‹ La Fontaine et ses devanciersChapitre 27 sur 56 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

111. Les fables d'Esope sont traduites en prose latine. — 112. Les Deux Chèvres, d'après un thème du duc de Bourgogne. — 113. Sur les conteurs latins de la Renaissance. — 114. La Femme, le Mari et le Confesseur, d'après Pogge. — 115. La Femme nojjée, d'après Pogge et d'après La Fontaine. — 116. Autres conteurs latins en Italie, en France et en Allemagne. — 117. Caractère des récits de Gilbert Cousin. — 118. Fabie de Bebel, semblable à celle des Animaux malades de la peste. — 119. Caractère général d'Abstemius — 1:20. Conte de la Jeune Veuve, dans Abstemius. — 121. La Jeune veuve, dans La Fontaine. — 122. Les Femmes et le Secret, dans Abstemius. — 123. La Mort et le Mourant, dans Abstemius et dans La Fontaine, — 124. Morceau analogue, dans Horace et dans Lucrèce. — 125. Source de la fable du Vieillard et des Trois jeunes hommes, dans Abstemius et dans Cicéron. — 126. Supériorité et originalité de La Fontaine. — 127. Des fabulistes en vers latins de la Ficnaissance, Faerne. — 128. Le Chat el le vieux Rat, d'après Faerne. — 120. La même fable dans Phèdre. — 130. La même fable dans La Fontaine. — 131. Jacques Régnier et Alsop. — 132. V Ane juge, fable du P. Commire, imitée par La Fontaine.

— 133. Imitation de La Fontaine, par Lebeau, Giraud et Desbillons.

— 134. Conclusion sur la poésie latine moderne.

l'H . Avec la Renaissance nous allons retrouver Esope : il fut alors traduit très souvent en latin. Dans une édition d'Esope, publiée à Anvers, en 1560, par Plantin,

on trouve trente-trois fables traduites par Laurent Valle, soixante -dix -huit par un anonyme, quarante-cinq par Guillelmus Canonicus Gondanus, trente-six par Adrien Barland, et cent par Rimicius, au xv^ siècle ; toutes ces fables sont tirées d'Esope, traduites mot pour mot avec une grande sécheresse et sans aucune originalité. D'ailleurs, ce sont presque toujours les mêmes; on y a joint quatre fables de Barland et trente-huit de Guillaume Hermann, empruntées à Avianus, qui paraît avoir eu, comme Phèdre , l'honneur dangereux d'être abrégé et mis en prose. Enfin, on trouve dans ce recueil quelques fables de Crinitus, de Gerbel, de Politien, d'Antoine Campanus , qui ne valent guère mieux. Nous ne citerons aucune de ces traductions, non plus que celle dont Nevelet accompagna son édition d'Esope et des fabuhstes (Francfort, i6'10), parce qu'elles n'ont aucune valeur littéraire. 11 y a un peu plus de liberté, sans beaucoup plus de talent, dans la rédaction de Camerarius (Lyon, 1579), qui comprend plus de cinq cents fables.

A ces souvenirs classiques de l'antiquité se rattachent deux ou trois sortes d'ouvrages qui eurent beaucoup de vogue en leur temps et qui sont presque oubliés. Nous voulons parler des adages d'Erasme et des emblèmes d'Alciat.

112. Le dernier de ces fabulistes, qui empruntaient la plupart de leurs sujets à l'antiquité, c'est le duc de Bourgogne, ou plutôt son précepteur Fénelon. En effet, l'on sait que La Fontaine lui dédia son douzième livre et même reconnaît que le prince traita ou lui fournit quelques-uns de ses sujets. L'on possède à la Bibhothèque impériale le manuscrit des fables qui servaient de

texte de thèmes au jeune prince. Parmi ces fables, trois paraissent avoir été le modèle ou plutôt la matière de La Fontaine, savoir : les deux Chèvres, le Loup et le Renard, et le Renard et les Poulets dTnde. Voici la Fable des Deux Chèvres, oii nous avons mis entre parenthèses les surcharges et corrections supposées de Fénelon, d'après M. Robert, et où l'on retrouve deux des plus heureux traits de notre fabuliste.

« DuaB capellœ aberrantes a grege adrepserunt in rupes prœruptas, ut carperent morsu dumeta. Post longes circuitus (sibi invicem obviae factce sunt) ad trajectum alti livi, in quo tabula angusta pons erat. lis ex adverse positis, unaquseque contendebat se nunquam cessuram loco sociœ. Avia, iaquit (una), erat (ohm) Polyphemo gratissima. Mea (vero), respondit altéra, erat Amalthœa quse lactavit Jovem . Sie dnm sese exagitant, prsecipites ruunt in gurgitem. »

Nous verrons plus loin que Fénelon a composé pour son élève des histoires pleines de naturel et de simplicité auxquelles il ne manque qu'un peu plus d'originalité et d'enjouement, et qu'il a pleuré et fait pleurer au duc de Bourgogne la perte de La Fontaine dans une petite pièce pleine de grâce eL de sentiment imitée de la pièce de Catulle : Lugete vénères cupidinesque.

Un siècle après La Fontaine, Lebeau , non content de traduire en vers latins quelques fables de notre auteur, en mit en prose latine trente ou quarante qui, dépouillées des charmes de la poésie, n'ont qu'une élégance de convention et qu'un enjouement assez lourd. C'est là un exercice littéraire d'un médiocre intérêt pour le véritable public et que nous ne rappelons que pour mémoire.

113. Tandis que les savants de la Renaissance, aussi secs en latin que les auteurs byzantins en grec, rendaient du moins à La Fontaine le service de mettre les fables d'Esope à sa portée, et, dénués de style et d'originalilé, se bornaient à lui fournir la matière de ses fables, d'autres auteurs offraient à son talent de conteur des sujets plus neufs et plus piquants, quoique racontés avec la même sécheresse. Il est fort douteux, d'ailleurs, que ce soient eux qui les aient inventés, et il est plus probable qu'ils les avaient pris à d'autres recueils. Comme pour tous les autres genres, les Italiens donnent le signal et ont une certaine simplicité élégante dans leur narration; leurs récits sont souvent satiriques et licencieux, mais sans fiel et sans trivialité. Tels sont ceux de Pogge, dont un petit nombre, malheureusement, parait avoir été connu de La Fontaine. Voici de Pogge deux récits , dont le dernier seulement a été traité par notre fabuliste, sans doute parce que l'autre, trop satirique, sortait du cadre des fables et n'avait pas de moralité.

114. « Habebat llorentinus eques, admodnm nobilis uxorem litigiosam ac perversam quee quolidie ad religiosum confessorem, vel, ut aiunt devotum, suum, querelas \\n et vitia deferebat. Hic equitem reprehendebat objurgabatque aliquando, verbis admonitus uxojis, et ut pacem inler eos poneret , rogavit virum ad coiiîessionem peccatorum ; qua facta non dubitabat conventiiram inter eos concordiam. Parait eques. Et cum religiosus sua peccata explicare jussisset : Nequaquam est opus, inqiiit; quidquid enim unquam commisi et multo plura etiam ab u-xore sfepius tibi recitata exstiterunt. »

Le trait final est à la fois naturel et fin.

llo. « Aller uxorem, quse in fluraine perierat quserens adversus aquam proficiscebatur. Tum quidam admiratus, cum deorsum secundum aquse ciirsum illam quœri admonerel : nequaquam hoc modo reperietur, inquit. Ita enim dum vixit difficilis ac morosa fuit, reliquorumque moribus contraria, ut nunquam nisi contrario et adverso flumine etiam post mortem ambulet. »

Il n'y a là qu'une boutade assez plaisante contre l'esprit de contradiction, mais piquante par son absurdité et son excès même. La Fontaine a doublement atténué l'épigramme, d'abord en faisant dire le bon mot par un étranger, ensuite en ajoutant :

Cet homme se raillait assez hors de saison,

et il a exprimé heureusement l'excès et la persistance de l'esprit de contradiction par les quatre rimes finales.

Quiconque avec elle naîtra , Sans faute avec elle mourra, Et jusqu'au bout contredira, Et s'il peut encore par-delà.

116. Après les facéties de Pogge, publiées en 1478 à Bologne , Brusonius composa les siennes aussi à Bologne, en 1518; Pontanus fit un dialogue, où l'on trouve, entre autres récils, le Meunier, son Fils et VAtie, et Guichardin, le neveu du fameux historien, fit à Venise, en 1566, un recueil de bons mots assez bien choisis dans l'histoire ancienne ou moderne, mais dont plusieurs, imités par La Fontaine, se trouvaient déjà dans Abstemius (Venise, 1495), sur lequel nous allons bientôt revenir.

FABLES LATINES DEPUIS LA RENAISSANCE. îSi

En France , nous ne voyons qu'un seul conteur latin , assez peu remarquable, c'est Morlinus, auteur d'un livre intitulé Opus complectens novellas fabulas, ouvrage plat et licencieux; mais l'Allemagne offre un assez grand nombre de conteurs latins au xvi^ siècle et jusqu'au milieu du xvii^. Les uns, comme Gilbert Cousin et Majoli, sont des conteurs à la fois naïfs et pédantesques qui compilent toutes sortes de traditions classiques et apocryphes, sans critique, mais sans parti pris. Les autres, comme Bebel et Melander, moins moraux et plus libres, sont plus piquants, mais beaucoup plus satiriques. On y sent comme le souffle de la réforme et une critique amère des désordres du clergé. D'autres sont moins ardents et moins remarquables, ce sont Gratianus, a Sancto Elia , Hulbuseh, auteur de Silva sermomim (Basle, 1568) et les auteurs des Sermoiies convivales (Basîe, 4561) et du Spéculum exemploruni (Haguenau, 1519). Arrêtons-nous un instant sur les quatre premiers.

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