Voici une autre fable où, quoique inférieur à
La Fontaine, Abstemius soutient mieux la comparaison et a moins de désavantage. C'est celle des Femmes et du Secret, une des plus plaisamment imaginées.
(( De viro qui uxori se ovuin peperisse dixerat (129).
» Vir quidam experiri volens, an uxor commissa tegeret : Uxor, inquit, magnum portentum et silentio dignummihihac nocte conligit (cum illa enim cubans lioc dicebat) , quod enarratem, si a te non eflerri arbitrarer. Verum non audoo, quia niulieres rimarum plenas et bac illac pertinentes audio. Gui uxor : Nondum me pernosti, mi vir, qui ex aliarura ingeniis me judicas. Potins mortera mibi paterer inferri, quam aliquid contra tuam voluntatom etfcrrera; idque jurejurando cœpit affirmare. Tune maritus, quasi verbis ilbus fidem baberet : Peperi, inquit, boc ovum (dormitum enim proficiscens ovum suum attulerat); sed cave, si me amas, ne cai hoc dicas, Tute enim nosti quanto dedecori mihi esset, si ex viro gallina factus dicerer. Mulieri tarde admodum nox discedere visa est. Vix ergo aurora rutilante, cummatrem conveniens, narrât maritum duo ova peperisse. Illa vero alteri mulieri compatrem suum tria ova enixum esse. Quid multis moror? Antequam sol occideret, per totam urbem vulgatum est, bunc hominem ad quadraginta ova peperisse. Fabula indicat, quaj taceri voluraus nulli mulieri esse dicenda. »
Ce récit est bien fait et renferme plusieurs traits agréables et ingénieux. Le style en est meilleur que celui de la précédente; l'exposition du mari, pour être moins vive que celle de La Fontaine, a de l'habileté et de l'élégance, surtout dans ce trait imité de Térence et d'Horace : mulieres rimarum plenas et hac illac perfluentes audio. Il est même peut-être plus plaisant d'entendre la femme dire à son mari : Vous ne me
connaissez pas encore , que de le mettre comme La Fontaine dans la bouche d'une autre commère. Je préfère aussi ce trait : mulieri tarde admodum nox discedere visa est, aux deux vers de La Fontaine :
Mais ce serment s'évanouit Avec les ombres de la nuit,
et cet autre trait par lequel elle donne l'exemple d'enchérir en parlant de deux œufs , enfin le chiffre de quarante, comme moins exagéré que celui de La Fontaine. Nous ajouterons que, dans l'auteur français, la fin de la fable a quelques lenteurs qui ne sont pas dans l'auteur latin; mais il règne dans toute la fable de La Fontaine je ne sais quelle vivacité enjouée, quel mélange de malice et de bonhomie que l'on ne trouve pas dans Abstemius. L'un explique froidement et sans rire, l'autre badine avec son sujet et avec le lecteur; l'un raconte, l'autre met en scène; sans parler de cette facilité de versification, de cette souplesse de style, de cette verve de gai té qui font le charme éternel de tous ces petits chefs-d'œuvre.
123. Après ces deux récits plaisants, citons deux narrations d'un ordre plus sérieux et plus élevé. Dans le Mort et le Moiaroit, La Fontaine a pris à Abstemius les deux idées principales du discours de la mort, et il les a revêtues d'un style incomparable; il a, d'ailleurs, ajouté des traits heureux sur l'âge et les prétextes du vieillard, et il a fait précéder et suivre sa fable d'un prélude et d'un épilogue admirables. Mais il a trouvé dans Lucrèce un rival digne de lui. Voici d'abord le récit d'Abstemius.
FABLES LATINES DEI'llS LA RENAISSANCE. 139