‹ La Fontaine et ses devanciersChapitre 24 sur 56 · DE VULPE ET CORVO · texte numérisé non relu

DE VULPE ET CORVO

Vulpe gerente famem, corvum gerit arbor, et escam

Ore gerens corvus, vulpe loquente silet : Corve décore decens, cygnum candore perœquas,

Si cantu placeas, plus ave quaque places. Crédit avis, pictceque placent preludia linguse

Dam canit ut placeat, caseus ore cadit; Hoc fruitur vulpes; insurgunt tœdia corvo;

Asperat in modico damna dolore pudor.

Fellitum patitur risum, quem meliit inanis

Gloi^ia : vera parit tsedia falsus lionor.

Il est facile de relever les traits de mauvais goût de cette fable; ces jeux de mots, que l'on eût dû éviter, s'ils eussent été naturels , et que l'on recherche alors qu'ils sont forcés et contraires à la langue : gerente famem, gerit arbor, ces répétitions ào, placeas, placcns, placent, placeat, ce fellitum, opposé à meliit, ce piclœ

lingiiœ , à peine intelligible, si toutefois il ne faut pas lire fictœ; tout cela est détestable, mais la fable a un air de rapidité et de subtilité qui devait plaire aux écoliers des Universités du moyen âge, et elle renferme deux traits assez beaux, le premier surtout, plein de sens et de précision : asperat in modico damna dolore pudor, et le dernier, vera parit tœdia falsus honor, où du moins l'antithèse a de la justesse et de la force. M. Robert cite, d'un Anglais du xiie siècle, Alexandre Neckam , six autres fables plus naturelles et moins spirituelles que celles de l'anonyme, et quatre, beaucoup plus barbares, incorrectes et inintelligibles d'un autre anonyme, toutes également en distiques et qu'il est inutile de rapporter.

100. A côté de ces poèmes, issus des écoles et des couvents, et qui reproduisent, en les altérant plus ou moins, les fables d'Esope et de Phèdre, de Babrius et d'Avianus , il s'est formé au moyen âge un grand poème rappelant les contes suivis des Indes et les longs romans de chevalerie, et dont les animaux sont les héros. Nous voulons parler du fameux roman de Renart, sur lequel nous nous étendrons en parlant des fabulistes français, mais qui doit aussi trouver ici sa place parce qu'il a été aussi écrit en latin. Avant le poème français avait paru, au xii^^ siècle, un vieux poème latin de 688 vers, intitulé Isengrinm et contenant deux récits dont l'auteur inconnu semble avoir été flamand. Bientôt après, ces aventures furent étendues et amplifiées dans un poème latin Renardus de 6000 vers élégiaques, composé aussi en Flandre et publié par M. Mone, en 1832. L'auteur y fait preuve d'un grand talent, surtout si l'on se reporte à cette époque; le style et le langage en sont

corrects et d'un goût assez sévère; il y a de l'esprit, de l'imagination et de l'intérêt.

Voici l'énuméralion des animaux qui viennent visiter le lion malade.

Contigit arreptuin fort! languore leonem

Nec refici somno nec potuisse cibo.

Noraen ei Rufanus erat, malrisque Siievœ;

Et patris Ungarici fîlius ipse fuit.

Quisque sui generis princeps accitus ad aulam,

Berfridus capris, Grimmo tribunus apris, Rearidus cervis, et Bruno prseditus ursis,

Carcoplias asinis dux sobolesque ducis, Vcrvecum Joseph, tuque, Isengrine, luporum,

Reinardus rector stirpis honorque siiee Bertiliana super capreas, et Gutero velox

Dux leporum; hos proceres regia charta jubet , Ut saltem, si nulla malum medicina levaret,

Oliicium pietas exsequiale daret Rex quoque disposito preecidere jurgia regno

Cogitât uxoi'i pignoribusquc dari.

Regia turraatim petitur domus : hoslis ab hoste

Securus veniens et rediturus erat.

Regius edicto mandaverat liorror ubique,

Pacem sub capitum conditione datam.

Sans doute , ce n'est point là un latin classique ; on peut relever des vers léonins, des infinitifs employés comme des substantifs, des mots abstraits ou détournés de leurs sens, des alliances étranges, forti languore, tribunus apris, prœditus ursis, super capreas, regia charta , cogitât dari, jus prœcidere jurgia. Mais deux choses nous frappent dans ce fragment, c'est la préci-

sion et la facilité des premiers vers et la peinture des usages et des institutions de cette époque, si toutefois nous comprenons bien la seconde partie, un peu obscure. « Une charte royale appelle tous les vassaux, pour que si la médecine ne peut soulager le roi, leur piété lui rende les devoirs funèbres. Le roi songe aussi à disposer de son trône et à faire passer à son épouse et à ses fils le droit de vider les procès. La demeure royale est assiégée par la foule ; tout ennemi doit venir et s'en retourner garanti contre son ennemi, la crainte du roi avait partout imposé la paix sous peine de la vie. »

En même temps que ce poème latin de Reinardus, commencent à paraître les trente-deux branches du roman de Renart, puis les remaniements de cette épopée satirique sous différents noms, embrassant plus de cent mille vers, pendant près de deux siècles, et dont nous parlerons plus loin.

101. Trois poètes flamands, du xii^, du xiii^ et du xiv^ siècles avaient imité le roman français et composé le poème de Reinaert en ancienne langue allemande ; ce poème, traduit en diverses langues, servit à la fin du xve siècle de base à un nouvel ouvrage en vers bassaxons ou allemands et intitulé Reineke.

Nous n'aurions rien dit ici de ce poème étranger de Reineke, qui rappelle le roman de Remardus latin et les romans français de Renart, s'il n'avait pas été traduit au XY^ siècle par Hartmann Schopper, sous le titre de Spéculum vitœ aidicœ de admirahili fallacia et astutia vitlpeculœ Remikes. Ce poème est écrit en vers iambiques de huit syllabes et d'un style médiocre ; on y trouve une certaine facilité molle, mais peu de variété ou d'intérêt ; le mètre lui-même en est fatigant pour un

poème de longue étendue, et le poème n'est curieux que comme un dernier écho affaibli de cette longue épopée satirique qui défrayait la malice de nos pères.

102. Nous devons parler encore d'un autre recueil dont nous avons dit un mot , mais qui se rattache par un point à Phèdre et à Romulus, et par d'autres au moyen âge et même à la Renaissance ; c'est le recueil de Perrotti, qui vivait au xv^ siècle, et connu sous le nom de Phœdri fahellœ novœ cluœ et triginta. Il fut attribué par les uns, tout entier à Phèdre, quoique le fond et le style en soient souvent barbares et presque inintelligibles, et, par les autres, à Perrotti lui-même, bien qu'il déclare le contraire dans son préambule :

Non sunt hi mei, quos pu [as, versiculi, Sed Œsopi sunt, Âvieni et Phsedri.

La vérité est entre ces deux opinions; ces fables sont en partie antiques par le fond et peut-être empruntées originairement à Phèdre , en partie rédigées par Perrotti ou un auteur moderne. La plupart sont faibles d'invention et quelques-unes même ridicules; elles sont très inégales; plusieurs ont un air d'antiquité évident, d'autres conservent des traces de traditions du moyen âge, sans qu'il soit possible le plus souvent de démêler ce qui appartient à chacune de ces deux sources ; il faudrait, pour cela, les rapprocher une à une des fables de Romulus et de ses successeurs, latins, allemands ou français, sans parvenir à un résultat important, car les fables sont fort médiocres, et, dans tous les cas, ont subi des altérations telles que l'on ne pourrait jamais se flatter d'avoir le texte de Phèdre.

103. Nous en citerons une qui a quelque rapport avec les fables déjà citées, et mêlée comme presque toutes les autres, de traits assez heureux et d'autres fort obscurs. C'est la dernière du recueil.

TERRANEOLA ET VULPES.

Pravis non esse fidem adhibendum.

Avis quam dicnnt terraneolara rustici,

In terra nidum quia componit scilicet,

Forte occucurrit improbœ vulpeculee;

Qua visa pennis aliius se sustulit.

Salve, inquit illa, car me fugisti, obsecro;

Quasi non abnnde sit mihi in prato cibus,

Grilli, scarabsei, locustarum copiœ.

Non est quod metuas, rogo, te raultum diligo,

Astulos propter mores et vitam probam.

Respondit contra : Tu quidem bene prsedicas,

Non sum tamen propius tibi, sed sum sub dio;

Quin sequor, et sic vitam tibi commito meam.

Le début ne manque pas de précision ni de simplicité; mais d'abord ce mot de terraneola, qui désigne sans doute une sorte d'alouette, ne se trouve pas dans les auteurs latins; les quatre premiers vers manquent un peu de cette élégance sévère de Phèdre; le septième vers renferme une faute de quantité , locusta ayant la première syllabe brève et non pas longue ; prœdicas^ dans le sens de parler, est du latin du moyen âge; mais que dire des deux derniers vers, si plats, si barbares, si lourds de pensée et de style. Les derniers mots ont une intention ironique passable, mais trop peu marquée. Telle est cette fable, assez bonne au

début, détestable à la fin; elle donne une idée fidèle du recueil de Perrotli.

104. Nous devons retourner sur nos pas pour reprendre une tradition de fables racontées d'une autre façon et dans un autre but. Ces fables sont plus étendues et font partie d'un discours suivi; elles ont pour but d'enseigner, d'une manière méthodique, la sagesse et l'usage de la vie ; elles sont d'ailleurs peu nombreuses et renferment plus de préceptes que de récits. Quelques-unes semblent empruntées aux fables indiennes : nous voulons parler d'un ouvrage célèbre de Pierre Alphonse, juif espagnol converti en 1106, et intitulé Disciplina dericalis. C'est une suite de leçons de morale entremêlées de fables et d'histoires, qui furent bientôt traduites en vers français et sous le nom de Costoicment d'un père à son fils, et plus tard en prose française, sous le titre de DiscÀpline de clergie; nous parlerons plus loin de ces deux traductions.

Un autre moraliste du xiv« siècle, Nicolas de Pergame, a composé un livre où les fables d'Esope sont mêlées aux citations de l'Evangile et des pères de l'Eglise, sous le titre de Dialogus creaturarum ou Destractorium vitiorum; nous en citerons une. Le latin en est familier et très incorrect, mais le récit a un certain intérêt, la morale en est pure et sentie ; nous soulignerons les expressions les plus incorrectes et les plus propres à la latinité de l'époque.

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