‹ La Fontaine et ses devanciersChapitre 3 sur 56 · OBJET DE CETTE ETUDE · texte numérisé non relu

OBJET DE CETTE ETUDE

i. La Fontaine n'a pas toujours été bien compris. — 2. Au xviie siècle il a été apprécié de tous, sauf peui-être par Louis XIV et par Boileau. — 3. Au xviiie siècle il n'a été censuré que par Voltaire , J.-J. Rousseau et Lessing. — Au xix^ siècle il a été l'objet de travaux importants. — 5. Cependant il attend encore une étude méthodique et approfondie. — 6. On se propose de rapprocher des Fables de La Fontaine : 1° Les principes; 2° Ses devanciers; 3° Son siècle et son caractère.

4. Tout le monde a lu les Fables de La Fontaine, mais on n'apprécie pas toujours tout son génie. Dès l'âge le plus tendre , on le met entre les mains des enfants, qu'il charme par son naturel, sans qu'ils puissent en sentir toutes les beautés. Plus tard , cette lecture précoce et cette admirable naïveté faisant illusion à la plupart des lecteurs, on ne relit guère ce grand poète, parce qu'on l'a lu trop tôt, et on dédaigne un peu un genre si simple et des Fables si puériles et si connues. C'est ainsi que la perfection même de La Fontaine, en en faisant un des précepteurs de l'enfance, empêche souvent de le bien apprécier; de même que Homère, Virgile et Horace, lus trop tôt

peut-être par les écoliers, ne sont plus relus quand ils seraient mieux goûtés et mieux compris, parce que leurs ouvrages, dans l'esprit des gens du monde, s'unissent à des souvenirs de contrainte et d'ennui. De nos jours, pourtant, de savants critiques ont fait de notre fabuliste l'objet de leurs études; et on s'est avisé, en y regardant de plus près, que les Fables du Bonhomme étaient le produit de l'art le plus habile uni au génie le plus heureux; en sorte que, sans rien perdre de la faveur publique comme poète aimable et naïf, La Fontaine grandit tous les jours dans l'estime des connaisseurs, comme artiste consommé! En effet, s'il possède au plus haut degré la grâce et l'enjouement, où, pour emprunter un de ses plus jolis vers :

Cet art de plaire et de n'y penser pas ;

on trouve de plus, dans ses Fables, un bon sens exquis, une composition savante, une sensibilité pénétrante, un coloris sobre et expressif, tous les genres de style et d'harmonie, une originalité piquante, en un mot, toutes les qualités des écrivains les plus éminents; et hier encore, un critique ingénieux n'hésitait pas à le mettre sur la même ligne qu'Homère, et le proclamait le plus grand, le plus populaire et presque le seul poète de la France.

2. Ce n'est pas qu'on ait attendu jusqu'à nous pour apprécier La Fontaine. Sans parler des Fouquet , des Condé , des Conti , des Vendôme , des Larochefoucault, qui l'ont accueilli, ou des femmes les plus illustres par leur rang, leur goût et leur esprit, Hen-

riette d'Orléans, la duchesse de Bouillon, M^^^ de Lafayette, et surtout M'i^e de La Sablière, qui l'ont protégé, on sait qu'il fut lié avec Racine, Boileau et Molière, vanté par La Bruyère et M^e de Sévigné, enfin admiré par Fénelon , qui le faisait goûter à son élève le duc de Bourgogne. Cependant, il semble que Boileau et Louis XIV ne lui aient pas rendu complètement justice; soit par le souvenir de Fouquet; soit plutôt parce que les contes et même les fables étaient dédaignés par le critique et le monarque, épris de genres plus nobles et plus sérieux; soit que les maximes relâchées que La Fontaine suivait dans sa conduite et ses écrits aient scandalisé leur goût sévère. Cependant, on a exagéré sur ce point les sentiments de Louis XIV et de Boileau surtout, si, comme on le rapporte dans le Bolœana , ce dernier a dit « que la belle nature et tous ses ornements ne se sont fait sentir que depuis que La Fontaine et Molière ont écrit. »

3. Au xviii^ siècle, la gloire de La Fontaine ne fait que s'accroître par les éloges qu'en ont faits Lamotte, l'ablié d'Olivet, Vauvenargues, Marmontel, Champfort, Laharpe, Gaillard, Naigeon, Dardenne, Florian, Fréron. Clément, Collin d'Harleville, etc. Ce concert de louanges étouffe la voix de deux ou trois illustres contradicteurs. Voltaire paraît chercher à le rabaisser, en lui reprochant l'absence d'invention , l'incorrection et la trivialité prétendues de son style; mais, mis en demeure de justifier ses dédains par Frédéric le roi de Prusse, il jette le livre de dépit, après quelques efforts

malheureux, et s'écrie que ce recueil est un ramas de chefs-d'œuvre. J.-J. Rousseau, dans un accès de mauvaise humeur, fait le procès à la morale des Fables, sans convertir personne à son paradoxe. Enfin, Lessing, se faisant une fausse idée de l'apologue, reproche à La Fontaine, comme nous le verrons, les grâces et la poésie dont il a orné ses Fables, et, n'osant s'en prendre à lui, s'en prend à ses admirateurs. Mais cette protestation est demeurée sans écho et mérite à peine d'être réfutée.

4. Le xixe siècle a renchéri sur l'admiration des critiques antérieurs sans que personne, excepté M. de Lamartine, dans son cours de littérature, ait repris la thèse de Voltaire, de Rousseau ou de Lessing. On a même approfondi le talent de La Fontaine et l'histoire de sa vie et de ses ouvrages. Il a été apprécié notamment par MM. Jauffret, Gustave Planche, Sainte-Beuve, Nisard, Philarète Chastes, Gérusez et Taine. Aux notes trop élémentaires de Coste, d'autres notes plus savantes ont été ajoutées par Ghampfort, Guillon, Solvet, Charles Nodier, et de nos jours, par MAL Gérusez, Lorin et Aubertin. M. Walkenaër, non content de donner la plus belle édition de ses œuvres, a raconté avec étendue la vie de La Fontaine. Enfin, M. Robert a indiqué, après MM. Guillon et Guillaume, les auteurs précédents qui avaient traité chacune de ses Fables ; et M. Loiseleur des Longschamps, après M. Silvestre de Sacy, est remonté jusqu'aux Indiens pour y trouver la source de plusieurs de ses apologues.

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