‹ La Fontaine et ses devanciersChapitre 37 sur 56 · COMMENT LA GRUE GARIST LE LOUP · texte numérisé non relu

COMMENT LA GRUE GARIST LE LOUP

Li loup menga trop gloutemeat, Si fust malades durement :

Car en la gorge 11 arreste Un os qui li fit grand moleste.

Si envoia par toute terre Phisiciens et mires querre.

De Montpelier estoit venue

Madame Hautève la grue

Qui de phisique avoit licence.

Si fist certaine convenance

Combien au loup devoit couster,

Se cel os lui povoit oster ;

Et li loups li promet et jure

Li bien paier de celle cure ; ,

Mais de tant fust elle peu sage

Qu'elle n'eut prist un peu de gage.

Au loup a fait ouvrir la boucbe :

Son bec boute ans, si qu'elle touche

A l'os, si que a lui le tire.

Le loup n'a plus mestier de mire (1).

Celle veult avoir sa promesse :

Le loup li dist : Folle mestresse,

Gardés de quoi vous mesprenés :

N'esse par moi que vous vivez?

Ne vou pui-je mordre, cbétive,

Et dévourer trétoute vive ?

Espargué vous ay par franchise,

Et ce pour loyer vous souflîse.

Bien faire à mauvais rien ne vault

Toust l'oblie et ne li en chaut.

Qui douceur baille à ennemi,

Si le tendra-il pour venin ,

Le mauvais prent tout en despit ;

Pour ce n'aura autre respit.

Don que face n'a en mémoire,

Ne quiert que vanité et gloire.

Cette fable nous paraît supérieure à celle de Babrius et de Phèdre, et ne le cède que peu à celle de La Fontaine. Nous ne nous arrêterons pas aux détails, mais elle a de la naïveté, de l'aisance et du pittoresque; la ré- Ci ) Besoin de médecin.

ponse du loup est vive et piquante; la fable n'a qu'un défaut, c'est la longueur de la moralité qui est un peu prolixe; et il ne lui manque que le ton de gaîté et de douce moquerie que La Fontaine seul a donné à l'apologue; le début d'Ysopet a quelque rapport avec celui du grand fabuliste, et le tableau de la cure faite par la grue vaut mieux peut-être. La naïveté même du langage et des idées sur la médecine, est un charme de plus.

151. La décadence du goût est plus sensible dans les fables d'Ysopet II ; tantôt plus sèches et tantôt plus prolixes, mais moins naturelles dans la narration, soit parce que l'auteur est d'une époque un peu plus récente, où le goût s'était plus altéré, soit qu'il ait eu moins de génie ou de talent. Ce recueil n'avait que quarante fables, tandis qu'Ysopet II en renferme soixantequatre, qui semblent imitées d'Alexandre Neckam, latiniste du temps et non de Galfred, bien que la source commune soit toujours pour la plupart Esope ou plutôt Phèdre. Le langage est encore plus aisé et la pensée en est plus abstraite. De plus les fables sont souvent en sixains, en dixains, et en octaves, à rimes croisées et en vers de six syllabes, ce qui altère le naturel et la facilité du récit. Voici la fable du Renard et du Corbeau dans Ysopet II.

COMMENT LE RENART CONCHIA (tROMPA) LE CORBEL QUI MENJOIT UN FOURMAGE.

Un corbel si estoit En un arbre et mengoit Un petit de fromage ; Renart l'a avisé, Qui tost fu apensé De faire li dommage.

Dist Renart : Par ma foi En tout le mont ne say Nule si belle beste Comme vous, dam corbel ; Car fuissè-je si bel, Et de corps et de teste !

Il n'est oisel volant Plus de vos soi plaisant, Qui vous verroit estendre :

Trop grosse voix avez.

Quant vous chanter volez Plus n'y a que reprendre.

Le corbel l'a ouy :

Moult s'en est esjouy Si s'est donc efforcié De cler chanter et haut.

Car lie estoit et haut (1) :

Contre mont s'est dressié.

Si com son bec ouvri Par esclaicir son cri, Li chay le fromage.

Renart dessous estoit Qui riens plus n'attendoit ; Si le prist comme sage.

Du corbel s'est moquié, Qu'il avoit engingnié ; Si dist en son langage :

Par foi, sire Corbel, Vous chanterez moust bel Se ravez le froumage.

(1 ) 11 était joyeux et fier.

Qui croit quanque il ot (1) 11 est musarl et sot ; Il est souvent dolent.

Trop est de mençongiers Et de faus losengiers Pour deçoivre la gent.

Tout cela est plein de naturel et de grâce, et les progrès de la réflexion n'ont pas encore altéré la simplicité du récit, mais les vers trop courts et les rimes croisées donnent un air un peu trop symétrique au style, quoique la gêne de la versification ne s'y fasse pas trop sentir. On voit que le genre de la fable, comme le langage, convient et répond à la culture ébauchée des esprits, et c'est là un des plus grands charmes de nos vieux conteurs.

^152. Ysopet-Avionet qui paraît également dater du xive siècle est inférieur aux deux autres Ysopet. Le style est souvent diffus et traînant, et rappelle celui des auteurs contemporains. Les sujets en sont aussi moins naturels, peut-être parce qu'ils sont empruntés à Avianus, et ils ont été moins traités par La Fontaine. Il ne renferme d'ailleurs que dix-huit fables. Après tout, comme il est à la suite des fables d'Ysopet II, il se pourrait faire qu'il fût du même auteur, bien que nous inclinions à le croire différent et inférieur. Voici la fable du Chêne et du Roseau qui n'a rien de saillant et qui est pleine de longueurs, mais dont le début n'est pas sans mérite.

Un biau chêne qui plantés yere Eu un mont, sur une rivière

(1) Tout ce qu'il entend.

Si biaus, si fort, si gros estoit Que nuls vens il ne redoubtoit Tant estoit grands arbres et hauts, De tous vens soufFroit les assaus.

One tant n'osèrent aproichier, Que de riens le fissent plessier.

Mais tant soufflèrent et ventèrent Les vens qu'a terre le portèrent.

Une si bien ne se deffendi, Aval en l'iave (1) descendi, Que oncqs ne pot avoir secours.

Aval s'en va si corn le conrs De l'eau le maine vers rosel Que là estoient et grant et bel, . Qui empêchièrent qu'il passât, Sans que nuls d'eulz se quassat.

Au ciiêne grant merveille vient Du roseau, comment il se tient Contre l'iaue, contre le vaut, Ainçois ne s'en va plus grevant (2) ; Mais de ce s'amerveille a force Par quel guille, ne par quel force Il est illeques détenus Entre les roselés menus Qui n'ont ne vertu ne puissance, Et de ce à soy meismes tance.

Li rosiaux qui ce oï tout Respont : Faibles sui-je sans dout :

En ce m'a fait plus grant salut Que ta force ne t'a valut.

Pourquoi en tel orgueil estoies, Que nul vent tu ne redoubtoies ;

(1) Dans l'eau.

(2) Mais que plutôt il ne s'en trouble pas.

Et t'en est si bien advenu Que tu en es pour fol tenu.

Mes quant je voi le vent venir Contre qui ne me puis tenir, Mieux me vaut le col abessier, Et raoy tout bellement bessier, Que a plus fort de moi combattre.

Tu fusses encore à abattre, Se eusses voulu souploier, Et toi contre plus fort ploier.

L'en doit au plus bas de la soif (1) Passer qui de bien faire a soif; Fol est cils qui contre plus fort ^ Veut contraitier ; ains le déport (2), Et par souffrir et escouter Faire semblant de le doubler.

153. Pour achever cette revue des recueils de fables en vers au moyen âge, il me reste à parler d'un manuscrit de Chartres que l'on croit du xiiie siècle, qui fut publié en 1834 et tiré à un petit nombre d'exemplaires. Nous en devons la communication à l'obligeance de M. Montaiglon, bibliothécaire à l'Arsenal. On y reconnait la naïveté sérieuse de ce temps et cette facilité un peu prosaïque qui ne s'élève jamais, mais qui est au niveau d'un récit familier. Les rimes y sont quelquefois croisées et mêlées, ce qui était une heureuse innovation dans la fable et surtout dans les petits vers de huit syllabes; mais en somme, ces fables me semblent plutôt inférieures qu'égales à celles de Marie de France et d'Ysopet I. Voici le prologue qui est curieux

(1) Celui-là doit passer sous la haie

(2) Ce qui l'amuse et le désarme, c'est de..

par un jeu de mots bizarre mais assez naïf sur Esope ou Ysopet et l'hysope, dont on connaît les propriétés médicinales.

Le livre Ysopet est nommez, Et si n'est pas mal renommez, Plain des exemples et bien ditéz.

Ysopet bien nommer le pot ; Car Ysope fet trop bon pot.

Ne soit couvert ni escumez (1) ; Qui dedans de l'ysope y boute, Mielx en vaut la viande toute, Se li pot iert tout enfumez.

Aussi dou mal se peut retraire, Li homme qui bonne esemple flère ; Ja tant n'aura fier cuer ne rogue ; Et cil sa vie bien define Qui par esemple prent mécine :

Or entendez donc mon prologue.

Ce prologue et les fables en général ont un mérite, c'est d'être assez courts et sans redites oiseuses.

154. M. Crapelet a publié en 1832, un choix de poésies d'Eustache Descliamps, bailli de Senlis, né à Vertus en Champagne, et qui vécut de 1324 à 1404. Parmi beaucoup de ballades, on rencontre une quinzaine de fables remarquables par la moralité qui en est presque toute*personnelle et se rapporte aux abus du temps. Ces fables ou ballades sont un peu sèches, mais elles ont du sel et de la précision, et les moralités en refrain en sont precque toujours bien exprimées. En voici quelques-unes : Tout voir (toutes vérités) ne sotit pas

(t) Sans qu'il soit...

bel à dire. Qui légieî' croit, certes c''estgrant folie. On est amé tout dom fait fruit; et pour la fable du Conseil tenu par les rats, ce vers heureux : Qui pencha la sonnette au chat? qui rappelle le trait naïf de La Fontaine : La difficulté fut d'attacher le grelot.

155, A la fin du xiv^ siècle fut représentée l'excellente farce de V Avocat Patelin, dont l'auteur est resté inconnu. Lorsque Patelin raconte à sa femme Guillemette, la manière dont il a dupé M. Guillaume, celle-ci lui répond :

Il m'est souvenu de la fable Du corbeau qu'il étoit assis Sur une croix de cinq à six Toyses de hault, lequel tenoit Un froniaige au bec ; la venoit Un renard qui vit ce fromaige Pensa à lui^ comment l'aurai-je ?

Lors se mist dessouz le corbeau.

Ha ! fist-il, tant as le corps beau, Et ton chant plein de mélodie !

Le corbeau par sa couarcHe Oyant son chant ainsi vanter Si ouvrit le bec pour chanter.

Et son fromage chet à terre ; Et maistre Renard le vous serre A bonnes dents, et si l'emporte.

Ainsi est-il, je m'en fait forte, De ce drap ; vous l'avez happé Par blasonner et attrappé.

En lui usant de beau langage Comme fist renard du fromage.

Vous l'en avez pris par la moue

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