‹ La Fontaine et ses devanciersChapitre 30 sur 56 · DE SENE MORTEM DIFFERRE VOLENTE · texte numérisé non relu

DE SENE MORTEM DIFFERRE VOLENTE

« Senex quidam mortem, quse eum a vita raptura advenerat, rogabat ut paululum differret, dum testamentum conderet, et cœtera ad tantum iter prsepararet. Gui mors : Cur non, inquit, hactenus prseparasti toties a me admonitus? Et cum ille eam nunquam a se visam amplius diceret : Quum, inquit, non œquales tuos modo, quorum nuUi fere jam restant, verum etiam juvenes, pueros , infantes quotidie rapiebam , non te admonebam mortalitatis tuse. ? Cum oculos bebescere , auditum minui , cœterosque sensus indices deficere , corpus ingravescere sentiebas; nonne tibi me propinqaam esse dicebam? Et te admonitum negas ! quare alterius difiPerendum non est. Haec fabula indicat ita vivendum quasi mortem semper adesse cernamus. n

La Fontaine, en portant à cent ans l'âge du vieillard, a rendu ses plaintes plus déraisonnables et non moins naturelles. L'incohérence de ces plaintes montre qu'il a tort, comme la fermeté du discours de la mort montre qu'elle a raison. L'exemple du trépas des camarades et des enfants est peut-être plus fort et plus accablant dans Abstemius; mais quelle supériorité de style dans le développement de l'avis tiré de l'affaiblissement des sens! quelle éloquence pressante et quelle poésie de tours, d'images et de pensées dans La Fontaine!

Ne te donna-t-on pas dos avis, quand la cause

Du marcher et du mouvement.

Quand tout faillit en toi? Plus de goût, plus d'ouïe.

Toute chose pour toi semble être évanouie.

Pour toi l'astre des jours prend des soins superflus.

Tu regrettes des bieus qui ne te touchent plus.

La fin d'Abstemius est bien loin de valoir celle de La Fontaine , au lieu de ce trait assez commun : « Quare ulterius difl'erendum non est. »

Allons, vieillard, et sans réplique ,

Il n'importe à la république

Que tu fasses ton testament.

La mort avait raison : je voudrais qu'à cet âge On sortît de la vie, ainsi que d'un banquet, Remerciant son hôte, et qu'on fît son paquet. Car de combien peut-on retarder le voyage?

124. Mais ici La Fontaine rencontre un rival plus redoutable, c'est Lucrèce, traitant le même sujet avec une force et une grandeur merveilleuses. Au début, il avait lutté avec avantage contre Horace , qui avait dit avant lui :

Eheu! fugaces, Posthume, Posthume, Labuntur anni , nec pietas moram Rugis et instanti senectaî AfFeret indomitseque morti.

Linquenda tellus, et domus, et placens Uxor, neque harum quas colis arborum.

Te, prœter in visas cupressus, Ulla brevem dominum sequetur.

La Fontaine dit avec plus d'énergie et de gravité •.

Défendez-vous par la grandeur; Alléguez la beauté, la vertu, la jeunesse :

La mort ravit tout sans pudeur; Un jour le monde entier accroîtra sa richesse.

Il n'est rien de moins ignoré,

Et, puisqu'il faut que je le dise,

Rien où l'on soit moins préparé.

FABLES LATINES DEPUIS LA nENAISSANCE, IM

Il a même compris que la mort, chose dure et inévitable, doit conclure d'un ton ferme et décisif. L'idée de l'hôtellerie empruntée à Cicéron {Sapientia de hoc vita discedit, tanquam ex hospitio) et celle du banquet, empruntée à Lucrèce, sont belles et bien exprimées, sauf l'hémistiche un peu trop familier, et qu'on fit so)i paquet, amené par une rime trop riche.

Mais voici quelque chose de plus majestueux dans cette apostrophe de la nature au mourant.

Deiiiqne, si vocem rcruin natura repente Mittat, et hoc alicui nostriim sic hicrepet ipsa : « Quid libi taniopere est, mortalis, qnod nimis siip;v\s Luctibus indulges? Quid modem congemis ac lies? Cur non, ut plenus vitœ! conviva, recedis? ^quo animoque capis securam, stulte, quietem? Non potius vitse tmem jacis, atque laboris? Nam tibi prseterea quod machiner inveniamque Quod-placeat, nihil est : eadem sunt omnia semper. Si libi non annis corpus jura marcet , et artus Confecti languent, eadcm tamen omnia restant, Omnia si pergas vivendo vincere sarcla; Atque etiam potius, si nunquam sis moritunis. » Quid respondemus, nisi justam intendere litem Naturam, et veram verbis exponere causam? At qui obitum lamentetur miser amplius aequo, Non merito inclamet ma gis, et voce increpet acri? ;< Aufer abliinc lacrymas, Ijaralro, et compesce querelas, (Graudior hic vero si jam seniorque queratur), Omnia perfunctus vitai prsemia, marces ; Sed quia semper aves quod abest, prœsentia temnis. Impert'ecta tibi elapsa est ingrataque vita, Et nec opinanti mors ad caput adstitit ante Quam satur ac plenus possis discedere rerum.

Nunc aliéna tua tamen œtate omnia mitte

^quo animoque ; agedum, aliis concède : necesse est. »

Jure, opinoi', agat, jure increpet inciletque.

Cedit enim rerum novitate extrusa vetustas

Semper, et ex aliis aliud reparare necesse est,

Vitaque mancipio nulli datur, omnibus usu.

La sublimité de ce langage nous frappe encore plus que les vers heureux de La Fontaine, et elle ne nous semble pouvoir être dépassée que par les terreurs et les espérances du chrétien aux approches du jugement de Dieu et de l'éternité.

125. Mais si l'on veut juger pleinement de l'originalité et du génie de La Fontaine, il faut voir le parti qu'il a tiré dans la fable du Vieillard et des Trois jeunes Hommes de quelques lignes d'Abstemius et de Cicéron.

Voici d'abord la fable d'Abstemius.

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