Le Lion, le Loup et le Renard, d'après Messier
95. Mais, avant de s'élever jusqu'à celle perfeclion, r.'ipologue doit redescendre et se perdre dans la barbarie, qui, pendant plusieurs siècles, engloutit ou plutôt altéra toutes les traditions du goût et de la littérature. Dans celte nouvelle société, romaine et chrétienne par ses origines, germanique et féodale par l'invasion, doit se former lentement pour un esprit nouveau un langage (pii s'élabore longtemps dans l'ombre, produit d'aburd des
no FABLES LATINES DU MOYEN AGE.
essais remarquables, mais point d'œuvres parfaites, retrouve au xvf siècle la tradition de l'antiquité et s'épanouit enfin en chefs-d'œuvre de tout genre chez les peuples de l'Europe moderne. Car, quelque soit le génie et l'originalité d'un homme, il doit beaucoup aux siècles qui l'ont devancé et qu'il résume , de même que bien des essais informes attendent un homme de génie pour briller dans un chef-d'œuvre d'un éclat immortel; cela est vrai, surtout de La Fontaine, qui n'a inventé aucun sujet, et qui a donné à tous le cachet de son génie, c'est-à-dire le génie français lui-même, tel qu'il est au moyen âge et jusqu'à nos jours.
96. Avançons donc sans crainte, et sans trop nous y arrêter, dans ce chaos du moyen âge d'où doit sortir le monde antique transformé; poursuivons la trace de l'antiquité dans les compilateurs barbares, puis dans les poètes et les conteurs latins de la Renaissance et jusque dans les latinistes modernes, contemporains ou successeurs et traducteurs de La Fontaine. Après plusieurs siècles pendant lesquels on ne voit paraître aucune fable , à une époque que l'on ne peut déterminer mais que l'on place entre le ix^ et le commencement du xf siècle , un recueil de 80 fables fut rédigé par un personnage inconnu, qui commence ainsi son préambule : Romulus Tyberino filio S. Quel est ce Romulus? Est-ce un nom réel ou un pseudonyme? On n'en sait rien; au moyen âge, on le croyait empereur de Rome; d'autres en ont fait, avec plus de raison, le gouverneur d'un jeune prince. Quoi qu'il en soit, il prétend avoir traduit ses fables du grec, mais il est facile de voir qu'en réalité il s'est borné à mettre en prose les fables de Phèdre, en rompant le mètre et en altérant le style.
FABLES LATINES DU MOYEN AGE. Hi
Imprimé d'abord à Ulm, en 1474-, puis à Dijon, avec quelques variantes, ce recueil renfermait 80 fables, dont 40 étaient évidemment empruntées à Phèdre, et un plus grand nombre, sans doute, le paraîtraient, si l'on avait conservé intact l'ouvrage du fabuliste latin; 8 autres se retrouvent dans le recueil de Perrotti, et 5 ont été restituées avec assez de bonheur par Gudius. Le Nilant, en 1707, publia 67 fables, dont 15 sont différentes de celles de Romulus, sous le nom de Fabulœ antiquœ, et 4^5 autres d'un style plus diffus et plus barbare, composées sans doute d'après Romulus et d'autres compilations, sous le nom de Romulus Nilantii. Enfin, un manuscrit de la Bibliothèque impériale publié par M. Robert, contient 22 fables, qui s'éloignent encore plus de cette rédaction ou plutôt de cette altération primitive. Ce recueil de Romulus eut une telle vogue au moyen âge, qu'il fit oublier tous les fabulistes antérieurs et devint comme la source nouvelle des fables rapportées en latin par les compilateurs, versifiées par les latinistes ou mises en français par les poètes populaires. A ce titre, il a une certaine importance. Parmi les ouvrages oii la trace de Romulus se fait le plus sentir, nous signalerons le Miroir historial de Vincent de Beanvais, au xiii^ siècle, et une série de fables composées en distiques, par un vieil anonyme, que les uns croient être Hildebert, archevêque de Tours au xii^ siècle, et que d'autres appellent Galfredus ou Geoffroi.
Nous allons citer ces principales transformations des fables de Phèdre, qui, par une étrange coïncidence, subissaient cette mutilation, en même temps que les fables de Babrius en subissaient une semblable entre les mains d'Ignatius Magister et des compilateurs by-
santins. Mais, tandis que chez les Grecs du Bas-Empire c'était comme l'épuisement d'une littérature décrépite et retombée en enfance, chez les autres nations, c'était comme les bégaiements d'une société naissante et les accents naïfs d'une barbarie féconde et d'une nouvelle littérature.
97. Voici d'abord la rédaction primitive de Romulus; on y retrouve les expressions mêmes de Phèdre, que nous avons soulignées, pour qu'on les reconnaisse plus facilement.
VULPIS ET GORVUS.
« Qui se laudari gaudent ver bis subdolis decepti pœnitent. 13e quibus similis est fabula. Quum de fenestra corvus coseum raperet, alta cousedit in arbore. Vulpis ut hune vidit, sic ait corvo : 0 corve, quis similis est tibi? Et pennarum tuarum quam magniis est nitor! qualis décor tuus esset, si vocem hahuisses claram; nulla prior, avis esset. At ille dum vult ^lacère et vocem ostendere, validius clamavit et ore patefacto coseum àe]G,c\i, quem célérité^' vulpis dolosa avidis rapuit dentibus. Tune coivus ingemuit et stupore detentus deceptum se pœnituit. Sed irreparabile factum quid juvat pceniterc?»
Le premier vers est pris tout entier de Phèdre, on n'a ajouté que le barbarisme pœnitent et l'introduction inutile et niaise, de quibus similis est fabula , à la place du vers dant pœnas pœnitentiœ, que l'on a peut-être pas compris ; le reste est la fable même presque littéralement reproduite.
98. Un anonyme du xiie siècle, avons-nous dit, nommé Salo de Parme par les uns, Gaufredus ou Galfred par les autres , Hildebert de Tours nar d'autres encore ,
mit en distiques les fables de Romiilus et obtint pendant deux ou trois siècles un succès prodigieux que l'on a de la peine à s'expliquer d'abord, mais que l'on comprend après quelque réflexion. Ses vers ont un air de naturel et de facilité; ils sont pleins d'antithèses, de jeux de mots et d'abstractions; ils sont rapides, quelquefois spirituels et même subtils ; ils ne sont pas léonins, comme tous ceux du temps; parla ils ont été longtemps admirés dans les écoles, répondant par leurs qualités et surtout par leurs défauts au goût de leur époque. L'imitation de Phèdre et de Romulus y est plus ou moins eflacée, quoique plus reconnaissable dans d'autres fables que dans celle-ci :