MUSTELA ET MURES
Mustela cura aiiiiis et senecta debilis Mures veloces non valeret adsequi, Involvit se farina et obscure loco Abjecit negligenter.
Il vaut mieux attribuer la ruse du chat à la défiance des rats qu'à la faiblesse de l'âge , comme l'ont fait Esope, Faerne et La Fontaine.
Mus escam putans Adsiluit, at compressus occubuit neci.
Aller similiter : deinde periit tertius. Aliquot secutis, venit et retorridus
Mot excellent imaginé par Phèdre ou appliqué par
lui dans ce sens de ridé et de retors, desséché et rac-' corni par l'âge et par l'expérience, mot encore renforcé par le vers suivant :
Qui ssepe laqueos et muscipula efï'ugerat; Proculque insidias cernens hostis callidi : Sic valeas, inquit, ut farina es, quœ jaces.
Le mot du rat est très piquant et plein de malice, mais, pour la portée de la fable, nous préférons celui d'Esope et de La Fontaine, qui imprime mieux encore l'idée de la défiance :
Rien ne te sert d'être farine, Car. quand tu serais sac, je ne m'approcherais pas.
Phèdre n'a pas mis de moralité à sa fable, et elle n'était pas nécessaire; son récit l'emporte sur celui de Faerne, mais il est bien inférieur à celui de La Fontaine.
130. Les deux fables latines manquent de trois qualités nécessaires : le merveilleux, le relief et l'enjouement. En effet, sauf le mot de la fin, en quoi ces animaux diffèrent-ils des autres; la ruse du chat enfariné et la défiance du rat ne sont-ils pas des faits ordinaires ; qu'y a-t-il là d'humain et qui rende la fable piquante par cette demi-métamorphose dos animaux en hommes; où est la peinture des attitudes et des sentiments? Enfin, où est, sauf le dernier trait, la gaîté qui doit animer le récit? Pour tout cela, il fallait la naïveté, que n'ont jamais eue ni Phèdre ni Faerne et qui caractérise La Fontaine, c'est-à-dire quelque chose d'enfantin dans l'esprit, avec un jugement sain et beaucoup d'art, qui
fait que l'auteur ait vu et fasse passer l'action sous les yeux de l'imagination , qu'il s'en amuse sincèrement comme un grand enfant. Et tel était La Fontaine. Aussi, vous allez voir chez lui la lutte en règle de deux personnages, chat et rat par l'habit et les faits, hommes par les attributs et les idées; de là tout le charme de la Fable. Le chat, c'est Rodilard, ce fameux conquérant de l'histoire des chats.
Un second Rodilard, l'Alexandre des chats,
L'Âttila, le fléau des rats.
Qui voulait de souris dépeupler tout le monde.
Voilà la personne vivement tracée (^ans l'esprit. Voici les faits ou la description pittoresque et vraisemblable •
Le galant fait le mort, et, du haut d'un plancher, Se pend la tête en bas : la bète scélérate , Par de certauis cordons se tenait pai' la patte.
De fait, c'est impossible à un chat, mais c'est à demi expliqué à l'imagination qui entrevoit les cordons, cela suffît. Nous allons voir l'autre parti, celui des rats, également doué de la réflexion, des sentimsnts et des facultés de l'homme.
Le peu/)le des souris croit que c'est châtiment Qu'il a fait un larcin de rôt ou de fromage, Egratigné quelqu'un, causé quelque dommage; Enfin qu'on a pendu le mauvais garnement.
Toutes, dis-je, unanimement, Se promettent de rire à son enterrement.
Vient ensuite une double peinture charmante et qui
rend aux animaux leurs allures ; il les a vus et les fait voir.
Mettent le nez à l'air, montrent un peu la tête , Puis rentrent dans leurs nids à rats , Puis, ressortant, font quatre pas, Puis enfin se mettent en quête.
Mais voici bien une autre fête :
Le pendu ressuscite, et, sur ses pieds tombant. Attrape les plus paresseuses.
Vous entendrez le cruel vainqueur railler ses victimes.
Nous en savons plus d'un, dit-il, en les gobant; C'est tour de vieille guerre, et vos cavernes creuses Ne vous sauveront pas, je vous en avertis. Vous viendrez toutes au logis.
Après le second tour du chat qui
Blanchit sa robe et s'enfarine,
raconté plus brièvement, comme il devait l'être, et qui trompe encore la geiit trotte-menue, voici venir le rat défiant et expérimenté, et il n'est pas moins reconnaissable que le chat.
Un rat, sans plus, s'abstient d'aller flairer autour. C'était un vieux routier, il savait plus d'un tour; Même il avait perdu sa queue à la bataille.
La Fontaine peint ainsi d'un seul trait expressif; mais, au heu de la bataille, cxv eût mieux aimé que ce fût dans une souricière, un inege, comme chez Phèdre, et comme pour le vieux renard d'une autre fable, qu'il eût perdu la queue; car, c'est au prix de maint échec et quelque
fois d'un membre que s'achète l'expérience. Enfin, voici la raillerie un peu étendue, contre le chat trompé dans son stratagème, et aiguisée par l'apostrophe.
Ce bloc en farine ne me dit rien qui vaille ,
S'écria-t-il de loin au général des chats;
Je soupçonne dessous encor quelque machine ;
Rien ne te sert d'être farine :
Car, quand tu serais sac, je n'approcherais pas.
La Fontaine, dupe volontaire, et amusé jusqu'au bout du merveilleux naturel de la fable, se mêle à ses personnages jusque dans la moralité.
C'est fort bien à lui; /approuve sa prudence. Il était expérimenté , Et savait que la méfiance Est mère de la sûreté.
On ne trouve à reprendre dans ce chef-d'œuvre qu'un peu de longueur au début. La duplicité d'action s'excuse facilement, puisqu'on a deux tableaux charmants au lieu d'un, et qu'ils se correspondent, en montrant d'un côté le danger de la présomption, et de l'autre la sûreté de la méfiance. Encore une fois, les deux fables antérieures à La Fontaine ne peuvent être regardées que comme des matières, des canevas plus ou moins bien dressés, que lui seul a su mettre en œuvre et s'approprier véritablement.
131. Transportons-nous au xvii^ siècle et en France. Jacques Régnier publia à Dijon, en 1643, un recueil de fables, sous le titre de : Apologi Phœdrii, écrit avec correction, mais avec un peu de lourdeur, et auquel La Fontaine a emprunté quatre ou cinq sujets
Quelques années après que La Fontaine eut publié ses fables, en 4698, l'Anglais Alsop publia, à Oxford, un recueil de fables imitées d'Esope , et traduites par lui en vers latins assez faciles et assez élégants
132. En France, cinq contemporains de La Fontaine composèrent quelques fables en vers latins , savoir : le savant Tanaquil Faber ou Lefebvre, l'élégant Ménage, qui versifiait dans tous les genres et dans toutes les langues; Charles du Perrier (Carolus Pererius), dans le Carpenteriana ; un auteur inconnu et resté manuscrit, Reboul ou Rebullus, dont M. Robert a publié deux fables médiocres. Enfin, le père Comraire, qui a laissé vingt-deux fables assez élégamment écrites, mais gêné ralement trop longues, sans naturel et sans intérêt.
Cependant, ce dernier eut l'honneur que La Fontaine mît en vers français la fable de VAne juge, aujourd'hui perdue, comme on le voit par ce remerciement élégant du savant jésuite.