QUERCUS ET ARUNDO
Montibus e sumrais radicitus eruta quercus
Decidit, insani turbine victa Noti.
Quam tumidis subter decurrens alveus undis
Suscipit, et tluvio précipitante rapit.
Yerum ubi diversis impellitur ardua ripis,
In fragiles calaraos grande resedit onus, ïum sic exiguo connectens cespite raraos,
Miratur liquidis quod stet ariindo vadis ;
Se quoque tam vasto necdum consistere trunco;
Ast illam tenui cortice ferre minas.
Stridula raox blando respondet canna susurro,
Seqiie magis tutam debilitate docet. ïu rabidos, inquit, ventos ssevasque procellas
Despicis et totis viribus acta ruis.
Ast ego surgentes paulatim demoror austros,
Et quamvis levibus provida cedo notis.
In tua prseruptus oflendit robora nimbus ;
Motibus aura meis ludificata périt.
Hccc nos dicta monent magnis obsistere frustra,
Paulatimque truces exsuperare minas.
Comme on le voit, le plan de cette fable est celui de Babrius, mais les images sont effacées sous l'enflure des grands mots et des formules consacrées; insani turbine victa noti, tumidis decurrens alveus undis, on peint le fleuve, qui n'est pas le sujet, et l'on oublie de pemdre le chêne, qui est l'objet principal, quoique l'expression de grande resedit onus soit assez belle. Quod stet arwido vadis, voilà une de ces idées abstraites, un de ces hémistiches sans harmonie que l'on n'eût pas trouvés dans un auteur du siècle d'Auguste. Stridula mox blando respondet canna susurro^ forme de vers consacrée, et pittoresque déplacé; il ne s'agit pas de peindre le sifflement harmonieux du roseau. Seque magis tutam debilitate docet , toujours même procédé d'abstraction versifiée. Surgentes demoror austros, imitation de Virgile très mal appliquée et qui est presque un contresens, car dans Virgile cela signifie : Je retarde V effet des vents qui s'élèvent; les mots n'ont plus de signification précise, la déclamation a fait perdre le sens de la réalité. Prœruptus nimbus, autre contre-sens accom-
pagné d'une faute de quantité , prœruptus signifiant escarpe, et non éclatant comme prornmpcns . La confusion des mots est perpétuelle à cette époque ; périt est excessif pour exprimer l'inutilité des efforts du vent à qui l'on cède. Malgré les fautes qui paraissent presque des beautés, de prime-abord et à une époque assez semblable en cela à la nôtre, Avianus, nous le répétons, n'est pas sans mérite, et il a fait des efforts pour conserver à la poésie latine sa noblesse et même sa correction, mais il n'a pas plus de goût et il a encore moins de génie que Claudien , son contemporain et peut-être son modèle.
94. Ainsi l'antiquité classique ne nous a offert dans la Fable que deux poètes dignes de ce nom. Babrius, venu dans le temps de la décadence de la littérature grecque, a trouvé le secret de cette simplicité gracieuse et de cet intérêt dramatique qui est l'âme de la Fable, et n'a laissé à La Fontaine, qui, du reste, ne lui doit rien, que le mérite d'y ajouter l'aisance, la naïveté et l'enjouement d'un génie unique dans son genre. Phèdre, peut-être plus correct et plus précis , n'a atteint qu'à une élégance froide et sévère et à une moralité peutêtre plus grave et plus pratique. Quoiqu'il ait vécu sous le règne d'Auguste, il constate ainsi pour sa part l'infériorité générale de Rome à l'égard de la Grèce, dans la poésie comme dans tous les arts. Horace, d'un tour d'esprit plus piquant et* plus aimable, est surtout bien plus élevé et plus original dans le conte philosophique, mais outre qu'il ne s'y est exercé qu'en passant, il manquait aussi de cette bonhomie et de cet abandon charmant qui est le propre de la Fable et celui de La Fontaine; de sorte que l'apologue n'avait pas
encore produit dans l'antiquité de chefs-d'œuvre comparables à ceux de la tragédie, de la comédie, de l'ode, de l'idylle ou de l'épopée. Il restait à conquérir une gloire que La Fontaine devait un jour assurer éternellement à la France.