Voici la fable du Renard et du Corbeau, dans Phèdre
Qui se laudari gaudet verbis subdolis Serœ dat pœnas turpes pœnitentise.
Comparez cette lourde élégance avec la finesse piquante de notre fabuliste.
Tout flatteur Vit aux dépens de celui qui l'écoute.
Cum de fenestra corvus raptum caseum Comesse vellet, celsa residens arbore.
Ces deux vers ont bien des mots inutiles, de fenestra, raptum comesse vellet, celsa; et on oublie le principal, qui doit expliquer l'artifice du renard et l'étourderie du corbeau.
Tenait dans son bec un fromage.
Hune vidit vulpis, deinde sic cœpit loqui.
Deinde est une cheville; cœpit loqui ^ élégance vulgaire.
0 qui tuarum, corve, pennarum est nitor!
Il fallait entrer en matière. Ehl bonjour^ monsieur du Corbeau.
Quantum decoris corpore et vultu geris !
Vultu est étrange et presque grotesque appliqué au corbeau.
Si vocem haberes, iiulla prier aies foi'et.
Forme peu élégante et compliment médiocre.
Ai ille stidlus, dum vult vocem ostendere Emisit ore caseum, quem celeriter Dolosa vulpis avidis rapuit denlibus. Tum demum ingemuit corvi deceptus stupor.
Stultus est de trop; il vaut mieux que le lecteur le dise que l'auteur; tum demum^ alors enfin, est une cheville, pour ne pas dire un contre-sens. Stupor, toujours le mot abstrait, qui produit un effet assez bizarre appliqué à ingemuit.
89. Notre conclusion est que Phèdre a été trop vanté, qu'il est inférieur à Babrius, et qu'il y a une sorte de respect traditionnel attaché aux écrivains de l'antiquité et qui offusque notre jugement sur eux. C'est à peine si, depuis trente ans, on ose réviser les arrêts des latinistes du xvi^ siècle qui tenaient trop à la pureté du style , ou des classiques du xvii^ , qui acceptaient tous les anciens comme autant de modèles et exagéraient
l'autorité des règles de la rhétorique ; on n'admirait pas assez alors Homère et Eschyle, Virgile et Horace, et l'on admirait trop Bion et Moschus, Ovide et Phèdre. Il est temps de mettre chacun à sa place et de ne plus confondre l'esprit et le procédé avec l'inspiration et le génie. Notre critique, croyons-nous, peut sembler sévère parce qu'elle est indépendante, mais elle est fondée sur les principes de l'art; nous ne l'imposons à personne, mais nous prions le lecteur, avant de la trouver injuste et rigoureuse, de la contrôler d'après les principes et dans les détails oii nous sommes entrés, sans s'arrêter aux noms des écrivains, ni aux jugements consacrés par l'habitude (1).
Phèdre ajoute à sa fable deux vers renfermant une seconde morahté peu morale, comme cela d'ailleurs lui arrive plus d'une fois, et qu'on voudrait croire apocryphe, surtout à cause de la répétition de valet
Hac re probatur ingenium quantum valet, Virlute semper prœvalet sapienlia.
90. Gudius, et après lui Burmann, essayèrent de restituer trente-quatre fables, extraites d'un certain Romulus, dont nous parlerons plus loin, et qui paraît avoir, au moyen âge, mis en mauvaise prose les vers de Phèdre; mais , outre que celte restitution est fort arbitraire et fort incertaine, et qu'ainsi les vers iambiques en appar-
(1) Les efforts que l'on faisait pour contester l'authenticité de Phèdre jusqu'à nos jours, ont pu rendre ses justes partisans trop prévenus en sa faveur, en les portant à appuyer sur l'élégance et la pureté de son style, comme une preuve qu'il était vraiment du siècle d'Auguste et l'auteur de ses fables.
tiennent moins à Phèdre qu'à Giidius et à Burraann , plusieurs de ces fables, loin d'être antiques, appartiennent évidemment aux récils du moyen âge et même au roman de Renart. Telle est la fable du Renard et de la Perdrix, dont le fond ressemble trop aux fables du moyen âge, et la forme à celle duCorbeau et du Renard, de Phèdre, pour qu'elle soit de celui-ci.
91. Il ne paraît pas, d'ailleurs, que les fables de Phèdre aient eu beaucoup de succès, puisqu'il se plaint d'être méconnu, et que Sénèque, presque son contemporain, regarde ce genre comme n'ayant pas été essayé par les Romains : intentaium nostris opus, dit-il à Polybe. Les Romains, trop orgueilleux, trop corrompus et trop blasés, ont dédaigné sans doute un poème aussi simple et aussi naturel. La Fable, selon Quintilien, était un exercice abandonné dans les écoles aux débutants comme plus facile et assez puéril. On ne retrouve de fabuliste que trois cents ans plus tard, c'est-à-dire Avianus , qui versifia quarante-deux fables ; car nous ne comptons pas un certain Titianus, du iii^ siècle, cité par Ausone comme ayant mis en prose latine les vers de Babrius, et dont la traduction est perdue. Toutefois, on trouve une fable dans Apulée et deux dans Aulu- Gelle, qui florissaient au ii^ siècle. L'Alouette et le Philosophe Scythe sont assez bien racontés par ce dernier, mais la fable du Renard et du Corbeau, que nous a laissée Apulée , dans le Bénion de Socrate , quoique moins bonne, nous semble plus curieuse comme indice du goût de cette époque. On y voit où en moins d'un siècle en était réduite la langue de Phèdre. Cette langue de Tite-Live et de Cicéron était devenue un tissu d'énigmes où la prétention du style et la barbarie raf-
finée des mots cachaient mal le néant et le vide des pensées, exemple unique, peut-être, d'une décadence aussi rapide et aussi complète. Sans doute, cela tient en partie au jargon des provinces et surtout de l'Afrique, mais il y a bien des traits communs entre ce langage et celui de Pline l'Ancien, sinon quant aux mots, au moins quant à l'affectation de force et de profondeur.
92. Si, en lisant Apulée, on s'étonne qu'il soit si loin de Cicéron dont à peine un siècle et demi le sépare, au contraire, en lisant Avianus, qui vivait deux cents ans plus tard , on le trouve moins éloigné de Phèdre , soit que la poésie se corrompe moins vite que la prose, soit qu'Avianus ait habité Rome et ait étudié de meilleurs modèles. Ce n'est pas qu'il soit un modèle de goût, il s'en faut bien, mais enfin on ne le croirait pas contemporain d'Ausone et de Théodose. On n'est pas, au reste, certain qu'il ait vécu à cette époque, plusieurs critiques le faisant vivre un siècle ou deux plus tôt; mais leurs raisons sont faibles et ont été réfutées par Wernsdorf, et l'on s'accorde généralement à croire que le préambule d'Avianus s'adresse au grammairien Macrobe Théodose, qui vivait sous l'empereur de ce nom ; on ne le confond plus avec Rufus Festus Avienus, son contemporain, auteur d'une traduction d'Aratus et du poème géographique Ora maritima. Notre fabuliste s'appelait Flavius Avianus et peut-être Flavianus; quoi qu'il en Sdit, le mérite d'Avianus n'est que relatif à son temps, car ses fables en distiques n'ont ni invention, ni intérêt, ni même la clarté suffisante ; elles sont mal composées, dans un rhythme peu convenable, et sont pleines d'affectation et de fautes de goût; on y reconnaît souvent une imitation maladroite de Virgile et un
genre d'abstraction qui n'est pas celui de Plièdre. Phèdre emploie des mots abstraits par élégance et pour exprimer une idée concrète, par exemple : corvi stupor pour corvus stupens; Avianus emploie des idées abstraites, ce qui est encore moins favorable à la poésie, mais le caractère d'une langue vieillie; c'est ce tour d'esprit qui date de Sénèque, et qui est de plus en plus marqué, jusqu'aux subtilités métaphysiques de la scholastique au moyen âge. Avec Avianus, on n'en est pas encore là; mais, chez lui comme dans Claudien, les idées intellectuelles ont leur place dans les vers auprès des images rebattues ou prétentieuses. On trouve aussi dans Avianus. comme dans Claudien, une sorte de facilité correcte, d'élégance classique, d'harmonie banale et sans élision et d'emphase soutenue, qui exclut toute espèce d'originalité et qui remplace la vraie poésie par des procédés de versification. C'est encore un assez grand mérite, quand on songe à la barbarie de leurs contemporains.
93. Voici une Fable qui nous fera juger des qualités et des défauts d' Avianus.