Il nous reste à examiner les poètes latins de la
Renaissance qui se sont exercés dans la Fable, sinon avec originalité, du moins avec quelque talent. Nous avons parlé plus haut du recueil de Perrotti, dans lequel il est difficile de faire la part de l'antiquité et celle du poète moderne, et des efforts plus ou moins heureux de Gudius et de Burmann pour restituer avec la prose de Romulus les vers iambiques de Phèdre. Avant que celui-ci fût retrouvé, quelques érudits traitèrent les mêmes sujets qu'Ésope ou les conteurs du moyen âge, sans parler de la traduction du Renard allemand ou de Reinecke, par Hartmann Schopper. Comme ailleurs, c'est l'Italie qui commence; c'est l'Allemagne ou l'Angleterre qui dot la marche. Au xv^ siècle, Philelphe mit en distiques des fables, dont quelques-unes ont pu servir à La Fontaine ; son style offre un singulier mélange d'élégance classique , de subtilité scholastique et d'incorrection barbare.
Un siècle plus tard , Pantaleo Candidus écrivait d'une façon plus correcte et plus naturelle, mais moins vive et plus décolorée. Beaucoup d'autres poètes latins modernes de l'Allemagne ont versifié des fables , mais sans plus de talent, excepté Vidbram , qui ne manque pas d'élégance ni de facilité; mais Arconatus, Beersmann, Carolidas Conradinus, Major, Potthius, quoique remplissant les douze volumes du recueil intitulé Deliciœ jwetarum Germanorum^ méritent à peine l'honneur d'être nommés, non plus que Reyes, Gazée, Gratianus A. S. Elia, qui offrent par-ci par-là quelque fable en vers ou en prose.
S'il n'eut ni génie ni originalité, Faerne de Rome, au xvie siècle , se distingua du moins par un recueil de cent fables, dont on remarqua l'élégance et la rapidité,
avant qu'on eût découvert celles de Phèdre. Cependant, nous pensons que ce mérite n'est que relatif et qu'il a été exagéré. D'ailleurs, comme Phèdre, Faerne manque de cette naïveté et de cet enjouement essentiels à la Fable.
128. La Fontaine semble avoir composé la fable du Chat et du vieux Rat avec deux fables, l'une d'Esope ou de Faerne, et l'autre de Phèdre, ce qui explique la duplicité d'action qui dépare un peu cette jolie fable. Quoi qu'il en soit, voici les deux récits, le premier de Faerne, en grands vers trochaïques, et le second de Phèdre, en vers iambiques; nous pourrons ainsi comparer Faerne au fabuliste romain, que nous avons peutêtre un peu maltraité plus haut et qui reprendra ici l'avantage. Nous commençons par Faerne.
Miiriiim vis magna in unis sevura agebat adibus : Qui vidantes felis astu se in dies absumier, Hoc suis cepere rébus remedi, ut excelsissimam Jîldium partem tenerent liosti inaccessam suo.
C'est reprendre les choses de trop haut; il fallait, comme La Fontaine et Phèdre, se placer d'abord au point de vue du chat; le style est d'ailleurs précis, mais sans couleur.
Quod salubre constitutum muribus servantibus, Hune vicissim excogitavit callidus fêles dolum, Ut tigillo prominenti pariete ex domestico Applicens pedes supinos capite deorsum pendule Morluum simularet : bunc sic pendulum unus murium Tecto ab alto conspicatus : nec, si ait, tam mortuum Te vidcrem, nt follis ex te fieret, unquam fiderera.
Il aurait fallu, comme dans Phèdre et La Fontaine, opposer l'imprévoyance des autres rats à la prudence de celui-ci; Faerne a rendu aussi le mot d'Esope et de La Fontaine beaucoup plus froid par son commentaire, tam mortuum^ ut follis ex te fieret, au lieu de >iàv Qvxui yh^, quand tu serais sac. Quant à Phèdre, il a pris un autre tour. Voici la moralité de Faerne :
Qui cavet ne decipiatur, vix cavet quanlura cavet; Etiam cum cavissc ratus est, ssepe is cautor caplus est.
Le premier vers, dans sa répétition symétrique et paradoxale est excellent; le second en est un inutile commentaire et devait être supprimé.