au jeu? En voici : s'il vous est venu quelque querelle, J'ai mon épée, allons !
Point d'explications ni de reproches ; mais des offres et de l'action. Quelle résolution! quelle vivacité française et touchante. J^ai mon épée^ allons! C'est ainsi que Pylade répond à Oreste qui cherche à l'éloigner, de son malheur : Allons ^ seigneur ^ enlevons Hermione.
Vous ennuyez-vous point De ooucher toujours seul? Une esclave assez belle Etait à mes côtés; voulez-vous qu'on l'appelle?
Ici parait le défaut de délicatesse de La Fontaine. Même au p'ôint de vue de l'art, ce trait était à supprimer dans ce tableau si pur de l'amitié. La Fontaine paie par cette faute la rançon de ses mauvaises mœurs.
Le vers se sent toujours des bassesses du cœur,
a dit Boileau, ou du moins, de ses faiblesses.
Non, dit l'ami, ce n*est ni Tun ni l'autre point;
Je vous rends grâce de ce zèle, Vous m'êtes en dormant un peu triste apparu :
Cet un peu est délicieux de sentiment.
J'ai craint qu'il ne fût vrai; je suis vite accouru. Ce maudit songe en est la cause.
Cette crainte chimérique par son motif en est plus touchante; par l'expression de maudit songe, il rappelle sa peine fondée sur Taffection, et s'excuse auprès de son ami. Aucun des deux ne dit à l'autre qu'il l'aime, mais il le fait voir par tout ce qu'il dit; chacun d'eux ne songe qu'à son ami.
C'est dans les réflexions qui suivent que se dévoile tout La Fontaine. Il revient avec complaisance sur ce trait,
Qui d'eux aimait le mieux? Que t'en semble, lecteur? Cette difficulté vaut bien qu'on la propose.
Cette difficulté n'en est pas une pour La Fontaine ni pour le lecteur intelligent de notre fabuliste. Dans la fable : le Corbeau^ le Rat, la Gazelle et la Tortue, il préfère la tortue inerte et passive mais qui aime davantage, au rat plus actif, mais plus léger et moins aimant, et conclut par ce vers
A qui donner le prix ? au cœur si l'on m'en croit.
Il a dit d'ailleurs : Cest le cœur qui fait tout ; et en parlant du don d'être ami, il ajoute que ce qu'il estime, c'est celui qui met sa vie pour son ami. En cela, La Fontaine se peint lui-même : étant de peu de ressource, mais aimant avec transport, il se croit quitte, et même avec retour ; et 'toute âme élevée et délicate sera de son avis : Cest le cœur qui fait tout. Cette impuissance même d'agir et de rendre, le fait plus intéressant. On le plaint presque comme il se plaint lui-même par la voix de la tortue,
Maudissant ses pieds courts avec juste raison.
Mais quel vers senti que cette exclamation partie du cœur I
Qu'un ami véritable est une douce chose!
Il cherche vos besoins au fond de votre cœur;
Il vous épargne la pudeur
De les lui découvrir lui-même.
Quelle délicatesse infinie dans ce mot pudeur ainsi employé! Voilà pour l'ami agissant. Voici pour l'ami tendre et timide :
Un songe, un rien, tout lui fait peur, Quand il s'agit de ce qu'il aime.
C'est donc cet ami inutile et affectueux qu'il préfère et que lui-même représente. Cette expression vague et impersonnelle une douce chose^ ce quHl aime^ est selon nous une beauté de plus, elle montre mieux l'objet de l'amitié : un sentiraient absorbant, unique et indé-
CARACTÈRE DE LA FONTAIlfB B'APRÈS 'SES FABLES. 313
pendant des mérites de la personne. C'est un autre soimême; c'est sa chose, c'est son tout; en un mot, c'est ce quHl aime. Racine a dit de même avec la préoccupation de l'amour pour l'objet aimé :
Tout ce que j'ai perdu, madame, est dans ces lieux. 241. Mais combien d'autres traits dans La Fontaine :
L'absence est le plus grand des maux.
Non pas pour vous, cruel 1
dit le pigeon avec un reproche plein de tendresse; et les discours de la tortue, et l'accent de Philémon parlant de Baucis,
Je ne pleurerais pas celle-ci.
Et cette expression étrange de Vamitié violente^ et ces /leux vers sur l'affection conjugale des deux vieux époux,
L'amitié modéra leurs feux sans les détruire, £t par des traits d'amour sut encor se produire,
Et ce trait enfin, ce cri de l'amitié candide et confiante parce qu'elle se sent en état de tout payes par le cœur, ce trait de La Fontaine disant à M. d'Hervart qui le rencontrant, l'invite à venir se retirer chez lui : fy allais; mot le plus admirable que l'amitié ait inspiré peut-être, et qui honore encore plrfs celui l'a dit que celui qui en était l'objet; il n'a pins même cette ffideur, qui vient de la défiance et de la faiblesse du
314 GARAGTÈRE DE LÀ FOITTAINE D'JlFRÈS SES FABLES.
cœur, de découvrir ses besoins/ c'est la grandeur d'âme de Tobligé, c'est la niuveté sublime de l'amitié reconnaissante.
La Fontaine au surplus s'est acquitté envers ses amis ; il leur a donné ce qu'il avait, sa gloire à Pintrel et à Maucroix, mêlant leurs œuvres avec les siennes ; et à Fouquet et M™« de la Sablière, l'immortalité, dans l'expression de sa gratitude. C'est cette bonté, cette tendresse qui a fait de tous les lecteurs de La Fontaine ses amis, plus encore peut-être que la naïveté charmante de son enjouement. L'une fait sourire, l'autre attendrit; Tune amuse, l'autre touche, et le charme de la plaisanterie ne vaut pas celui de l'émotion douce que nous cause l'affection exprimée; il est moins pur, moins élevé, moins en rapport avec le sentiment du beau.
242. Pour achever le portrait de La Fontaine comme écrivain, il faudrait citer quelques passages bien connus de son discours à M^e de la Sablière et de son épître à Huet. C'est là qu'il dit de lui-même :
PapiUon du Parnasse et semblable aux abeilles,
Je suis chose légère et vole à tout sujet;
Je vais de fleur en fleur et d'objet en objet ;
A beaucoup de plaisir je mêle un peu de gloire;
J'irais plus haut peut-être au temple de mémoire,
Si dans i|n genre seul j'avais usé mes jours;
Mais quoi ! je suis volage en vers comme en amours.
« On sait comment en admirant les anciens, surtout
Térence et Horace, Virgile et Homère, il les imite librement.
Mon imitation n^est pas un esclavage ;
Je ne prends que l'idée, et les tours, et les lois
GÂRAGTÈBE DE LÀ FONTAINE D'APRÈS SES FABLES. 3l5
Que nos maîtres suivaient eux-mêmes autrefois.
Si d'ailleurs quelqu'endroit plein chez eux d'excellence
Peut entrer dans mes vers sans nulle violence ,
Je l'y transporte, et veux qu'il n'ait rien d'affecté,
Tâchant de rendre mien cet air d'antiquité.
Il déclare qu'après avoir suivi Malherbe et Voiture, il les a quittés pour Horace, et qu'il lisait beaucoup Arioste, Le Tasse, Machiavel et Bocace parmi les Italiens, Platon et Plularque traduits du grec, et parmi les Français, Amyot, Marot, Rabelais et d'Urfé.
243. Mais quoiqu'il ait beaucoup imité, La Fontaine n'en est pas moins original parce qu'il s'est tout approprié, et qu'il a découvert le premier toute la poésie des sujets qu'il a traités. S'il manque de souffle, selon l'expression de M. Ste-Beuve, s'il emploie le langage de la galanterie et de la mythologie de son temps, il le ravive par la magie de son style. « Maîtrisé par son sujet, sa bonne foi, dit Ghampfort, devient son éloquence et produit la vérité de son style. » — « Nul n'a moins l'air d'un écrivain ; il rêve et laisse aller sa plume au courant de ses rêveries, dit encore M. Taine, et sous l'émotion du sentiment poétique, il donne à son style une étendue, une profondeur de perspective que l'on ne rencontre que dans Pascal et Saint-Simon. > C'est-àdire qu'il donne à penser , et fait pressentir plus de choses qu'il n'en dit. Il se mêle à ses récits et introduit sans effort sa personne dans ses écrits. Mais s'il charme par son naturel, il n'a pas moins un art consommé qu'il cache avec soin, et ne perd point de vue son but, tout en paraissant se jouer. Tous les détails de son œuvre aboutissent à une idée unique, c'est la condition du véritable artiste. Sa morale est un peu
316 GABACriRK DB 1.4 fOKTAmS D'AfliS SES FABLES.
molle et trop natorelle, en quelque sorte, quoiqu'en géaérai saine et sensée; et après nous avoir Eût rire de lui y il rit à son tour de nous-mêmes, mais toujours sans fiel et sans aigreur. Aussi lui permet-on de dire les plus dures vérités. La sagacité n'exclut pas en lui la bienveillance, quoiqu'il soit plus souvent enjoué que tendre, comme il convenait à la Fable. Sur un fond de raison générale, il répand les grâces de son style aussi hardi que varié, et toujours plein de son sujet ; il est toujours l'homme du moment, passant avec une extrême facilité des petites choses aux grandes. Ses grâces sont à la fois celles du genre et de sa nation ; nous dirons même, de sa province et de son caractère. Aussi n'est-il bien apprécié que par les Français, quoiqu'il unisse à la malice gauloise, la pureté antique, l'élégance achevée et le goût sévère du xvii© siècle. L'intérêt qui s'attache à ses écrits s'étend à sa personne, parce qu'il y a répandu son âme, et que cette âme est celle d'un enfant, avec la raison d'un homme.
244. Mais cet intérêt tient aussi au genre qu'il a cultivé et à la perfection qu'il y a apportée. La Fable, selon M. Gérusez, est une des plus heureuses inventions de l'esprit humain. Dans un cadre étroit elle réunit les mérites de plusieurs genres : le récit et la forme dramatique, l'épopée et la comédie, la description et la satire, le naturel et le merveilleux, le sérieux et le plaisant, la peinture des champs et des animaux et celle de la société. C'est ce double intérêt qui en fait le charme, surtout quand le style de La Fontaine répand sur tous ces tableaux la vie et le relief. Le but élevé et philosophique en relève le badinage, qui à son tour aiguise la morale : c'est au poète à en faire un tout qui
CARACTÈRE DE Ï.A FONTAmE D' APRÈS SES FABLES. 347
plaise et qui instruise. La Fontaine a toujours ce double but en vue, comme on le voit dans tous ses prologues qui formeraient la meilleure poétique du genre et dont nous citerons quelques passages :
Une morale nue apporte de l'ennui.
Le conte fait passer le précepte avec lui :
En ces sortes de feinte il faut instruire et plaire,
Et conter pour conter me semble peu d'atfaire.
Et ailleurs (prologue du livre iv).
Vous voulez qu'on évite un soin trop curieux Et des vains ornements Teffort ambitieux ; Je le veux comme vous : cet effort ne peut plaire. Un auteur gâte tout quand il veut trop bien faire. » Non qu'il faille bannir certains traits délicats : Vous les aimez, ces traits, et je ne les hais pas. Je tâche de tourner le vice en ridicule, Ne pouvant l'attaquer avec des bras d'Hercule. C'est là tout mon talent : je ne sais s'il suffit. .
Tantôt je peins en un récit La sotte vanité jointe avecque l'envie, Deux pivots sur qui roule aujourd'hui notre vie :
Tel est ce chétif animal Qui voulut en grosseur au bœuf se rendre égal. J'oppose quelquefois par une double image Le vice à la vertu, la sottise au hon sens.
Aux agneaux les loups ravissans, La mouche à la fourmi ; faisant de cet ouvrage Une ample comédie à cent actes divers.
Et dont la scène est l'univers.
: Hommes, dieux, animaux, tout y fait quelque rôle.
318 GARAGTÈBE DB LA FONTAINE D'APEÈS SES VJlBUSS.
Il y revient encore dans le prologue du livre ix :
Grâce aux filles de mémoire.
J'ai chanté les animaux ; Peut-être d'autres héros M'auraient acquis moins de gloire.
Le loup, eu langue des dieux Parle au chien dans mes ouvrages :
Les bétes, à qui mieux mieux, Y font divers personnages, Les uns fous, les autres sages; De telle sorte pourtant Que les fous vont l'emportant, La mesure en est plus pleine.
Je mets aussi sur la scène Des trompeurs, des scélérats.
Des tyrans et des ingrats, Mainte imprudente pécore, Force sots, force flatteurs :
Je pourrais y joindre encore Des légions de menteurs.
245. On voit par là Tidée exacte que La Fontaine se faisait de Tapologue, et le soin qu'il avait de lui donner à la fois toute sa grâce et toute son. utilité. Cependant il faut le reconnaître, il manquait de grandeur dans l'esprit et même de sévérité dans sa morale; il n'avait pas non plus cette faculté créatrice qui invente de nouveaux sujets et crée des personnages. Enfin , il aurait pu avoir une versification plus correcte et moins négligée. Quoique Boileau, Louis XIV et Voltaire ne paraissent pas avoir compris toute la valeur de la Fable dans La Fontaine, il faut avouer que ce genre convient mieux à des esprits primitifs qu'à des peuples d'une civilisation
avancée; c'est pour cela que nous aurions voulu lui voir multiplier les contes moraux qu'il a mêlés à ses fables, et qui bien que d'une application moins générale, peignent l'humanité d'une façon plus précise, plus vrkie et plus acceptable dans tous les temps.
246. Mais par la simplicité gracieuse de sa manière, la perfection et l'originalité de son style, la bonhomie charmante de son caractère, il n'est pas moins le poète le plus étonnant de son siècle ; personne n'ayant uni tant de naturel et tant d'art, ni possédé au même degré toutes ces qualités moyennes, humaines et sociables qui recommandent notre nation. C'est Molière qui nous semble avoir le mieux compris son génie lorsqu'il s'écriait : Nos beaux esprits ont beau se trémousser, ils n'effaceront pas le Bonhomme.
247. Plan général de cette étude. — 248. Résumé des principes de la Fable. — 249. Résumé de Thistoire de la Fable ou des devanciers de La Fontaine. -^ 250. La Fontaine, type de la Fiéle, et poète français aimable et original. — ^51 . Deux conditions nécessaires pour produire des chefs-d'œuvre. — 252. Ces deux conditions se sont trouvées réunies dans les fables de La Fontaine.
247. Pour nous faire une idée exacte des fables de La Fontaine, plus senties et plus louées jusqu'ici qu'approfondies et vraiment appréciées, nous ayons cru devoir poser les principes du genre, passer en rovue les fabulistes antérieurs, et comparer ïa Fontaine aux principes et h ses devanciers ,
248, Nous avons considéré la Fable comme u» poèiwe à la fois moral, merveilleux et naturel, d'une expression mixte, devant avoir Jes qualités du récit, mais modifiées d'après . cette définition, H d'ailleurs soumise aux conditions de l'inveation, de la composition, du style et de l'harmonie, qui s'imposent à tout ouvrage littéraire «n général, et qui s'appliquent d'uno façon particulière
322 RÉCAPITULATION £T GONCXUSION.
à l'apologue à la fois séiieux et enjoué, naïf et poétique.
249. Nous avons tracé l'histoire de la Fable depuis les premiers temps; nous l'avons vue étrange et compliquée chez les auteurs indiens, remaniés souvent depuis et connus imparfaitement de La Fontaine. Chez les Grecs, elle est plus simple et plus philosophique avec Esope ; mais après avoir pris avec Babrius une couleur poétique et une forme dramatique et piquante, elle dégénère entre les mains des rhéteurs, des abréviateurs et des compilateurs byzantins qui la transmettent sèche et décolorée aux Arabes, aux Arméniens, et aux savants de la Renaissance.
Chez les Romains, après les essais pleins de verve d'Horace, la Fable n'a qu'une élégance compassée dans Phèdre, bientôt suivie d'une triste décadence. Néanmoins , elle subsiste en latin , d'abord au moyen âge , dans des compilateurs en prose, des poètes scolastiques, des moralistes et des sermonaires; puis à l'époque de la renaissance, dans des traductions en vers et en prose plus correctes, mais sans génie ; auxquels s'ajoutent des conteurs décolorés tels que Abstemius.
La Fable française est plus originale, d'abord dans les romans de Rénart, Marie de France et les Ysopet, et dans quelques traducteurs en prose tels qu'Amyot. Puis les conteurs comme Rabelais, et les fabulistes en vers comme Corrozet et Guéroult, lui donnent un cachet de malice et de naïveté remarquables ; après quoi la Fable semble dégénérée et abandonnée aux écrivains d'un ordre secondaire. Elle avait encore moins brillé chez les nations étrangères, excepté dans certains poètes italiens comme Verdizotti. Sauf quelques auteurs du
xvie siècle, tous ces fabulistes n'offraient à La Fontaine qu'un canevas décoloré.
250. La Fontaine appliquant, ou plutôt devinant les principes de la Fable, fît des chefs-d'œuvre parfaits au point de vue de la poésie, du récit, de la composition et du style, quoique plus faibles peut-être sous le rapport de l'invention des sujets et de l'exactitude de la morale; et il lui donna enfin son vrai caractère d'enjouement et de naïveté. Il se montra surtout fort supérieur à tous ses devanciers, bien que les poètes français du xiii© et du xvi© siècle aient quelquefois approché de sa naïveté, et il se mit ainsi au rang des plus grands poètes. Ecrivain éminemment français et populaire, il unit la verve gauloise à la pureté antique et à l'élégance achevée de son siècle. Enfin se peignant lui-même dans ses écrits avec ses qualités et ses défauts aimables, il s'y montre ce qu'il était, un bonhomme malicieux, .un poète insouciant, avec un cœur sensible à l'amour et à l'amitié, mais surtout le type des fabulistes, et un imitateur inimitable.
251. Quelle sera la conclusion de notre travail? C'est que les chefs-d'œuvre proviennent de deux sources .et sont produits à deux conditions. Il faut d'abord que l'esprit humain observe, pense, réfléchisse, invente quelque idée vraie et générale, morale ou philosophique, et lui donne un corps dans une légende ou récit qui se transmette d'âge en âge et de peuple en peuple : ce n'est pas assez; il faut qu'il se forme une Tangue, une civilisation, un ordre social qui favorise l'expression du vrai, du beau et du bien, et permette au génie de traiter cette matière commune, héritage de tous les siècles et produit de plusieurs millions d'hommes obscurs. En second
3^4 RÊCAPlttTLATION ET CONCLUSION.
lieu, Il faut qu'un homme de génie, doué des dons de la nature et de la science, secondé par les circonstances, inspiré par ce qu'il a vu et senti, s'empare de cette idée, la marque de son empreinte, et lui donne enfin la forme parfaite et étemelle qu'elle doit avoir. S'il manque Tune de ces conditions du sujet et d'un homme pour l'exprimer, l'œuvre d'art est impossible. Aussi, combien de légendes merveilleuses, de matières épiques attendent et attendront toujours leur Homère; et d'un autre côté que d'Homéres auxquels ont manqué les sujets et les clrcotistances ! Cette union nécessaire de ces deux conditions ne diminue pas la valeur du génie ; bien au contraire, elle l'explique et le fait apprécier; mais elle empêche de le considérer comme un produit du hasard, et c'est la fonction de la critique, de montrer à la fois ses sources et son originalité.
252. C'est ce que nous avons voulu faire pour La Fontaine. Nous avons vu ce que la Fable devait être, en nous aidant de ces chefs-d'œuvre pour en tracer les lois. Nous avons suivi à travers les âges quelques-unes de ces idées populaires : La Tortue et les deux canards, le Corbeau et le renard^ le Chêne et le roseau^ etc., et nous les avons vues se perpétuer sans cesse, sans revêtir une forme parfaite et définitive. La Fontaine est venu, déjà un peu tard peut-être, et porté vers ce genre par son caractère naïf, enjoué et même enfantin. Enchanté de ces ingénieuses inventions déjà si vieilles , il les reprend, il leur dorme le cachet de son génie aimable. Enfant de la nature, mais poli par les anciens et par la société de son siècle, il peint les hommes sous les traits des animaux, et se peint lui-même avec eux ; et sans riert inventer, il devient le poète le pl«s original, le
maître de ces sujets étrangers, et le modèle d'un genre qu'il rend impossible à ses successeurs. C'est cette filiation des idées et cette personnalité du génie qui nous ont paru dignes d'intérêt, et que nous avons essayé de montrer, comme un des traits les plus frappants de l'histoire littéraire et des procédés de l'esprit humain dans la production des chefs-d'œuvre.
Je crois devoir donner ici le résumé d'un remarquable article de M. Barthélémy Saint-Hilaire, sur la nouvelle traduction allemande du Pantchatantra par M. Théodore Benfey, publié pendant l'impression de mon ouvrage, dans le Journal des Savants (juillet 1860.)
Le Pantchatantra se compose d'une introduction et de cinq livres. L'auteur, Vishouçarman, nous apprend qu'il a composé cet ouvrage pour l'instruction des trois fils d'un roi de l'Inde.
Le premier livre ou la Brouille des AmiSy raconte comment deux chacals, Karataka et Damanaka, après avoir rapproché le lion Pingalaka e^ le taureau Sandjivaka, les rendirent ennemis, en sorte que le lion fit périr le taureau et prit Damanaka pour premier ministre. Ce livre, le plus long de tous, aboutit à une morale et à une sagesse également fausses.
Le second livre a pour titre V Acquisition des amis. Malgré les conseils d'un corbeau, des pigeons se lais-