‹ La Fontaine et ses devanciersChapitre 36 sur 56 · Nous allons retrouver une littérature populaire · texte numérisé non relu

Nous allons retrouver une littérature populaire

lo6 FABLES FRANÇAISES LI" MOYEN AGE.

et les fables avec leur caractère essentiel de naïveté et liVnjoiiement i]u'elles n'avaient presque point jusqu a- Las. Il semble rnème que ce genre de poésie, un peu merveilleux et enfantin, con-venait mieux à une société simple et crédule et h des peuples dans l'enfance. En effet, il n"a manqué à la Fable du moyen âge qu'un art plus sévère, un style moins prolixe et plus poétique et surtout une lan.iue plus parfaite. Mais elle a souvent un cachet de bonhomie, de gaîté, de liberté et de malice qui la rapproche de La Fontaine . ou plutôt dont La Funtaine seul a hérité, parce qu'il avait conservé quelque chose de ces qualités de nos aïeux.

136. Les animaux tiennent une grande place dans les légendes , Fart et les armoiries du moyen âge. La superstitirin leur attribue des propriétés précieuses ou terribles , à l'exemple de Fantiquité , et selon le symbcilisme de FApocalypse.Si on ne les met plus au-dessus ou au niveau de l'homme éclairé et relevé par la rehgion. un les fait servir à notre enseignement, tantôt par des fables empruntées à Esope et à Phèdre, ou plutôt à leurs abréviateurs, tantôt par des poèmes plus étendus et d'un genre tout nouveau. Mais si le merveilleux est outré dans ces poèmes, la moralité, autre condition de la Fable, en est beaucoup moins précise et moins marquée. C'est d'abord une narration badine, sans autre but que d'amuser, puis une parodie enjouée de l'épopée, enfin une satire amère de toute la société.

137. Le rrirnan de Reuart est une épopée burlesque où le renard, app-lé auparavant gourpil ou vorpil (de vulpes), joue le principal rôle sous ce nom propre, devenu depuis le nom commun de l'animal par le succès qu'eut ce poème. Pendant plus de deux siècles, J

il fut accueilli, refait et redit par toute l'Europe, et devint si populaire, qu'un auteur contemporain reproche aux prêtres d'en faire peindre les traits plus que ceux de Notre-Dame et des Saints. On ne sait pas bien encore quelle en fut l'origine. Selon les uns, Reginald, prince d'Austrasie au ix<^ siècle, résistant au roi par la ruse plutôt que par la force, aurait été odieux et chanté sous le nom de Renard {viilpecula); selon d'autres, c'est une imitation de l'ouvrage indien ou plutôt persan, le Cailla et Dimna, répandu en Europe, à la suite des croisades, et dans lequel le renard supplante le bœuf, auprès du lion, roi des animaux; d'autres voient l'origine de ce roman dans les légendes du Nord, d'autres dans les fables latines, alors assez répandues et développées selon le goût du temps. Toutes ces origines ne s'excluent pas , et toutes ont pu donner naissance à cette épopée badine et puérile qui répondait fort bien aux dispositions des esprits. L'on retrouve, en effet, ces différents traits dans le roman, ou plutôt les romans de Renart.

Grimm attribue au Renard une origine germanique, et les noms des deux principaux personnages paraissent appartenir à la langue allemande, bien que les autres noms soient français. Les deux poèmes latins sont flamands et avaient été précédés, d'après M. Fauriel, par des poèmes populaires, peut-être en latin barbare, quoiqu'ils semblent écrits dans un idiome vivant et parlé. 11 en est fait mention dès l'an 1112. Après les poèmes latins et allemands, l'œuvre fut reprise en France au xiiie siècle avec passion et eut une grande vogue pendant longtemps. (Voir l'article de M. Fauriel sur les romans de Renart, dans l'histoire de la Gaule littéraire, tome xxii.)

Il y a trois romans de ce nom, clans trois langues et de trois époques difl'érentes. Reinardus , en latin, semble être du xii^ siècle et sorti des écoles et des cloîtres. Le roman de Renart et ses suites commence à la fin du xiie siècle et continue jusqu'au début du xiv^; enfin, le roman allemand de Reinecke date de la fin du xv^ siècle. Nous avons parlé du premier et du dernier. Bornons-nous aux poèmes français, chacun de ces ouvrages ayant, avec un certain fond commun, une originalité particulière.

138. Les Renarts français sont an nombre de cinq; le plus ancien est le roman de Renart, qui a 30,000 vers et qui comprend trente-deux branches ou parties diverses, dont la plupart ne se tiennent pas entre elles et qui ne forment pas un tout. Il est de plusieurs époques et a plusieurs auteurs , dont trois seulement sont connus : Perrot de Saint-Cloud, ou Perrin de Saint-Clost, un prêtre de la Croix, en Brie, et Bernard de Lison, normand. Ces branches sont très inégales en longueur et en mérite : les dix-huit premières ont assez la couleur de la Fable et sont enjouées sans malignité; ce sont les meilleures et les plus anciennes, c'est-à-dire qu'elles sont de la fin du xii^ et du commencement du xiii^ siècle, ainsi que les branches vingt-sept et trente. Les autres sont postérieures, moins bonnes, et pleines d'allusions satiriques à la société féodale. Le fond du poème est la lutte de Renart contre Isengrin le loup , à qui il a joué mille tours et dont il a séduit la femme Hersent, et la plainte que celui-ci porte contre Renart devant le roi Noble, laquelle n'a pas d'issue. Le poème n'a pas d'unité, n'ayant ni commencement proprement dit , ni dénouement. La plupart des branches ajoutées successivement ont peu ou point de liaison entre elles; les

unes sont des apologues simples et détachés, les autres des récits plus suivis et des parodies de la chevalerie. Le renard y dupe d'ordinaire tous les animaux. Il est plein de malice, d'esprit, d'invention, mais aussi de fourberie et de méchanceté; l'homme, dans ce roman, n'a qu'un rôle secondaire, celui d'un villageois dupé comme les autres par le renard. On a dit que celui-ci représente la ruse triomphant de la force et du droit, protestant contre le principe de la chevalerie, et confisquant à son profit toute la féodalité, dont il fait la satire par son succès même. Cette vue trop systématique ne s'applique pas à tout le poème, ni surtout aux premières branches qui n'ont aucun parti pris de ce genre. Ce n'est que dans les autres romans qu'apparaît surtout l'intention satirique contre la noblesse et le clergé. Le renard, animal rusé et malin, est tantôt sage et tantôt pervers dans le Calila, plutôt habile et fin que méchant dans Esope et dans Phèdre. Et en effet, la finesse est quelquefois louable pour discerner le vrai du faux, le bien du mal, l'intérêt du danger, et même pour démasquer la sottise et exciter l'hilarité. Tel il paraît quelquefois dans le roman de Renart et le plus souvent dans La Fontaine. Mais aussi la ruse est blâmable et funeste quand elle trompe, qu'elle ment, qu'elle trahit ses amis et fait servir l'esprit à l'égoïsme, à l'injustice et à la méchanceté. Or, telle est trop souvent la ruse du renard dans le roman de ce nom. Ce triomphe de la fourberie peut séduire un instant les cœurs faibles et corrompus, mais "il ennuie et rebute à la longue, surtout quand il n'est suivi ni de punition ni de repentir. C'est là une des causes de l'ennui que cause ce poème, indépendamment de son étendue, de ses Ion-

gueiirs, de ses obscurités et de son mètre mal choisi, et malgré des passages assez nombreux, pleins de grâce, de finesse et de gaîté. €et écueil était presque inévitable dans un poème composé sans suite , avec une disposition railleuse, et surtout quand le principal personnage est un animal , dont le caractère propre doit rester le même et ne peut être, comme chez l'homme, susceptible de sens moral et d'amendement. Le renard est rusé , le loup brutal, et ils ne peuvent être autrement; la ruse étant instinctive n'est point susceptible de résipiscence, et le renard doit rester impénitent; du moins, il eût fallu le montrer puni à la fin plutôt que triomphant; au point de vue de la morale et de l'art, ce triomphe persistant du mal attriste et repousse; les meilleurs critiques en sont convenus.

139. 2° Renart le Bestourné est un petit poème de 160 vers, de Rutebeuf, trouvère du milieu du xiiie siècle; le rhythme en est heureux, mais il est plein d'allusions obscures. C'est une satire fort médiocre contre la cour et dans laquelle le roi lion permet aux forts d'opprimer les faibles.

3» Le Renard Couronné a 4,000 vers. Renart y agit avec suite et en homme prudent. Après avoir trompé Isengrin, il est absous par Noble le lion; comblé d'honneurs, il parcourt divers pays, va à Rome où il est bien accueilli par le pape, et continue de régner par l'orgueil et la fausseté. C'est une allégorie suivie et satirique, mais assez, médiocre. C'est à tort qu'on l'a attribuée à Marie de France, qui vivait vers l'an 1230, tandis que le poème est de la fin du xiii^ siècle. Cette opinion s'appuyait sur la mention qu'elle fait d'un comte Guillaume et sur ses fables mises à la suite du poème dans

le manuscrit. Mais le comte Guillaume, cité dans le Renard couronné, est un comte de Flandre, mort plus tard. Et quant au voisinage des fables, il ne prouve rien. D'ailleurs, on ne reconnaît dans le roman ni le ton, ni le langage de Marie de France, comme M. Rothe l'a démontré.

4-0 Renart le Nouvel est un poème de 8,000 vers de huit syllabes et à rimes plates comme tous les autres. Il est de Jacquemart Gelée, de Lille en Flandre, en 4290. R est divisé en trente-huit branches et en deux livres, qui semblent la répétition l'un de l'autre, dans des termes différents. Ce poème forme un tout complet et diffère des autres romans sur le renard ; le style en est grave, les personnages n'ont presque plus rien des animaux. Ce sont des chevaliers faisant un siège en règle du fort Malpertuis, où s'est réfugié le renard ; la satire , d'abord sans fiel, est ensuite très amère contre les désordres du clergé , et l'allégorie y gagne du terrain. Ce poème date de la fin du xiii^ siècle, sous Philippe-le-Bel , et se rattache peut-être aux démêlés de ce prince avec le pape.

iAO, 5° Enfin, Renart le Contrefait n'a pas moins de 50,000 vers, c'est un remaniement du premier roman de Renart. l\ a deux parties : l'une, composée de 1319 à 1322, l'autre, de 1328 à 1341; peut-être sont-elles du même auteur, c'est-à-dire un clerc de Troyes qui ne se nomme pas. Le récit y *a peu de place, mais on y étale beaucoup de fausse érudition et d'allégories morales. L'histoire sainte et l'histoire de France y remplissent des tirades de 7,000 vers dans un entretien de Noble et de Renard. Ce poème est donc plus curieux pour l'histoire des idées qu'au point de vue poétique.

Il est resté inédit, bien que M. Robert et M. Tarbé en aient donné des extraits.

141. Tels sont les cinq poèmes de Renart, formant ensemble près de 100,000 vers, sans parler d'autres branches inédites, et d'un poème inédit aussi intitulé Faitvel^ dont l'héroïne est Fauve la Jument, et qui est plein d'allégories morales. De ces poèmes, le premier et le dernier seulement renferment des fables et doivent nous arrêter. Ces fables sont au nombre de trente environ et roulent sur une douzaine de sujets, traités souvent trois ou quatre fois et repris plus tard par La Fontaine. Les plus ordinaires sont : le Coq et le Renard, ou le Renard et le Corbeau , le Loup , le Renard et le Cheval, le Loup et le Renard descendant dans un puits, le Lion partageant la proie entre le Loup et le Renard. Elles ont des caractères particuliers , sont assez développées et se rapprochent plus du conte que de la Fable, par leur étendue et leur absence de moralité. Ces récits sont très inégaux, quelquefois rapides et spirituels, souvent assez prolixes et un peu ennuyeux ; le fond en est peu varié, étant emprunté à Esope et même au Calila. Hs ont le ton de l'épopée burlesque, une sorte de malice et de naïveté gauloises, et sont racontés avec gaîté et avec complaisance. Ce ne sont pas en général les moins bonnes parties de ces longs poèmes.

142. D'ailleurs, la fable du Renard et du Corbeau se trouve aussi dans le roman de Renart, mais trop longue et peu naturelle. Ainsi, le corbeau Tiercelin tient le fromage dans ses serres et non dans son bec, ce qui détruit toute vraisemblance, et ce n'est qu'après avoir chanté trois fois :

Que li pie destre li desserre Et le fromaches chiet à terre.

Mais la fin ne manque pas de malice; on y peint ainsi le renard :

Qui le fromage a tôt mangié.

Ne plaint fors la maie foison.

Cist cous li vaut une poison ; Et quand il se fut desjeunez Si dist : Des l'eure que je fus nez Ne manjai de si bon fromage.

Ce dernier trait est plein de force et de naturel. Au reste, ce qui distingue les romans de Renart des fabulistes proprement dits , c'est la forme épique du récit. Des formes simples et concises de l'apologue, on arrive à des récits de plus en plus complexes, pittoresques et étendus. De la naïveté primitive, on passe à des développements qui ne sont pas toujours un perfectionnement et dans lesquels l'art recherche la nouveauté, la variété, un certain luxe d'accessoires et un raffinement d'idées, d'abord naïl et gracieux, puis fastidieux et excessif. Telles sont les vicissitudes naturelles et presque inévitables de l'art se développant librement. Ainsi la fable d'Esope , du Renard et du Corbeau , devient une épopée en miniature. Renard, dans une des branches du roman, sort de son fort de Malperlnis, affamé et en quête de proie. Il arrive dans un lieu charmant, décrit avec complaisance. R s'y roule d'abord, mais bientôt il aperçoit Tiercelin le corbeau, qui, perché sur un arbre, a un fromage dans son bec. Ce fromage a été volé à une femme qui en faisait sécher au soleil et qu'il a accablée

d'injures. Un long colloque s'engage entre Tiercelin et Renard. Il a connu, dit-il, le père du corbeau, lequel chantait merveilleusement. Le corbeau chante aussi et perd son fromage. Renard voudrait encore prendre le corbeau , mais il manque son coup et n'attrape que quelques plumes. (Voyez M. Fauriel sur le Renard.)

14-3. Nous allons citer ici la fin de la fable du Renard et du Coq, tirée de la cinquième branche, et qui donnera une idée des longueurs, de la naïveté et de la finesse du roman de Renart. Voici, d'après M. Rothe, l'analyse de cette branche de 4-50 vers. Elle ne renferme que ce récit un peu traînant, et ne se lie ni à la précédente ni à la suivante.

(( Renard s'approche d'une ferme où il y a des coqs et des poules dans un enclos entouré de buissons et de ronces qui en défendent l'entrée. Il se blottit dans les choux. Le coq Chantecler le fier en est vainement averti par la poule Pinte. L'incrédule s'endort et rêve du renard. Lorsque Renard s'élance, le coq échappe et s'envole sur un tas de fumier. Renard fait le doucereux, lui persuade d'essayer de chanter les yeux clos aussi bien que son père Chanteclin, puis le saisit à la gorge et l'emporte. Avertis par sa femme, le vilain Constant et ses valets courent et crient après lui. Par le conseil du coq, Renard les brave et ouvre la bouche, le coq s'envole alors, se perche sur un arbre et se moque du Renard, qui est contraint de s'en retourner à jeun. »

On voit, par cette analyse, en quoi ce récit se rapproche ou s'éloigne des deux fables de La Fontaine, le Corbeau et le Renard, le Renard et le Coq.

Renart commence à porpenser Comment il porra Chantecler

Engingnier; qar s'il se remue,

Dont a il sa proie perdue.

Dant Chanlecler, ce dist Renart ,

Ne fuiez pas, n'aiez regart;

Moult par sui liez (1) quant tu es sains.

Que tu ïes ines cosins germains.

Chautecler lors s'asséura ,

De la joie un sonet chanta.

Ce dist Renart à son cosin :

Membre vos (2) mes de Chanteclin

Le bon père qui t'engendra?

Unques nul cos si ne chanta ;

Tele voiz ot et si cler ton.

Que d'une liue l'ooit-on;

Et moult chantoit a longue alaine , ,

Les deus eulz clos, et la voiz saine;

D'une grant lieue l'en l'ooit,

Qant il chantoit et refrenoit.

Dist Chantecler : Renart cosin ,

Volez me prendre par engin.

Certes, ce dist Renart, non voit.

Mes or chantez, si clingniez l'oil ;

D'une char somes et d'un sanc (3) ;

Miex vodroie estre d'un pie manc (4)

Que vos mesface tant ne qant (5),

Que tu es trop près mon parent.

Dist Chantecler : pas ne te croi ,

Un poi detrai en sus de moi (6) ,

Et je dire une chançon.

N'aurai voisin ci environ

Qjii bien n'entende mon fausset.

Lors s'en est souriz Renardet.

(1) Joyeux. — (2) Ne vous souvenez-vous plus. (3) Nous sommes de la même chair. — (4j Privé. (5) Eu quoi que ce soit. — (6) Retire-toi un peu.

Et dist Renart : Chante, cosins,

Je sauré bien se Chanteclins

Mes oncle s'il vos fu noient (1).

Lors encommence hautement.

Lors chanta Chantecler un vers,

L'un oil ot clos, et l'autre overs;

Car moult forment cremoit Renart (2);

Sovent regarde celé part (3).

Ce dist Renart : Ce n'est noient (4);

Chanteclin chantoit autrement

A un lonc tret, a eulz cligniez,

C'on l'ooit d'outre les plessiez (5).

Chantecler cuide que voir die (6).

Lors commence sa mélodie ,

Les eulz clignez par grand aïr (7).

Lors ne volt plus Renart sotfrir,

Par de dessus un rouge chol

Le prend Renart parmi le col,

Fuiant s'en va et fet grant joie

De ce qu'il a encontre proie.

Tuit (8) s'escrient : Vez (9) le gorpil;

Or est Renart en grant péril ,

Et le coc, se il ne set d'art.

Comment, fet-il, sire Renart?

N'oez vos quel honte il vos dient

Cil vilain qui si fort vos huieut?

Costant (10) vos siut, plus que le pas.

Car si lanciez un de vos gas ,

A l'issue de celé porte ,

Quand il dira : Renart l'emporte !

(1) Si Chanteclin mon oncle vous est de rien, s'il est votre père.

(2) Il craignait bien fort. — (3) De ce côté. — (4) Ce n'est pas cela. (5) De l'autre côté des prés. — (6) Qu'il dit vrai.

(7) Violence. — (8) Tous. — (9) Voyez. (10) Constant, le nom d'un vilain.

Maugré vostre (1), ce poez dire; Ja ne'l porrez miex desconfire.

N'est si sage qui ne foloit.

Renart qui tôt le mont (2) déçoit Fut decéuz a ceste foiz.

Car il cria à haute voiz :

Maugré vostre, ce dist Renart, Enpor-je de cestiu ma part, Maugré vostre en ert-il portez.

Li cos qui ert (3) touz amortez, Qant il senti laschier la bouche, Bâti ses èles', si s'en touche (4), Et vint volant sur un pomier.

Et Renart fut seur le terrier, Grains et marriz et trespensez (5) Du coc qui li est eschapez.

Chantecler a gité un ris :

Renart, fet-il, que vos est vis?

De cest siècle que vos en semble (6)?

Li lechieres (7) fremist et tremble Si li a dit par félonie :

La bouche, fet-il, soit lionie, Qui s'entremet de noise fere , A l'eure quel se devrait tere !

Fait Chantecler : Et je le voil; La maie goûte li criet l'oil (8) Qui s'entremet de sommeillier A l'eure que il doit veiller !

Cosin Renart, dist Chantecler, ' Nus ne se doit en vos fier.

Dahez ait votre cosinage (9) !

Il me dut torner à domage.

(1) Malgré vous. — (2) Le monde. — (3) Etait. (4) Se pique de l'éperon. — (5) Aôligé et rêveur. (6) Quel est votre avis? — (7) Le glouton. (8) Que la goutte crève l'œil. — (9) Malheur, peste.

i68 FABLES FRANÇAISES DU MOYEN AGE.

Renard traitre, alez vos ent, Si vos estes ci longement, Vos i lerez celé gonele (1).

Renart n'a*"soing de sa favele (2); Ne volt plus dire, ains s'en retorne, Que ileques plus ne sejorne.

Besoingneux est, s'a le cuer vain, Par une broce, lez un plain (3) Renart s'en va toute une sente ; Moult est dolent, moult se démente Du coc qui li est eschapez , Que il ne s'en est saoulez*.

II y a de la facilité et de l'enjouement dans ce récit et même un certain talent d'observation et de mise en scène. Mais sans parler des longueurs, le style manque de poésie et de distinction. Ce qui nous frappe le plus, c'est le bégaiement gracieux d'une langue et d'une société naissr.nte, et la conformité du style avec la disposition des esprits. D'ailleurs , c'est moins la fable dans sa précision expressive que l'abandon du conte ou d'une sorte d'épopée familière. Si d'autres pages sont plus vives et plus brillantes, un plus grand nombre encore sont plus lâches et plus prolixes. Cette citation peut donc donner du roman de Renart une idée assez équitable.

144. Du Renart Contrefait, nous donnerons ces fragments de la fable du Loup qui veut acheter à la jument Fauve son poulain (Edit. de M. Tarbé) :

Lors s'en est a Fauve venus, Devant li s'est estant tenus ,

(1) Votre peau. — (2) Fable.

(3) Par une bruyère, près d'une plaine.

Et dist : Fauve, délivre-moi Ce poulain que ge ilec voi.

Car pour mon droit le doi avoir; Or tost si en fais ton devoir.

Dist Fauve : Non contredi mie ; Je suis dou faire appareillie.

Mais que bautisiez soit avant (1).

Non est ce par joute convant (2)?

Par telle ordonnance en tenons.

Or di, Fauve, quels iert ses noms?

Je m'y otroy, par Jhésuchrit , Et dist Fauve : Il est écrit Dedans la sole de mon pié ; Dont tu dois avoir le cuer lié (3).

Or garde mon (4) quel nom y a.

Fauve le pié tendu li a

Lors se mest Yssangrin à genous, Sa tête dessous le pié boute, Et dist : Fauve, je n'i voi goûte.

Tu ne ses le pi€ a point mètre.

Lors dist Fauve : Voiz ci la letre , Dou pié le fîert (5) sur le sommet, Si que envers terre le met.

Tous estendus, tous estormiz; Pour néant fust-il endormis.

Fauve s'enfuit et ses poulains.

Ce récit, consacré dans son absurdité, est assez bien fait , mais trop long dans la plupart de ces poèmes , le plus souvent prolixes jusqu'à exciter l'ennui; nous avons cru devoir l'abréger pour en donner une idée.

(1) Qu'il soit baptisé. - (2) N'est-ce pas convenu tout à l'heure? (3) Le cœur joyeux. — (4) Regarde donc. — (5) ?>appe.

145. Disons quelques mots d'un autre poème plein de contes arrangés de manière à former un cours de morale pratique. Cet ouvrage a un double mérite, pour le fond honnête, sérieux et sensé, et pour la forme assez nette et assez soignée; mais il brille peu par l'invention. C'est le Castoiement ou l'enseignement d'un père à son fils, traduction ou plutôt imitation en vers français de l'ouvrage latin de Pierre Alphonse, Disciplina dericalis, dont nous avons parlé plus haut. Il y a deux rédactions assez différentes et qui paraissent toutes deux du treizième siècle. L'une pubhée par Barbazan se rapproche plus du texte, et est d'un style plufi ferme et plus précis ; ainsi la fable du Villageois et du Serpent n'y a que 32 vers. L'autre, plus libre et plus prolixe, n'est qu'une imitation, et semble inférieure et un peu moins ancienne, sans que nous osions l'affirmer : elle a été publiée par la société des Bibliophiles ; la même fable y a 60 vers.

Voici une petite fable bien racontée, dont le trait final eût fait envie à Molière ou à La Fontaine qui a aussi une fable du Mulet se vantant de sa généalogie. Elle est tirée de la rédaction pubhée par Barbazan.

Li goupiz un mul rencontra , Quel chose fu li demanda Li mul li respondi adroit.

Dist que faiture Dieu estoit (1), Dist 11 goupilz : Ce sai ge bien, Mirs je demant un autre rien (2), Ge vueil savoir qui fu ton père, Et si me di qui fu ta mère.

(1) Une créature de Dieu. — (2) Chose.

Li muls répondit au goupill :

Mes oncles fu cheval gentill (1).

Ne volt pas dire vérité Que l'asne l'éùst engendré.

M. Robert cite enfin avec éloge quelques vers heureux deGaulhier de Coincy, prieur de Smédard, qui vivait au commencement du treizième siècle, et auteur d'une vie des anciens Pères, ou recueil de contes dévots. Mais on y trouve peu ou point de fables et seulement deux ou trois sujets qui se rattachent de loin à ceux de La Fontaine. Il est inutile d'ailleurs de rappeler que 'notre fabuliste n'a connu aucun des auteurs du moyen âge dont nous avons parlé, pas plus que ceux dont nous allons parler encore , bien qu'il semble se rapprocher par sa naïveté de quelques-uns et notamment de Marie de France qui va nous arrêter quelque temps.

146. Nous abordons les fabuHstes proprement dits. Il semble que ce genre convient merveilleusement au moyen âge, conteur, crédule et naïf. Aussi les fables de Phèdre et d'Avianus, mises en prose, étaient-elles très-répandues et mêlées à d'autres fables ésopiques ou indiennes; mais elles restèrent d'abord en latin, et ce ne fut guère qu'au xiP siècle qu'elles furent mises en vers français. Nous trouvons d'abord quatre poètes d'une époque et d'une valeur différentes : Marie de France, Ysopet I, Ysopet II, et Ysopet-Avionet. Ce sont les noms de trois recueils de fables de trois auteurs divers; le dernier doit son surnom à ce que les fables en sont imitées d'Avianus.

Esope ne fut connu qu'assez tard dans le moyen

(4) Noble.

âge, quoique son nom fût très-populaire. Au lieu des fables grecques qu'on n'aurait pas comprises, on avait les fables de Romulus, dont la plupart sont tirées de Phèdre, et dont on retrouve les sujets sur la fameuse tapisserie de Bayeux, de la fm du ii^ siècle. Au xiP, Henri I^r, roi d'Angleterre, surnommé Beau Clerc en fit une traduction en anglo-saxon, sans doute celle sur laquelle Marisa composé ses fables. Quelques-unes ont une origine orientale et ont dû être apportées de l'Asie par les Normands qui accompagnèrent leur duc RDbert Courte-Heuse à la première croisade. « Plusieurs même, continue l'abbé de la Rue, doivent avoir été inventées par les jongleurs puisqu'elles ont trait à la religion chrétienne. Robert Wace, dans son roman de Brus, décrivant une fête de la Table ronde, s'exprime ainsi :

Moult ot a la cour jongleours, Chanteovs et instrumenteours, Moult poissiez oïr chansons, Rotruenges et noviaux sons ; Li uns dient contes et fables, Aucuns demandent dez et tables.

» Le jongleur Denis Pyramus, dans la vie en vers du roi S. Edmund, parlant d'un voyage par mer fait par ce prince, dit que pour dissiper son ennui, on lui contait des fables.

As eschez jouent et as tables, Dient respiz et content fables.

» Un moraliste de cet âge reproche aux courtisans leur goût pour ce genre de littérature

Longues fables et sermons courts Demandent tous aval ces cours.

» Enfin nous avons vu par le témoignage de Jean le Chapelain, l'usage des Normands de payer leur écot à leur hôte par une chanson ou une fable. Ainsi les jongleurs devaient travailler avec empressement dans un genre aussi goûté dans cette province. »

i4fl. Les Normands portèrent le goût des fables en Angleterre après la conquête, comme le prouve la traduction anglo-saxonne de Romulus, par Henri ler dit Beau Clerc, ou plutôt Henri II, selon M. Amaury Duval. C'est là que Marie, sur laquelle on sait peu de chose, fit les siennes en vers français, à la prière de Guillaume Longue-Epée, fils naturel du roi Henri H, qu'elle nomme /loiirs de chevalerie et qui mourut en 1226. Elle s'appelle Marie de France parce qu'elle était étrangère en Angleterre, et avait composé d'abord des lais qui nous sont parvenus ainsi que le Purgatoire de S. Patrice. Des cent-trois fables de Marie, soixante-cinq ont été traitées par Esope, Phèdre et Romulus; trente-huit sont d'une source différente mais généralement antique; d'ailleurs on ajoutait et l'on retranchait sans cesse à ces recueils de fables.

148. Les fables de Marie de France sont très estimables par leur précision et leur naturel. Aucun autre fabuhste ne rappelle mieux La Fontaine. « Composées, dit Roquefort, avec cet esprit qui pénètre le cœur humain, elles se font remarquer surtout par une raison supérieure, un esprit simple et naïf dans le récit, par une justesse fine et délicate dans la morale et les réflexions. Car la simplicité du ton n'exclut point la finesse de la pensée ; elle n'exclut que l'afféterie. Marie écrivant en français dans un temps où la langue, encore dans son enfance, ne pouvait offrir que des expressions simples

et sans art, elle y joignit des tournures agréables et une manière naturelle détourner la phrase, sans laisser apercevoir le travail. Esope et Phèdre ayant au contraire écrit en grec et en latin, n'ont pu fournir à La Fontaine que des sujets et des idées, tandis que Marie lui présentant les uns et les autres, a pu lui suggérer aussi des expressions, des tournures et même des rimes. » Nous nous associons en grande partie à ces éloges du savant éditeur de Marie de France, et rien ne peut être plus glorieux et pour La Fontaine et pour elle que cette pensée que l'un a pu imiter l'autre, la première ayant la grâce du bonhomme, et celui-ci ayant la simplicité de sa devancière. Maison ne peut admettre que La Fontaine ait eu connaissance des fables de Marie restées manuscrites, et dont il se rapproche seulement par des traits assez rares, et par son naturel et sa naïveté. Cette naïveté même est différente; elle est chez lui l'effet du caractère, et dans Marie celui de la langue et de l'époque. Elle enchante dans La Fontaine comme un charme délicieux qui cache ou relève l'art le plus consommé, et tient à la personne : c'est le génie même de l'apologue. Elle plaît dans Marie comme une marque aimable de ces temps simples et ignorants. La Fontaine est un bonhomme qui n'est pas sans malice; Marie est une âme ouverte et candide, en même temps qu'honnête et sensée ; mais ces qualités tiennent plutôt à son éducation et à la société au sein de laquelle elle a vécu. C'est assez dire la supériorité de La Fontaine, sans parler de l'enjouement, de la finesse, de la vivacité, et surtout de l'originalité du style de notre inimitable fabuliste. En sorte que lui seul semble naïf, tandis que Marie est simplement naturelle, et nous le paraît même

FABLES FRANÇAISES DU MOYEN AGE. ilo

davantage à cause de l'enfance de l'art et de la langue. Elle manque même quelquefois de précision, étendant trop ce qu'il faudrait abréger, ou abrégeant ce qu'il eût fallu étendre, ce qui est lé signe d'un défaut de goût aussi bien que de génie. Il ne faut donc pas exagérer le mérite de ces auteurs du moyen âge ni le rabaisser outre mesure ; ils ont de la grâce, de la simplicité et même de l'esprit; mais ils sont peu poêles et encore assez loin de la perfection; l'on ne doit donc pas confondre leurs essais, quelqu'intéressants qu'ils soient, avec les chefs-d'œuvre de La Fontaine. Toutefois on y irouve en germe, le génie véritable de la Fable que nous n'avons vu jusqu'ici que dans Babrius, et que ni Pbèdre, ni les latinistes ne nous paraissent avoir possédé. On jugera du mérite de Marie de France par cette fable du Renard et du Corbeau .

d'un CORBEL qui PRIST un FROMAIGES ou DOU CORBEL ET d'un VERPILZ.

Ensi avint, è bien puet estre Re par devant une fenêtre Ri en une despense feu, Vola un corb fl) si a véu Formaiges qui dedens esteient Et seur une cloie giseient; L'un en a pris,^si s'en rêva (2).

Un vorpilx vint, si l'encuntra ; I)ou fourmage ot grant désirier, Que il en puist sa part mengier

(1) Plusieurs manuscrits portent un coq au lieu d'un corb, cl ont pour titre : Ci parole du coq et du gorpil.

(2) Variante de ces deux vers :

Un en a pris a tôt s'en va.

Un houpix vint qui l'espia.

Par engiu voira essaier

Si le corb purra engingiiier.

Ha ! Diex Sire, fit li gorpix,

Cura est or cist oisiaus gentix,

U munde n'a si bel oisel ;

Uuc de mes elx ne vi si bel.

Fust tieus ses clians cum est ses cors (1).

Il vaurait mix que nul fins ors.

Li corb s'oï si bien looer.

Qu'en tut le mode n'ot sun per.

Purpensez s'est qu'il cantera,

Pur canter sun los ne perdra :

Son bec uvri, si cummença ;

Li furmaiges li escapa,

A la terre l'estut chéir (2)

Et li houpix le vet saisir ;

Puis n'ot il cure de son chant,

Car del fourmage ot son talent (3).

Moralité.

Cis example est des orgueillox Ki de grant pris sunt desirrox ; Par lusenger et par mentir Les puet um bien a gré servir.

Le lur despendent folement Pur fausse loange de la gent.

Cette langue n'est pas fixée, on le voit; cependant elle est plus française que la plupart des branches de Renart, et on la lit facilement avec un peu de réflexion ou d'habitude. On ne doit pas d'ailleurs s'arrêter à l'orthographe qui est barbare et qui varie; et il faut prononcer les mots en se rapprochant beaucoup de la

(1) Si tous ses chants étaient. — (2) Le laissa choir. — C3) Son envie.

prononciation moderne, il faut lire sans faire sentir les s, ni les x à la fin des mots • Vs étant comme on le sait la marque du nominatif, au singulier, et des cas obliques au pluriel, et ne se prononçant que devant une voyelle. La moralité ne manque pas de sagacité ni même de profondeur.

iâf9. M. Robert a publié trois recueils de fables sous le titre de Ysopet I, Ysopet II, Ysopet-Avionet, tirés de deux manuscrits de la Bibliothèque impériale. Les auteurs en sont anonymes. Les deux premiers sont composés comme les fables de Marie de France sur le texte de Phèdre altéré par Romulus, ou plutôt sur les vers élégiaques de Galfred cités plus haut. Le dernier est tiré d'Avianus, d'où il a pris son nom. Ysopet I a été rédigé pour Jeanne de Bourgogne, femme de Philippe VI, ce qui en place la date vers l'année 1333. Le style en est remarquable par l'enjouement, l'abondance et la grâce; il est meilleur que celui des auteurs contemporains et se rapproche du style de Marie de France; il a plus d'aisance avec plus de prolixité et d'érudition, peutêtre même lui est-il supérieur et a-t-il plus de vivacité avec presque autant de naturel. On en jugera par la fable du Loup et de la Cigogne.

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