CHAPITRE Vil
161. Sur les conteurs français en général. — 162. Appréciation de Rabelais. — 163. Conseils des ministres de Picrocliole dans Rabelais. — 16 i. Imitation de ce passage, par La Fontaine. — 165. Autres sujets pris à Rabelais par La Fontaine. — 166. Les Prêcheurs à contre-temps dans Rabelais. — 167 La fable de l'Enfant et du Maître d'Ecole dans La Fontaine. — 168. Noël Du Fail et Bona- "venture Desperriers, successeurs de Rabelais. — 169. Les Femmes et le Secret dans Noël Du Fail comparé à Amyot et à Rabelais. — 170. Les Femmes et le Secret dans La Fontaine. — \1\. Le Savetier et le Financier dans Bonaventure Desperriers. — 172. Autres contes de Noël Du Fail et de Desperriers. — 173. Divers conteurs du xviF siècle. — 174. La Fontaine apprécié par Fénelon. — 175. Les Compagnons d'Ulysse, sujet traité par La Fontaine d'après Fénelon.
161. Au xvie et au xvii^ siècles, on rencontre moins de fabulistes et de traducteurs en prose, mais plutôt des poètes et surtout beaucoup de conteurs et d'auteurs de facéties, où La Fontaine a pu prendre le sujet de quelques-uns de ses récits. Néanmoins, nous rappellerons ici pour le xvi^ : les Deux livres de filosofie fabuleuse, traduits de l'italien, par Larrivey, et renfermant les apologues indiens , écrits d'un style familier, piquant et vraiment original, et la traduction de l'histoire
CONTEURS FRANÇAIS DE LA RENAISSANCE. 19o
de Marc-Aurèle, de l'espagnol Antonio de Guevarra, par Bernard de la Grise et Herberay des Essarts, où l'on trouve l'admirable récit du Paymn du Danube, avec le plan et les principales idées, mais non avec le style éloquent de La Fontaine.
Si, jusqu'ici, nous n'avons pu comparer La Fontaine qu'à des prosateurs français médiocres et peu dignes de lui, nous trouvons au xvi^ siècle quatre grands écrivains, Marot et Rabelais, Montaigne et Amyot. Nous n'examinerons ici que ce dernier, comme traducteur des anciens. Amyot, qui a si bien saisi le génie de la langue française et qui a donné une facilité et un naturel si agréables au style pénible et travaillé de Plularque, était l'un des auteurs favoris de La Fontaine et lui a fourni plus de vingt apologues, et mieux encore cet air à la fois simple et sensé, qui est proprement l'esprit français. En effet, l'influence de l'un sur l'autre a dû plutôt se faire sentir par le tour des phrases et des idées que par l'imitation particulière d'une fable que le traducteur copiait du grec et que le poète pouvait aussi bien trouver ailleurs , d'autant plus qu'elles sont souvent dans Plutarque et dans Amyot assez courtes et quelquefois même à peine indiquées.
162. Au xviie siècle, nous ne signalerons parmi les fabulistes en prose que le Livre des Lumières, traduit du persan, par David Sahid et dont nous avons parlé plus haut, une traduction d'Esope en français, de 1645, sous le titre d'Esope ?noralisé , et les Fables du sieur Aîidin. Les autres prosateurs sont moins remarquables que ceux du xvi^ siècle et auront bientôt leur place parmi les auteurs et compilateurs de contes, de facéties, de sentences et d'emblèmes. Mais déjà, dans ces
deux genres, nous pourrons remarquer une sorte de décadence , soit que la langue expressive et l'esprit hardi et pratique du xvi^ siècle s'y prêtassent davantage, soit que les grands écrivains, dédaignant les fables et les récits pour la philosophie et l'éloquence, les aient abandonnés à des auteurs sans originalité et sans génie,
Dès lors, la prose semblait la forme de l'apologue et la vulgarité détournait les hommes de talent de traiter ce genre de littérature, au point que Pierre Boissat, en publiant des fables, rougissait d'y attacher son nom. C'est pour cela que La Fontaine prétend dans sa préface qu'il a le premier ouvert le chemin dans son recueil intitulé : Fables choisies , mises en vers par le sieur de La Fontaine, quoiqu'il ait connu les fables de Gabrius, de Phèdre, d'Avianus, de Galfred et de Faerne et peut-être de Verdizotti, sinon celles du moyen âge et de la Renaissance.
163. Maintenant, il nous faut explorer une autre source où La Fontaine a puisé, nous voulons parler des conteurs du xvi^ siècle, qu'il lisait beaucoup, et surtout de Rabelais, un de ses auteurs de prédilection. Il faut remarquer d'abord que le conte est une de nos richesses littéraires : aucune autre nation ne sait aussi bien narrer. Ce talent se retrouve chez nous à toutes les époques , depuis les fabliaux du moyen âge et les mémoires de Joinville jusqu'aux contes d'Hamilton et de Voltaire. H est reconnu aujourd'hui que les fabliaux français sont la source de tous ces contes qui circulaient en Europe et que l'on trouve dans Bocace, et plus tard dans les conteurs du xvi^ siècle et dans les recueils latins de Pogge, Bebel, Abstemius et tant d'autres. La Fontaine les leur a repris pour les rendre définitive-
ment à la littérature française. (Voyez le savant article de M. Leclerc sur les fabliaux du moyen âge dans le XXIIIe volume de la France littéraire). Mais le siècle par excellence des contes badins et joyeux, c'est le xvi^, où parurent Rabelais, Amyot, la reine de Navarre, Bonaventure Desperriers et Noël Du Fail de la Hérissaie, sans compter une foule de mémoires. Le conte a quelque chose de plus étendu, de plus humain, de plus vrai que la Fable, mais il est souvent licencieux, sans conclusion morale et sans portée. Quand il est court, poétique et concluant, c'est un petit chef-d'œuvre, très fort apprécié de nos pères et supérieur à la Fable ellemême, parce qu'il est moins puéril et plus du goût de tous les âges et de toutes les épo"ques. Tels sont les contes répandus dans les six derniers livres des fables de La Fontaine et la partie la plus parfaite de ses œuvres et peut-être de notre poésie. Le Mal marié, la Fille^ la Laitière, la Mort et le Moui^ant , le Savetier et le Financier, les Femmes et le Secret, P Avantage de la science, le Gland et la Citrouille, F Huître et les Plaideurs, P Enfouisseur et son Co?npère, le Berger et le Roi, le Paysan du Danube, le Vieillard et les trois Jeunes Hommes, la Jeune Veuve, le Philosophe scythe , le Juge arbitre, le Solitaire et l'Hospitalier, sont de petits tableaux délicieux, satires pleines de raison et d'enjouement, qui jettent une lumière vive sur la vie humaine et qu'on apprécie d'autant plus que l'on a plus vécu et qu'on les étudie davantage. Il est intéressant de voir ce que dans ce genre La Fontaine doit à ses devanciers. Bien qu'il leur soit supérieur, il a trouvé des modèles dans la littérature française du xvi^ siècle; non plus des anecdotiers froids et sans génie, écrivant dans une langue
morle, tels que Abstemius le latiniste, mais des écrivains qui avaient autant de verve que de malice, de gaîté que de finesse.
4 64. Le plus étonnant de tous ces conteurs, c'est Rabelais, dont La Fontaine faisait ses délices et qu'il reconnaissait pour un de ses modèles, sous le nom de Maître François. S'il est souvent licencieux, quelquefois obscur, prolixe et même ennuyeux, Rabelais n'en est pas moins l'auteur le plus original de son temps et peut-être le plus grand rieur qui ait existé , l'une des imaginations les plus riches et un des esprits les plus observateurs de tous les âges. Inférieur à Molière pour la vérité et la composition , et à Aristophane pour l'élégance et la finesse du style, il leur est supérieur par une verve plus intarissable et plus franchement comique, n a deux grands défauts, son obscénité et sa prolixité fatigante. Il attaque au nom de la nature le spiritualisme chrétien , mais cette disposition sensuelle , cette absence d'élévation dans les pensées, ce sens commun grossier qui exclut l'enthousiasme et tue l'héroïsme, étaient un peu les traits du caractère de La Fontaine, comme aussi son langage populaire devait plaire à notre fabuliste, le plus familier, le plus gaulois de nos poètes classiques. Il lui fallut corriger ce sensualisme effronté et ce langage trivial par la lecture des anciens, et surtout d'Horace et de Térence, ou même de Platon, et par l'influence d'une société polie, raisonnable, et d'un goût sévère. Illisible ou dangereux pour la plupart des lecteurs, Rabelais était pour La Fontaine et Molière un maître dans la plaisanterie, et nous regrettons que ce dernier ne l'ait pas étudié ou suivi plus assidûment; il aurait eu encore plus de verve
comique, dans son théâtre et dans son style, sans rien perdre de sa vérité ni de sa profondeur. Rabelais est la mine la plus inépuisable de plaisanterie qu'il y ait eu au monde ; tout son ouvrage n'est qu'un éclat de rire, tantôt au service de la raison, tantôt dégénérant en ivresse et en folie. S'il ne sait pas s'arrêter, c'est que sa nature, éminemment bouffonne et joviale, pouvait se donner carrière avec une indépendance d'esprit inouï dans l'ouvrage fantastique du Pantagruel. Le premier de ses cinq livres est le plus raisonnable et le mieux fait, les autres roulant sur l'interminable question des accidents du mariage, malgré des chapitres excellents, lie sont pas aussi bons; et le cinquième, sensiblement plus faible, n'est peut-être pas de lui.
165. Le xxxiiie chapitre du 1er livre, ou les conseils donnés à Picrochole par ses gouverneurs, sont le chefd'œuvre de l'ouvrage et l'une des pages les plus parfaites de notre langue. La Fontaine s'en est souvenu dans la fable de la Laitière :
Quel esprit ne bat la campagne?
Qui ne fait cbâteaux en Espagne?
Picrochole, Pyrrhus, la laitière, enfin tous; Autant les sages que les fous.
Voici quelques traits du chapitre auquel La Fontaine fait ici allusion. Les gens du roi Picrochole ayant envahi le territoire et maltraité les sujets de son voisin Grangousier, au lieu d'accorder la réparation qu'on lui demande, Picrochole lève deux armées, l'une pour attaquer Grangousier au nord, l'autre pour la diriger contre l'Espagne au midi. Dans le conseil tenu au sujet de cette double expédition et dont l'idée est tirée de la
Vie de Pyrrhus par Plutarque, les conseillers de Pycrochole, flattant son ambition, lui tiennent ce discours, dont nous avons marqué les traits les plus saillants :
«Par la corbieu, l'Espagne se rendra, car ce ne sont que des Madourrez; vous passerez par l'Estroit de Sybille, etlà érigerez deux colonnes plus magnifiques que celles d'Hercule, à perpétuelle mémoire de votre nom; et sera nommé cestui destroit, la mer Picrocholine. Passée la mer Picrocholine, voici Barberousse qui se rend votre esclave. Je, dist Picrochole, le prendrai à merci : Voire, dirent-ils, jooMrweM qu'il se face baptiser. Le paovre Monsieur du Pape meurt déjà de paour. Par ma foy, dit Picrochole , je ne lui baiserai j a sa pantoufle. Je voudrais bien que les plaisants Chevaliers jadis Rhodiens, vous résistassent, pour veoir de leur urine. Je irais, dit Picrochole, voluntiers à Lorette. Rien, rien, direntils; ce sera au retour. De là prendrons Candie, Cypre , Rhodes et les isles Cyclades, et donnerons sur la Morée. Nous la tenons, saint ïreignan ! Dieu garde Jérusalem, car le Soudan n'est pas comparable à vostre puissance. Je, dist-il, ferai doncques bâtir le temple de Salomon. Non, dirent-ils, attendez ung peu; ne soyez jamais tant soudain à vos entreprises. Voirons nous, dist Picrochole, Babylone et le mont Siuaï? Il n'est, disent-ils, jabesoing à ceste heure. N'est-ce pas assez tracassé, de avoir transfretélamerHircanie, chevauché les deux Arménies et les trois Arables? Par ma foy, dist-il, nous sommes affoliez. Ha! paovres gens! quoi? dirent-ils? Que boirons nous par les déserts? Car Julian Auguste et tout son ost y moururent de soif, comme l'on dit. Nous, dirent ils, avons ja donné ordre à tout. Par la mer Syriace vous avez neuf mille quatorze grandes naufs chargées des meilleurs vins du monde. Files arrivèrent à Japhes. La se sont trouvez vingt et deux cent mille chameaulx et seize cents éléphants lesquels avez pris à une chasse environ Si-
gelmes, lorsqu'entrâtes en Libye; et d'abondant eustes toute la caravane de la Mecha. Ne vous fournirent-ils de vin à suffisance? Voire : mais, dist-il, nous ne busmes point frais. Par la vertu, dirent-ils, non, pas d'un petit poisson, ung preux, ung conquérant, ung prétendant et aspirant à l'empire univers ne peut toujours avoir ses aises. Dieu soit loué, qu'estes venu , vous et vos gens saufs et entiers jusques au fleuve du Tigre, etc. »
166. Jamais on n'avait vu une verve plus désopilante, ni des traits plus foncièrement comiques, depuis Aristophane. La Fontaine devait lire et relire avec transport cette page qui nous semble supérieure à l'épilogue de la Laitière et dit Pot au lait. Rabelais a , en effet , l'avantage d'une gaîté plus franche, d'une bouffonnerie plus sensée et même plus vraisemblable. En effet, Picrochole et ses conseillers parlent en roi et en ministres dans leurs amusantes divagations, tandis que La Fontaine ne parle pas en bon bourgeois, ni en bonhomme , lorsqu'il ajoute après les quatre vers que j'ai cités plus haut :
Quand je suis seul, je fais au plus brave un défi; Je m'écarte, je vais détrôner le sophi.
On m'élit roi, mon peuple m'aime; Les diadèmes vont sur ma tête pleuvant. Quelque accident fait-il que je rentre en moi-même.
Je suis Gros-Jean comme devant.
Les vers sont charmants , mais comme chacun fait des châteaux en Espagne suivant sa condition, ce ne sont pas là ceux de La Fontaine, mais plutôt d'un souverain comme de Pyrrhus dans Plularque et Boileau , ou de Picrochole dans Rabelais. C'est ce qui nous fait pro-
clamer ce dernier l'esprit le plus naturellement gai, celui qui a le mieux parlé le langage de la charge bouffonne, ou de la raison simulant le délire, qui est une des formes légitimes de la littérature, à condition qu'elle respecte la morale, qu'elle soit au service de la vérité et qu'elle s'arrête dans certaines limites de décence, de goût et de précision. Malheureusement, Rabelais a trop souvent méconnu ces trois conditions de la bouffonnerie ; c'est par là qu'il est, en somme, inférieur à Horace, à Aristophane, à La Fontaine et à Molière, bien qu'il ait des pages étincelantes d'esprit, de sens et de gaîté.
167. Toutefois, c'est plutôt dans l'ensemble du style et le tour de l'esprit que l'influence de Rabelais sur La Fontaine est considérable, quoique l'on trouve douze ou quinze sujets traités ou rappelés par les deux auteurs. Les plus remarquables sont : les Femmes et le Secret; dans Rabelais, c'est seulement l'épreuve d'un oiseau enfermé dans une boîte, confié aux nonnes par le pape, qui les met ainsi à l'essai du secret, avant de leur permettre de se confesser mutuellement (livre III, chap. 32); les Souhaits^ passage plutôt en réflexion qu'en récit; la fable des Membres et P Estomac^ un peu différente (livre III, chap. 3); la fable du Bûcheron et Mei'cure, démesurément longue et diffuse, dans le nouveau prologue du quatrième livre ; les vœux de Panurge pendant l'orage sur la mer et sa réponse après la tempête.
Nous rapporterons encore un conte de Rabelais, où il soutient le parallèle avec le fabuliste^ c'est dans un sujet qui a de grands rapports avec la fable de Y Enfant et du Maître d'école et qui est fort bien ra-
conté , sauf l'invraisemblance d'un discours suivi dans la bouche de frère Jean suspendu à un arbre; mais l'ensemble est semé de traits plaisants.
« Le moyne disant ces paroles en colère passa sous un noyer tirant vers la saulaie et embrocha la visière de son beaulme à la roupte d'une grosse branche de noyer. Ce nonobstant donna fièrement des éperons à son cheval , lequel estait chatouilleux à la pointe, en manière que le cheval bondit en avant, et le moyne voulant defïaire sa visière du croc, lasche la bride, et de la main se pend aux branches cependant que le cheval se desrobe dessous lui. Par ce moyen demeura le moyne pendant au noyer, et criant à l'aide et au meurtre, protestant aussi de trahison. Eudémon premier l'apperceut et appellant Gargantua : Gyre, dist-il, venez et voyez Absalon pendu (indifférence cruelle des courtisans et des souverains). Gargantua venu considéra la contenance du moyne et la forme dont il pendoit, et dist à Eudémon : Vous avez mal rencontré, le comparant à Absalon, car Absalon se pendit par les cheveux, mais le moyne ras de teste s'est pendu par les aureilles. Aidez-moi, dist le moyne, de par le diable (vivacité agréable et contraste très-bien observé), n'est-il pas bien temps de jaser? Vous me semblez les prêcheurs décrétalistes (ici commence l'invraisemblance de ce long discours, quoique s'appliquant bien à la situation et ayant du sens et de la gaité), qui disent que quiconque voirra son prochain eu dangier de mort, il le doit sus peine d'excommunication trisuice plustot admonester de soy confesser et mettre en estât de grâce que de lui ayder (protestation de la nature contre l'esprit chrétien); quand donc je les voirray tumber en la rivière et prêts d'être noyez, au lieu de les aller quérir et bailler la main, je leur ferai en beau et long sermon de contemptu mundi et fuga sœculi (latin fort plaisant ici), et lorsqu'ils seront raides morts, je les iray pêcher (satire pleine de verve).
Ne bouge, dist Gymnaste, mon mignon, je te vays quérir; car tu es gentil, petit monachus, monachus in claustro non valet ova dua^ sed quando est extra bene valet triginta (citation doublement plaisante en soi par la situation). J'ai veu des pendus plus de cinq cents : mais je n'en vis oncques qui eust meilleure grâce en pendillant (excellent trait de raillerie), et si je l'avais aussi bonne, je vouldrais ainsi pendre toute ma vie (bouffonnerie amusante). Aurez-vous, dist le moyne, tantost assez prêché? Aidez-moi de par Dieu, puisque de par l'autre (le diable) ne voulez; par l'habit que je porte, vous en repentirez (menace piquante et naturelle), tempore et loco prœlibatis (latin moins bien appliqué). Alors descendit Gymnaste de son cheval, et montant a.u noyer, soubleva le moyne par les goussets d'une main et de l'aultre defeist sa visière du croc de l'arbre et ainsi le laissa tomber à teri'e et soy après, d
169. Ce récit est parfait de clarté, de grâce, de gaité et de malice, sauf l'invraisemblance excusable dans ce genre bouffon. Celui de La Fontaine pèche par le plan, le sujet étant rapporté deux lois et résumé au début; mais le discours du maître d'école est supérieur, d'une perfection plus achevée, et d'une vérité plus profonde. On y trouve tout : l'injure grossière, l'habitude de pérorer en public et de censurer, les figures banales, le ton d'importance, les exclamations à froid, le subjonctif pédantesque, et le don de contre temps porté jusqu'à l'absurdité, dans le dernier trait.
Ah! le petit babouin!
Voyez, dit-il, où l'a mis sa sottise Et puis prenez de tels fripons le soin? Que les parents sont malheureux qu'il faille, Toujours veiller à semblable canaille !
Qu'ils ont de maux ! et que je plains leur sort !
C'est parce qu'il ne trouve plus rien à dire qu'il s'arrête :
Ayant tout dit, il mit l'enfant à bord.
La Fontaine éclate encore à la fin d'une façon moitié plaisante et moitié fâchée contre cette manie de tant de gens d'exercer leur langue.
Eh ! mon ami, tire-moi de danger.
Tu feras après ta harangue.
Rabelais a une verve plus naturelle, plus gaie, plus abondante ; mais La Fontaine a une justesse, une concision plus grande; il retranche, il choisit, il n'admet que des traits qui portent. Rabelais ne peut s'arrêter dans son intarissable veine de gaîté et de plaisanterie ; c'est une nature riche, désordonnée, excessive. La Fontaine réunit la vérité et la gaité à la sobriété et à l'art le plus exact ; il arrive ainsi à la perfection.
170. Nous nous sommes étendu assez longuement sur Rabelais, tant à cause de son mérite que parce que c'est un des maîtres de La Fontaine; nous serons plus courts sur les autres conteurs, bien qu'ils soient parfois d'un grand mérite, et que La Fontaine ait du aussi les feuilleter bien souvent. Les deux plus remarquables sont Bonaventure Desperriers et Noël du Fail, seigneur de la Hérissaie, ce dernier est l'auteur des contes et discours d'Eutrapel, tissu assez décousu de dialogues, d'entretiens et d'histoires, mais où il y a beaucoup d'observation et d'esprit, une gaité souvent de très-bon aloi, et une verve gauloise qui rappelle le joyeux curé de Meudon. Voici un conte dont le fonds est emprunté à
Plularque, mais fort librement imité; Rabelais ne l'eût pas désavoué comme nous le prouverons par quelques remarques et comparaisons, et La Fontaine eût pris plaisir à le lire et en eût fait son profit, mais on dit, nous avons de la peine à le croire, qu'il n'en a pas eu connaissance ; ce serait d'autant plus fâcheux que ce conte a de grands rapports avec la fable des Femmes et le secret.
« Plutarque, au livre du Babil, dit qu'un jour, voire deux, au sénat de Rome ils décidèrent plus tard qu'ils n'avaient de coutume, pour délibérer une difficulté de fer esmoulu (épineuse, extrême) et de grand poids. La femme d'un sénateur, bonne et honnête femme, femme toutefois (ce trait piquant est dans Plutarque, ti'v» <rs.), importunément sollicita son mari sur l'occasion de tel et non accoutumé retardement, en y ajoustant les mignardises dont une femme soucieuse sçait paître la gravité d'un sage mari (très-bien observé et très-bien dit). Lequel étant assez instruit de quel bois se chauffe tel animant (tel être, telle créature), ne luy voulant communiquer chose qui importast tant peu fust, la contenta et paya en monnaie de femme, la faisant avant toutes choses jurer sa foi et conscience qu'elle ne révélerait à personne vivant cela qu'elle poursuivait tant honnêtement, et de quoi pour dire vrai, il se sentait gracieusement vaincu (trait joli et délicat). Les promesses d'une et d'autre part conclues, les stipulations mieux arrêtées, je le vous dirai, travaillait le sénateur, mais vous entendez ! Ha, monsieur, répondit la bonne personne, à votfe femme ! Mananda (sorte de serment) ! j'aimerais mieux ! Hoon ! Eh bien donc, lui dit-il en l'oreille, encore qu'ils fussent seuls (1), l'on aveu cette nuit une caille ayant le morion en
(1j Ce trait est plein de comique et de naturel, mais inférieur à
teste, et la picque aux pieds, volante sur cette ville; aux conjectures duquel présage les augures et dévinateurs sout après et fort empeschés, à savoir et consulter que c'est et de nostre part nous en attendons l'issue, mais, st ! et bon bec ! ce disant , et l'ayant baisée , se retira en son cabinet, attendant l'heure prochaine d'aller au palais.
» Il ne lui eust sitôt le dos tourné que ceste diablesse guignant et espiant s'il estait point aux écoutes, comme ordinairement elles sont en perpétuelle fièvre et soupçon, qu'elle ne s'écria à la prochaine qu'elle rencontra : Ma mie, nous sommes tous perdus (1); on a veu cent cailles pas-
celui de Plutarque et d'Amyot : « Avec de grands serments et grandes exécrations qu'elle ne le révélerait jamais à personne ; et quant et quant larmes à commandement, disant qu'elle était bien malheureuse, de ce que son mari n'avait autrement fiance en elle »
(1) Tout cela est charmant, mais ne vaut p;is les détails variés et pleins de naturel de Plutarque traduit par Amyot... « Mais garde- loi bien do le dire! Après qu'il lui eut dit cela il s'en alla au palais, et sa femme inconfinent tirant à part la première de ses chambrières qu'elle rencontre, commence à battre son estomach et à arracher ses cheveux, criant : Hélas, mon pauvre mari, ma pauvre patrie ! que ferons-nous? enseignant et conviant sa chambrière à lui demander qu'y a-t-il, après que doncques la servante lui eut de mandé, et qu'elle eut le tout conté, y ajoutant le commun refrein de tous les babillards : Mais donnez- vous bien garde de le dire !
Amyot lui-même est ici inférieur peut-être à la précision du grec
0( //O/, 7\iyOU<rx, TOÙ kvJ'phç, khi Ttiç mSLTpiS'icl TI'jniTriIXid'SL ; Ëouy.Ojuil» X.SLI
(f'iJ'dLj-x.ova'A Titv 9"5pà7ra.;v*v s/TrrTv t< yùji yiyovi; â>ç d'oùv ■Tri/ S'opte; vue, S'my»- TATo Kai iiii^nici tov xo<vov ÀTrÂnç kJ^oKîO'^iHÇ ÎTrùiSoy' taZta ^t/.jxTév/ fpxnç, àxxà (Ticonat..
A grand peine fut la servante départie d'avec sa maîtresse, qu'elle s'en alla decliquer tout ce qu'elle lui avait dit à une jeune compagne qu'elle trouva la moins erabesognée, et elle d'autre côté à un sien ami qui l'estoit venu voir, de sorte que le bruit fut semé et seu par tout le palais avant que celui qui l'avait controuvé y fut arrivé. />
Rabelais dans son conte de l'épreuve de la linotte enfermée dans une boite, à laquelle le pape soumit les nonnes, n'est pas moins expressif, tout en étant plus réservé dans la peinture de la curiosité des religieuses.
(I Le pape leur fit défense rigoureuse qu'elles n'eussent à ouvrir la boîte
sant armées sur la ville qui faisaient ledientre (le diable), mais mot ! (ce trait charmant a été répété par tous les conteurs.) De là elle voisina tant, caqueta tellement, avec la multiplication et force que les nouvelles acquièrent de main en main, qu'eu moins de rien les rues furent- remplies, jusqu'aux oreilles des sénateurs, de plus de vingt mille cailles. De sorte que ce romain estant au sénat, leur leva et osta la peine ou ja ils estoient, leur faisant entendre non sans rire, le moyen promptement inventé pour avoir la raison (se rendre compte), et tromper la sapience de sa femme. »
La multiplication des cailles est très plaisante el n'est peut-être pas trop exagérée. Du Fail a réuni les deux contes de Plutarque et d'Abstemius, empruntant à l'un l'idée de la caille , et à l'autre la multiplication du chiffre primitif, très ingénieuse pour montrer l'exagération croissante et l'indiscrétion générale. Dans Plutarque, le sénateur reçoit au palais la nouvelle d'un de ses amis et vient confondre sa femme, ce qui allonge peut-être un peu le dénouement; mais amène une réflexion piquante qui est bien dans le goût de l'auteur grec et qui a été fort bien traduite par Amyot :
cii>Toç fjàv oùv à.cr^a}sâ>; Tiâvu kai f/.i^' iv'KAQiïa.i, cé^'nip iiçàyyiio]/ irÀd'pDV, oùx. o'tvov, olix. 'iKu.iiiv, ctKx' [icTap iy^ia.;, iTnipcta t«v yvva.iKa. (1),
en façon quelconque, sus peine de censure ecclésiastique et d'excommunication éternelle. La défense ne feût si tôt faite qu'elles grillaient dans leur entendement d'ardeur de veoir qu'esloit dedans, et leur tardait que le pape ne feust ja hors de la porte,' pour y vaquer. Le Père saint après avoir donné sa bénédiction sus elles, se retira en son logis. 11 n'estoit encore trois pas hors de l'abbaye, quand ces bonnes dames toutes à la foule accoururent pour ouvrir la boîte défendue et veoir qu'estoit dedans. »
(1) Ce sénateur fut un homme sage et bien avisé, qui pour essayer sa femme, comme un vaisseau mal relié, ne versa pas du vin, ni de l'huile, mais seulement de l'eau.
Le récit de Du Fail n'en est pas moins très-piquant, plein de verve et de malice, et rehaussé par ces locutions proverbiales et expressives qui donnaient tant de relief à notre ancien langage.
172. La Fontaine ayant ici à lutter contre trois ou quatre forts jouteurs est sorti victorieux de la lutte, sauf quelques détails heureux que l'on peut regretter. Entre l'invention de la caille de Plutarque un peu froide, et celle de l'œuf d'Asbtemius peu convenable, nous aurions souhaité qu'il eût trouvé quelqu'autre plaisanterie vive et décente ; mais quelle verve et quelle vérité dans ce début!
Je n'en puis plus, on me déchire.
Quoi ! j'accouche d'un œuf! — D'un œuf? — Oui, le voilà.
Et dans la recommandation renouvelée par le mari,
. . . . Gardez-vous de le dire. Enfin, n'en parlez pas.
et rappelée si plaisamment par la femme après la confidence indiscrète.
N'en dites rien surtout; car vous me feriez battre.
Et le trait des serments et des exécrations de Rabelais exprimé famihèrement :
Jura ses grands dieux de se taire.
Et la transition ménagée entre un œuf et plusieurs,
Mon mari vient de pondre un œuf gros comme quatre,
Et cette nouvelle recommandation du secret :
Au nom de Dieu, gardez-vous-bien D'aller publier ce mystère.
et la réponse de la commère, le meilleur trait de la fable, que La Fontaine n'a pris à personne, si ce n'est peut être à DuFail... « J'aimerais mieux!... Hoon! » mais mieux placé ici :
Vous moquez-vous, dit l'autre ; ah ! vous ne savez guère
Quelle je suis, allez; ne craignez rien. La femme du pondeur s'en retourne chez elle,
Le pondeur est joli.
L'autre grille déjà de conter la nouvelle, Elle va la répandre en plus de dix endroits ; Au lieu d'un œuf elle en dit trois.
Enfin il termine brusquement par le trait le plus vif :
Avant la fm de la journée.
Ils se montaient à plus d'un cent.
Bonaventure Desperriers, quoique du milieu du xvi« siècle, ainsi que Rabelais et Du Fail, écrit avec plus de pureté, et se rapproche de la langue du xvii^^ siècle; il est vrai que son ouvrage paraît avoir été retouché après sa mort. Quoiqu'il en soit, il a autant de gaîté, de malice et d'observation, comme on peut le voir par le conte du savetier Blondeau qui ressemble fort au savetier de La Fontaine.
(( A Paris sur Seine trois bateaux y a (enjouement plus plaisant que naïf) ; mais il y avait aussi un savetier que l'on appelait Blondeau (on aime à savoir le nom des gens, cela donne de la vraisemblance et du relief, ou sait aussi que le
savetier de La Fontaine s'appelait sire Grégoire), lequel avait sa loge près la croix du Tiroir : là où il refaisait les souliers gaignant sa vie joyeusement, et aimant le bon vin surtout, et l'enseignait volontiers à ceux qui y allaient (Sire Grégoire a soin aussi de chômer toutes les bonnes fêtes, ne regrettant qu'une chose, c'est que l'une fait tort à l'autre), car s'il y en avait dans tout le quartier il fallait qu'il en goustast et était content d'en avoir davantage et qu'il fût bon (gaité et verve toute rabelaisienne). Tout le long du jour il chantait et réjouissait les voisins.
Le savetier de La Fontaine est encore mieux mis en relief.
Un savetier chantait du matin jusqu'au soir.
C'était merveiUe de le voir Merveille de l'ouïr; il faisait des passages! Plus content qu'aucun des sept sages.
» 11 ne feust onc en sa vie marri que deux fois, l'une (1), quand il eut trouvé en une vieille muraille un pot de fer auquel avait grande quantité de pièces antiques de monnaye, les unes d'argent, les autres d'aloy, desquelles il ne savait la valeur (2). Lors il commença à devenir pensif; il ne chantait plus.
La Fontaine y ajoute la réflexion philosophique :
Dans sa cave il enserre L'argent et sa joie à la fois.
Plus de chant : il perdit la voix, Du moment qu'il gagna ce qui cause nos peines.
(1) L'autre circonstance fait l'objet d'un autre récit.
(2) C'est ici l'Euclion de Piaute, au lieu de la scène entre le savetier et le financier; mais la peinture des inquiétudes du pauvre homme est dans les trois auteurs, charmante dan? tous les trois, avec plus de développements dans Piaute, où elle produit nombre d'effets comiques et de traits de caractère, avec une plus grande finesse d'analyse dans Desperriers, et une concision pénétrante dans La Fontaine.
» Il fantasiait en soi-même, disant : Lamonnoye n'est pas de mise, je n'en sam^ais avoir ni pain ni vin (excellent trait de caractère); si je la montre aux orfesvres, ils me décelleront, ou ils voudront en avoir leur part, et ne bailleront pas la moitié de ce qu'elle vaut (il devient avare). Tantost il craignait de n'avoir pas bien caché ce pot, et qu'on ne lui dérobast. A toutes heures il partait de sa tente pour l'aller remuer (comme Eucliou) ; il était en la plus grande peine du monde.
La Fontaine a plus de pittoresque et d'élévation :
Le sommeil quitta son logis Il eut pour hôtes les soucis, Les soupçons, les alarmes vaines.
Tout le jour il avait l'œil au guet, et la nuit, Si quelque chat faisait du bruit, Le chat prenait l'argent.
Ce dernier trait fait mieux sentir l'alarme du savetier sûr de sa perte et troublé outre mesure.
» Mais à la fin il se vint à reconnaître, disant en soimême : Comment? je ne fais que penser en mon pot ! les gens connaissent bien à ma façon qu'il y a quelque chose de nouveau en mon cas. Baa, le diable y ait part, au pot; il me porte malheur (langage populaire plein de force et de naturel). En effet, il le va prendre gentiment, et le jette à la rivière ; il noya toute sa mélancolie avec le pot. »
Il semble que ce dernier trait ne se trouve pas dans La Fontaine, m.ais il }' a l'équivalent :
Rendez-moi, lui dit-il, mes chansons et mon somme, Et reprenez vos cent écus.
174. Nous ne voudrions pas faire croire qu'il y a dans Du Fail et dans Desperriers beaucoup de contes aussi parfaits; nous n'avons trouvé chez le premier, comme ayant été traités par La Fontaine, que ceux-ci : le Mpmnier, son fils et l'âne, la Goutte et l'araignée, le Pot de terre et le pot de fer, V Ane vêtu de la peau du lion, le Singe et le chat, r Huître et les plaideurs ; et dans le second que le Charlatan et la Laitière et le pot au lait qui sont même moins bien racontés, quoique l'imitation de La Fontaine soit souvent évidente. Mais comme ces conteurs d'abord très prisés de nos pères, ont été longtemps dépréciés, et que c'est seulement de notre temps que l'on y est revenu, nous avons cru devoir nous y arrêter et montrer tout ce que leur doit le bonhomme, c'est-à-dire ce ton de gaîté franche et malicieuse et ce langage expressif qui font un des charmes de ses fables.
175. Ainsi que nous l'avons dit, le conte dégénère au xviP siècle, quoique les recueils de facéties soient d'abord assez nombreux; mais ils sont d'écrivains secondaires, le siècle devenant plus sérieux, et les grands écrivains s'apphquant à des genres plus élevés. Nous nous bornerons donc à une liste des fables et des ouvrages qui ont pu être connus de La Fontaine, sans citations.
Dans le Pegjne de P. Cousteau, de Lautheaume de Romieu (1560), onivouwe l' Astrologue, la Fe}7ime?ioyée, les Médecins, l'Ane et ses maîtres;
Dans les Nuits de Straparole, de P. Larivey (1570), les Animaux malades de la peste ;
Dans les Trois vignerons de Jean Sousnor, le Laboureur et ses enfants, le Geai, et l'Ane portant des reliques;
Dans les Heures de recréations de Guichardin, par
Belleforest (1573), le Charlatan^ le Rieur et les poissons, r En fouisseur et son compère ;
Dans le Trésor des récréations (161 1), l'Avare et so?i trésor, la Mort et le bûcheron^ l'Ours et les deux compagnojis ;
Dans le Microcosme, le Rieur et les poissons, le Chien qui porte le dîné de son maître^ VOurs et l'amateur de jardins, le Rerrjer et son troupeau, le Thésauriseur et le singe, le Loup et les brebis, l'Homme et l'idole de bois, le Geai, l'Ecrevisse et sa fille, le Renard et le hérisson;
Dans les OEuvres de Bruscambille (iQ'^Q), le 3feunier, son fils et l'âne, le Pot de terre et le pot de fer, et le Dépositaire infidèle ;
Dans Tabarin (1622), le Gland et la citrouille;
Dans le Chasse-ennui de Louis Garon (1641), P Astrologue, la Femme noyée, l'Ane et ses maîtres, les Médecins, et le Savetier et le financier;
TiSLns \e Dive?'tissement curieux (1650), le Pâtre et le lion, la Fcjnme noijée, le Savetier, le Rieur et les poissons , le Dépositaire infidèle, l' En fouisseur, le Trésor et les deux hommes;
Dans le Courrier facétieux (1650), l'Astrologue et le Savetier;
Enfin, dans \a. Lecture divertissante (1657), le Pâtre et le Lion, le Savetier, le Rieur et les poissons, VEnfouisseur et son compère;
Le Rieur et les poissons et quatre ou cinq autres sujets se trouvent aussi dans les Sérées de Guillaume Boucher (1635), et le Charlatan, dans le Tombeau de la mélancholie (1627).
On voit par le choix des sujets et la manière de les traiter que ces recueils se copiaient l'un l'autre, et que
ces contes tombaient dans le domaine commun et la vulgarité, lorsque La Fontaine les a relevés et se les est définitivement appropriés. Il a pu y prendre plusieurs fables que nous avons rapportées à Abstemius, comme à l'auteur primitif, ou du moins au plus ancien auteur connu de ces récits. Nous en avons même omis quelques uns comme moins importants et n'ayant fourni à La Fontaine qu'un sujet ou deux.
176. Allons plus loin et rapprochons La Fontaine d'un des plus beaux génies que la France ait eus, Fénelon, qui a fait quelques fables et contes en prose pour le duc de Bourgogne. Quelques-uns, comme le Hibou, le Dragon et le renard, les Deux Souris, r Assemblée des animaux pour choisir un roi, les Deux Lionceaux, rappellent les fables de La Fontaine et n'ont été sans doute composés qu'après. La meilleure fable est celle du Chat et dès lajjins, qui rappelle le Chat, la belette et le petit lapin, ainsi que le Chat et le vieux rat. Le Pigeon puni de son inquiétude est une imitation froide et malheureuse de l'admirable fable des Deux Pigeons, et la fait mieux apprécier. L'histoire de Florise est charmante et l'on regrette que La Fontaine ne l'ait pas mise en vers. L'histoire d'yl//ôee est celle du Berger et du Roi, et il n'est pas facile de dire lequel des deux récits a suivi ou précédé l'autre ; mais il est un peu traînant dans Fénelon et inférieur à celui du fabuliste. Tout le génie aimable et pur, chrétien et antique de l'archevêque de Cambrai éclate dans les Aventures d'Aristonous, un des morceaux les plus parfaits de notre langue. On lit même parmi les œuvres latines de Fénelon dix fables traduites du français de La Fontaine, entre autres les Animaux malades de la peste, le Chêne et le roseau, et même le Rat gui s'est
retiré du monde : Mus eremita. On a vu plus haut que certains thèmes du duc de Bourgogne ont servi de texte aux fables de La Fontaine qui le reconnaît dans son douzième livre, et que Fénelon lui fit déplorer la mort du fabuliste dans une élégie latine pleine de grâce et de sentiment, où nous lisons les lignes suivantes :
« Heu ! Fontanus interiit ! Proh dolor ! interiere simul joci dicaces, lascivi risns, gratiœ décentes, doctse Camœnee. Lu" gete, 0 quibus cordi est ingenuus lepor, natura nnda et simplex, incompta et sinefuco elegantia.Illi, illi uni par omnes doctos licuit esse negligentem. Politiori stylo quantum prœstitit aurea negligentia ! Tam charo capiti quantum debetur desiderium! Lugete, Musarumalumni.Vivunt tamen, œternumque vivent carmini jocoso commissse vénères, dulces nugse, sales attici, suadela blanda atque parabilis... Heu ! quandonam mercuriales viri quadrupedum facundiam aîquiparabunt. »
177. Fénelon avait fait un dialogue des morts assez bizarre et paradoxal entre Ulysse et Grylhis changé en pourceau, dans lequel il prétendait montrer que les hommes seraient pires que les bêtes , si la solide philosophie et la vraie reHgion ne les soutenaient. La Fontaine, faisant à la fois sa cour au précepteur et à son élève, traita un peu malgré lui et faute de mieux, le même sujet, tout en protestant à sa manière contre la conclusion et l'intention du pieux archevêque ; mais il ne put en faire une fable très bonne et très concluante. Dans Fénelon, Gryllus aime mieux n'être que cochon gros et gras, content de son ordure, que d'être homme faible, vain, léger, malin, trompeur et injuste, qui n^esjière d'être après sa mort quune ombre triste et un fantôme mécontent de sa condition.
La Fontaine conclut tout autrement; mais en allant contre tout l'ensemble de sa fable, et en disant de ces animaux :
La liberté, les bois, suivre leur appétit,
C'était leurs délices suprêmes :
Tous renonçaient au les des belles actions; Ils croyaient s'affranchir, suivant leurs passions;
Us étaient esclaves d'eux-mêmes.
Prince, j'aurais voulu vous choisir un sujet. Où je pusse mêler le plaisant à l'utile :
C'était sans doute un beau projet.
Si ce choix eût été facile ; Les compagnons d'Ulysse enfin se sont offerts,
on devine comment, et l'on voit que La Fontaine n'en
est pas content.
Ils ont force pareils en ce bas univers ; Gens à qui j'impose pour peine Votre censwe et votre haine.
Telle est la conclusion aussi fausse qu'inattendue du fabuliste; n'en déplaise à Fénelon qui préfère ces animaux-à l'homme du paganisme et sans l'immortalité de l'âme, et à La Fontaine lui-même dans toute sa fable, lorsqu'il avait fait dire à chacun des animaux, et ce semble sérieusement :
Il vaut mieux être un loup qu'un homme ; Je ne veux point changer d'état.
^ i Voilà le mauvais tour que sa complaisance pour ses
protecteurs jouait au bonhomme : elle devait aussi lui faire chanter dans le même livre le mariage honteux du prince de Conti avec la fille illégitime du Roi.