‹ La Fontaine et ses devanciers: ou, Histoire de la̓pologue jusqu'á LaChapitre 6 sur 57 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

il. La moralité est essentielle à la Fable. — 12. La Fable a pour acteurs des animaux supposés intelligents. — 13. Cette fiction est puisée dans la nature même. — 14. Toutefois, cette fiction est plus facile aux peuples primitifs. — 15. Les animaux conviennent à la moralité et donnent à la Fable un caractère naïf et enjoué. — 16. Le merveilleux dans la Fable s'applique à des actions naturelles. — 17 Tout dans la Fable doit aboutir à la conclusion, comme dans la Fable de La Fontaine : Le Renard et la Cigogne — 18. La brièveté dans la Fable n'est que relative et doit se concilier avec la gaîté et la couleur poétique. — 19. Le style de la Fable doit avoir de la naïveté , — 20. de la souplesse et de l'enjouement. — 21 . Le rhytlime de la Fable doit avoir de la facilité. — 22. Des contes mêlés aux Fables de la Fontaine. — 23. Résumé des principes de la Fable. — 24. Chaque écrivain peint aussi son pays et son époque. 25. Un auteur se peint aussi lui-même dans ses écrits. — 26. Avant d'étudier La Fontaine, il faut passer en revue ses devanciers.

li. La Fable aboutit à une conclusion que Ton appelle moralité et qui lui est essentielle. C'est tantôt une vérité philosophique ou d'expérience sociale, comme celle de la Mort et du Bûcheron :

Plutôt souflEirir que mourir, C'est la devise des hommes.

Plus souvent c'est une leçon de prudence ou de sagesse pratique, comme celle qui ressort de la Fable du Chat et du vieux Rat :

La défiance Est mère de la sûreté ;

rarement c'est un précepte de morale , comme dans la fable de l'Ane et du Chien :

Il se faut entr'aider, c'est la loi de nature.

On a «reproché à La Fontaine de s'en tenir aux deux premières sortes de conclusion , et de n'être pas assez moral ou chrétien. Il est vrai qu'il s'en tient aux conseils de l'expérience mondaine et d'une sagesse assez égoïste, suivant en cela la tradition des anciens et de la plupart de ses devanciers; mais ce reproche ést-il bien fondé , et les animaux peuvent-ils servir dé types d'un enseignement plus élevé et de vertus plus pures? Il est permis d'en^douter. On insiste, et l'on dit que rien ne l'oblige alors à cultiver un genre inférieur; c'est porter un jugement encore bien sévère. Car enfin, la prudence n'exclut pas la vertu , et cela se réduira à dire que son recueil n'est pas un cours complet de morale chrétienne ou de catéchisme, ce qu'on ne peut exiger de lui. Profitons de ce qu'il nous donne, en y ajoutant ce qu'il ne dit pas. Au moins, devons-nous reconnaître que la Fable ne doit jamais être contraire aux règles non seulement de la sagesse naturelle , mais aussi de la morale chrétienne. Et sur ce point, nous croyons, malgré les attaques de Rousseau, que La Fontaine, et les fabulistes en général, sont à peu près irréprochables. Cette moralité ne doit être ni trop banale.

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ni métaphysique, ni obscure, ni tirée de trop loin. C'est elle qui donne à Faction sa portée et son unité ; c'est à elle que tout doit aboutir. On peut, d'ailleurs, la mettre au début, et mieux encore, à la fin, ou même l'omettre quand elle est facile à déduire et évidente-; mais il faut qu'elle soit courte, unique et^irécise.

12. Outre la conclusion morale qui la termine, le caractère propre de la Fable, c'est d'avoir pour sujet les animaux. Ce n'est que par une sorte d'extension plus rare que l'on voit y figurer des plantes, des ruisseaux, des pierres, les astres ou les autres. êtres de la nature, ou les objets fabriqués par l'homme, comme le pot de terre et le pot de fer, le cierge , la lime , ou enfin les dieux du paganisme, Jupiter, Mercure, les allégories personnifiées et consacrées de la Fortune et de l'Amour. Mais les abstractions philosophiques, la Mémoire, le Jugement, l'Imagination n'y peuvent guère trouver place , étant trop peu réelles et trop peu vivantes. Les hommes n'y devraient pas figurer non plus, soit qu'ils s'entretiennent avec les animaux, ce qui est plus bizarre et plus invraisemblable en quelque sorte par le mélange de la réalité et de la fiction , que lorsque les animaux conversent entre eux; soit que les hommes en soient les acteurs, ce qui rentre plutôt dans le conte. Soixantedix environ des Fables de La Fontaine sont de ce genre et ont pris place dans son recueil parce qu'ils présentent une moralité; mais on doit, selon nous, les distinguer des autres Fables; ils appartiennent à d'autres sources et à un genre de poésie dont nous dirons plus loin quelques mots.

13. Ce sont donc les bêtes et surtout les quadrupèdes qui sont les acteurs des Fables ; et parmi ces derniers,

les animaux domestiques ou connus de tous. Les plus fréquents dans La Fontaine comme dans Esope et dans Phèdre , sont : le Renard y le Loup , le Lion , l'Ane , le Chien, la Belette, le Cerf, la Brebis, le Bœuf, la Chèvre, le Chat, le Cheval, le Rat et la Souris. Tout le charme et tout le fond de la fable repose sur cette fiction, qui attribue aux animaux la raison, le langage, les défauts et les qualités des hommes; et cette fiction elle-même est une sorte de merveilleux naturel auquel l'esprit se prête facilement. D'abord, on sait que le monde physique offre comme l'emblème du monde moral; le ruisseau rappelle la vie qui s'écoule sans retour, la rose et ses épines ressemblent au plaisir iuneste, le serpent se glisse sous les fleurs comme la mort sous la volupté ; les quatre saisons semblent l'emblème des quatre âges de la vie. Ensuite les animaux, plus que tous les êtres de la nature, ressemblent aux hommes, non seulement par certains côtés extérieurs , mais par leurs instincts , leurs allures et leurs appétits. Il y a plus, chacun représente comme une des faces de l'humanité, et un caractère particulier : le lion, la force et le courage; le renard, la ruse et l'intelligence ; le loup, la violence brutale et la sottise; le chat, l'hypocrisie; la brebis, la douceur; le rat, la faiblesse étourdie et quelquefois utile; le cheval, la fierté indépendante; le chien, par suite de sa domesticité et de sa souplesse, se plie à des mœurs diverses et n'a pas un caractère bien tranché dans la Fable. Ainsi, rien de plus naturel et de plus agréable que cette assimilation entre l'homme et les animaux, mais dans certaines limites, c'est-à-dire dans une action de peu d'étendue et qui rentre dans leurs habitudes; c'est comme une interprétation morale de

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leur conduite, aussi n'y faut-il pas d'entreprises trop suivies, de trop longs raisonnements, ni de sentiments trop élevés. Le langage même doit en être simple , familier, presque enfantin, même quand les hommes ou les dieu^ y interviennent.

44. Il faut reconnaître, en effet, que ce genre dé fiction est plus ordinaire chez les enfants et les peuples primitifs, par exemple chez les Indiens et les Orien-' taux. Ces derniers font un usage fréquent des allégories et des symboles ; la nature, dans l'Inde, est exubérante et plus puissante que l'homme; celui-ci ne s'y distingue pas nettement des autres habitants de la terre, dont il est plus souvent la yictime que le maître. D'ailleurs, la croyance de la métempsychose établit une sorte de confusion et d'égalité entre la nature humaine et la nature animale. Aussi, dans les apologues indiens, les animaux ont une société en forme, et se livrent à de longs discours et à de profonds raisonnements. Rien, presque, ne les distingue des hommes; il en est de même à peu près dans les Romane de Renard du moyen âge, mais par une fiction plus bizarre, moins naturelle Bt moins sérieuse. Les anciens, et surtout les Grecs et les Romains, attribuaient aux animaux réels ou fabuleux, une foule de propriétés merveilleuses, entre autres la connaissance de l'avenir, et parfois même quelque chose de divin. Il suffit de rappeler Ips centaures, les dragons, la chimère, le phénix, et les transformations des dieux en bêtes. Le moyen âge héritant des superstitions de l'antiquité, et, comme elle, plus crédule qu'observateur, a du moins une idée plus haute et plus pure de la dignité de l'homme racheté par un Dieu et destiné à le posséder un jour. Pour lui, l'animal doit glorifier

Dieu et donner à Tbomme des exemples et des règles de conduite. — - Il le place partout, dans les légendes et la littérature, dans la théologie symbolique, dans Tarchitecture des cathédrales, dans les armoiries, dans les fêles du temps, dans toutes ses craintes et toutes ses joies. Le cheval, en particulier, a sa place dans tous les romans comme dans tous les exploits de la cheyalerie à laquelle il a donné son nom. La science moderne, tout en étudiant avec soin les animaux, ne sait pas beaucoup mieux à quoi s'en tenir sur leur compte, mais elle les a relégués dédaigneusement bien au-dessous de l'homme, quand elle ne les lui a pas assimilés par un grossier matérialisme. Ce n'est pas de nos jours, après tant d'études et de systèmes de tout genre , que la Fable peut devenir populaire ; c'était à l'époque où l'homme commençait à se dégager de l'influence de la nature ou des traditions religieuses, quand il avait déjà observé le monde physique et le monde moral, en conservant encore son imagination et sa naïveté primitives , c'est-Âdire à l'époque d'Esope , du moyen âge ou même du XVI® siècle ; mais les fables de Phèdre et de Babrius ont déjà plus d'art que de naturel, et quant à La Fontaine, vivant au xvii« siècle , c'est à force de bonhomie qu'il a retrouvé le langage qui convient aux animaux. On peut donc af&rmer que l'âge de l'apologue est passé et que La Fontaine, non seulement à cause de son génie, mais à cause du changement des temps , sera , malgré d'heureuses tentatives, le dernier des fabulistes.

45. Les animaux, comme personnages, offrent un grand avantage au conteur et au moraliste. D'abord, ce sont des types connus et universels, vivants, comiques et imaginaires; ensuite, ils sont étrangers à l'homme ,

qui y prend . un léger intérêt et s'émeut moins des ca-^ tastrophes ^qui leur arrivent; de plUs^ ils nous sont inférieurs et excitent de notre part un sourire d'ironia bienveillante, comme le fait l'homme à là vue d'enfants jouant entre eux et offrant une miniature de là société; Cette naïveté doit donc être la qualité propre du fcibu-* liste ^ soit qu'il paraisse crédule et dupe de ^es ûctionB, soit que tout en nous paraissant naiff, il songe à nous railler et à nous faire rire de nous-mêmes, quand nom croyons rire de lui et de ses récits. De cette fiction plai* santé qui prête aux animaux nos travers ^t noâ idées^ résulte, selon moi, outre la naïveté et la -familiarité du langage , une autre condition que La F<^ntainé seul a possédée ^t que Lessing même lui a reprochée, c^està-dire la gaité , ou un certain ton de badinage , mais plutôt senti qu'avoué^ une sorte de sérieux plaisait qu'il est plus facile de sentir en lisant La Fontaine que de définir. Tous les autres fabulistes sont trop graves, même au xm® et au xvi^ siècles. La Fontaine seul s'a-* muse de bonne foi de son sujet et y prend un intérêt comique et sincère qui tient à son caractère de grand enfant.

16. Mais nous nous apercevons que nous tm{;ons le portrait de La Fontaine en voulant donner les règles de la Fable, tant il a le géliié de ce poème, tant il est -vrai qu'il est le fabuliste par excellence, ^uoi qu'il en sôit^ c'est à cette disposition naturelle et jusqu'à un certain point légitime que nous avons d'habiller les aniitiau^ en hommes, que la Fable doit sa naissance, et non, comme on l'a dit, au goût des Orientaux pour les paraboles, ou à la nécessité de cacher la vérité pour la faire agréer par un despote ombrageux. Nous ne nions

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pas cet emploi particulier do l'apologue; mais il ne sufSt pas et n'est pas nécessaire pour expliquer l'origine de ce petit poème , qui a sa source dans ce penchant plus général de l'humanité , de voir partout son image. Il résulte encore de cet emploi des animaux dans la fable , l'obligation de les transformer à moitié en hommes, et de leur conserver à moitié leur nature inférieure. Il y a là un juste milieu qui n'est pas facile à marquer ni à saisir et que La Fontaine a bien observé. Les faire lire^ écrire et prier Dieu, semble excessif et peu naturel ; mais on peut les faire s'entretenir, se disputer, se tromper et combattre, leur supposer même des rangs et un cei*tain ordre social. En général, on doit , selon nous , comme pour le merveilleux épique, expliquer et agrandir des actions naturelles par des ressorts et des secours supérieurs. Ainsi , le loup dévorant un agneau, est un fait ordinaire; le fabuliste, en montrant le loup brutal et de mauvaise foi, injuste et sanguinaire, n'a Mt que donner à ce fait un carac^ tére moral que l'on suppose très aisément, bien que le loup y soit étranger et qu'il soit aussi innocent que l'agneau dévorant l'herbe de la prairie. On peut même exagérer un peu les ruses , les projets , les intentions qu'on suppose aux bêtes; c'est ce qui arrive, peut-être même avec excès, dans les sujets où le renard joue un rôle. Ainsi, il peut cajoler un corbeau sur sa voix, puisqu'on lui accorde la parole et que Ton connaît sa malice ; mais peut-il faire dîner la cigogne dans une assiette , et celle-ci peut-elle lui servir un plat dans une bouteille? On ne passe cette fiction que parce qu'elle aboutit à un résultat ingénieux et plaisant.

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