‹ La Fontaine et ses devanciersChapitre 38 sur 56 · PATELIN · texte numérisé non relu

PATELIN

Il doit venir manger de l'oue, etc.

Ce qui frappe d'abord dans cette fable, c'est l'air facile, précis et rapide du style. Tous les mots en sont restés français, et tous les tours sont pleins de clarté et de vivacité ; peut-être la coupe des vers n'est-elle pas ' assez marquée, ce qui s'excuse dans la comédie et dans ces petits vers de huit syllabes. Peut-être encore l'invitation à chanter par l'éloge de la voix du corbeau estelle trop courte et trop peu développée, on voit que l'auteur rappelle une fable bien connue. Quant aux jeux de mots que l'on trouve à la rime corbeau et corps beau, nous avons déjà vu qu'ils étaient plutôt recherchés qu'évités à cette époque.

156. On ne trouve plus guère à signaler en vers que le Débat des membres et du ventre, traduit de Jean de Sarrisbery, par Jehan d'Abuudance ; la fable de la Lice et sa compagne, par Pierre Gringore, dit Vaudemont, quelques fables de Lefèvre de Thérouenne, auteur de deux satires contre les femmes, enfin celle du Loup devenu berger, par Jehan Molinet, à la fin du xv^ siècle, dont M. Robert cite ces jolis vers .

Donc le luiton, subtil et anciens

For décevoir bergers, brebis et chiens,

Prist manteau gris, chappelet et moufflette (1);

Puis s'en revint comme Pharisiens,

Comme bergers discrets et anciens,

La muse (2) au col et au poing la houlette .

Maître Issengrin à la rousse barbette

Prist et choisit pour causer son esbat

Un mouton gras qui paissoit sur l'herbette ;

De qui s'en va le cauteleux débat.

(1) Ctiapeaux et moufles (espèce de gants).

(2) La musette.

157. Les premières fables que nous trouvions en prose française datent de l'invention de l'imprimerie et de la fm du xv^ siècle ; ce ne sont même que des traductions du recueil de Romulus, de Pogge ou d'Esope, par Laurent Valle, ou d'autres auteurs latins; mais ce sont des traductions libres, et jusqu'à un certain point originales par les développements, le ton de naïveté et la langue dans laquelle elles sont écrites. On voit que ce sont des récits faits et accueillis sérieusement et avec complaisance. Nous exceptons les trois premiers recueils que nous allons citer et qui ne se recommandent que par l'antiquité du langage. L'un est traduit du Spéculum liistoriale de Vincent de Beauvais, encyclopédie historique du moyen âge, ou en parlant d'Esope, l'auteur en rapporte dix-neuf fables; le deuxième est la Mer des histoires traduite du Catena tempnrum (en 1484) et qui rappelle en termes un peu meilleurs les mêmes fables que Vincent de Beauvais; le troisième est la traduction du Disciplina clericalis de Pierre Alphonse, que donna Jean Miellot, sous le titre de Discipline de clergie.

Extrait de la Mer des histoires. Contre ceux qui croient trop facilement à gens qui les flattent, dont après se repentent.

« Lorsque un corbeau eust prist un frommaige sus une fenestre, et puis se fust volé sur ung haut arbre, un regnard le vit d'aventure, qui ala au-dessous de lui en désirant mengier du frommage. Parquoy lui dit en le louant : 0 noble corbeau, est-il créature au monde semblable à toy en beauté, tu as une lueur et resplendisseur de plumes indicible, tu as une voix la plus doulce, un chant le plus mélodieux, et ung organe le mieux retentissant de tous les oiseaux du monde. Et pour ce je ne me puis saouler quand

je peux ouïr cette mélodie. Le corbeau oyantles paroles du regnard prist une vaine gloire dont il se efforça de chanter mieix que par avant. En ouvrant son bec, le froramage cheut, qu'il tenoit, lequel fut légèrement recueilli du faux regnard. Par ainsi, il perdist son frommage et se repentist grandement en recongnoissant sa folie.

158. On trouve plus de charmes et d'originalité dans les traductions de Guillaume Tardif et surtout de Julien Machault. Les phrases du premier sont encore embarrassées et son style est diffus. Il ne sait pas non plus corriger le vice d'un sujet, mais il a une certaine verve et une sorte d'abondance qui plaisent. Le texte de l'auteur latin est développé avec liberté et avec complaisance. Julien Machault, un peu plus récent, a plus d'enjouement et de finesse, mais moins de vivacité naïve; sa phrase est mieux faite, son style est plus ferme et son langage a moins vieilli. Mais tous deux sont curieux parce qu'on y voit se débrouiller la pensée et la langue du moyen âge, et poindre cette netteté et cette personnalité, cette libre allure et cet esprit d'observation qui caractérisent l'ère moderne. Voici d'abord la fameuse fable du Cog et du Renard, racontée par Guillaume Tardif, avec un avant-propos qui montre l'idée que l'on se faisait d'Esope à cette époque.

« La facétie suivante que met Pogge, aucuns ont attribuée à Isopet, et avec la translation des fables de Isopet l'ont mise. Mais nonobstant ne l'ai-je pas laissée à mettre en cette présente translation afin que faulte n'y soit veue. Car elle est réalement de ce livre, et l'écrivit Pogge, ainsi qu'il apparaît ; car elle est en prose latine, et Isopet besognoit en mètre. Par quoi la différence que qui l'ait mise avec les fables de Isopet, il l'a ici empruntée.

C'est tout le contraire, n'en déplaise à l'érudition de Guillaume Tardif.

» Se dit Pogge, en son commencement de cette fable, un terme que volontiers au commencement des fables on prend, c'est le moi jadis et dit : Jadis...

La puérilité sérieuse de celte introduction amuse, comme le premier essai de critique d'un écolier.

» Jadis un regnard voyant un coq, a (avec) une grande compaignie de poules montées en un arbre; ainsi que le coq avait pour ; et afin de toUir au renard le chemin d'aller à elles ; tout affamé, pour les décevoir, se approcha tout bellement en blandissant le coq, en lui disant après qu'il l'eut salué : 0 coq, mon ami, que fais-tu là-haut? As-tu point oui les belles nouvelles toutes fraîches qui nous sont maintenant venues, tant bonnes et tant belles et salutaires? Nenni, dit le coq; mais prononce moi que c'est. Certes, dit le renard, coq, mon ami, pour cette cause suis-je venu devers toi, pour communiquer la matière et déclarer la grande joie et parfaite liesse que doivent avoir toutes bestes. Car leur grand concile naguère a été tenu et célébré, lequel a été conclu et ordonne que paix perpétuelle serait jurée et ordonnée entre toutes bestes ayantes ame, et plus ne pourront nuire, faire nuire, ne pourchasser aucune déplaisance l'une à l'autre, et que chacune bête ira en compagnie ou seule, ainsi que bon lui semblera, partout ou elle voudra.

A la bonne heure , voilà une belle et bonne ordonnance, au lieu du petit vers écourté de La Fontaine, paix générale, cette fois, qui nuit à l'effet de toute la fable.

» Et pourtant, je te prie, descends, toi et tes poules, pour venir ici-bas avec moi, et puis nous ferons la soulennité de cette belle ordonnance. Bien aperçut le coq la fallace et déception du renard; si proposa de farcerde lui et pour ce faire dit au renard : Renard , tu me apportes ici bon message et agréable. Le coq levait le cou en baut pour plus loin regarder. Aussi se dressa sur les pieds en faisant de terribles admirations. Et lors le renard voyant que le coq faisait tant et de si admiratifs regards fut esbabi et lui demanda que c'était qu'il véait. Le coq répondit : Ce sont deux grands cbiens qui viennent courant la gueule hayée (béante). Oh, dit le renard, qui eut si grand peur, adieu, je m'en vais ; il est nécessaire que je m'enfuie devant qu'ils arrivent; et lors commença à s'en aller. Comment! dit le coq, et pourquoi est-ce que tu t'enfuis, ou que tu crains; s'il en est ainsi que la paix soit faite, il ne te faut rien craindre. Oh, dit le renard, je doute (crains) que ces chiens qui ici viennent n'ayent pas ouï le décret de la paix, et l'appointement ainsi qu'il a été fait et conclu. Adonc le renard s'enfuit et par tromperie fut mocqué de sa tromperie. En cette fable sont repris les traîtres qui par blandiment de fictives paroles déçoivent autrui, ainsi que le renard cuidait décevoir et trahir les poules pour leur dire qu'une paix perpétuelle était ordomiée entre les bestes, mais volontiers tels trompeurs sont moqués par leur tromperie même , ainsi que l'en dit communément : tromperie est de tel être que qui trompe, trompé doit être; ainsi que le renard fut trompé du coq qui lui donna à entendre que deux grands chiens venaient vers lui la gueule bée, par quoi il eut si grand peur qu'il s'enfuit. »

Le récit a de la grâce, de la facilité et de l'abondance , quoiqu'il manque un peu de traits piquants ; mais l'auteur ne peut se tirer de sa morale et tombe

dans des redites, sans doute parce que le style narratif est plus facile que le style philosophique, qui exige, dans la langue et dans l'auteur, l'habitude de l'analyse et de l'abstraction.

159. Voici la fable de Julien Machaut, qui a à peu près les mêmes qualités et les mêmes défauts, mais qui, en somme, me paraît supérieure à celle de Guillaume Tardif.

« La première fable est du Mullet, du Regnard et du Loup. On clame plusieurs gens asnes qui sont bien soubtils, et tel cuide savoir et être grand clerc qui n'est qu'un asne, ainsi qu'il appert par cette fable, d'un mullet qui mengeait des herbes auprès d'une forêt, auquel vint un renard, lequel le interrogea et lui demanda : Qui es-tu? Et le mullet lui dit en cette manière : Je suis une beste; et adonques le renard lui dit : Je ne te demande pas cela ; je te demande qui fut ton père, et le mulet lui dit : Mon grand père fut un clieval (réponse d'un excellent comique mais que nous avons déjà vue), et le renard lui dit : Je ne te demande pas cela, mais dis-moi seulement comment tu as nom; et le mulet lui dit : Je ne say point. Ce que j'estoye petit, quant mon père mourut; toutes fois, afïin que mon nom ne fut oublié, mon père le fit écrire en mon pié de derrière senestre. Pourquoi, si tu veulx savoir mon nom, va, si regarde et tu le sauras. Et quant le renard entendit la fallace , il s'en alla en la forêt et rencontra le loup , auquel il dit : Ha, méchante bête, et que fais-tu ici? Viens t'en avecques moi, et je te mettrai en la main une bonne proye. Regarde en ce pré-là et tu trouveras une grasse bête, de laquelle tu te pourras bien saouler. I^t adonques le loup entia au pré, et trouva le mullet qui paissait l'herbe et lui dit : Qui es-tu? Et le mullet lui dit : Je suis beste; et le loup lui dit : Ce n'est pas ce que je te demande, mais dis-moi

comment tu as nom. Et le mullet lui dit : Je ne sais; toutefois, si tu veulx savoir mon nom, tu le trouveras à mon pié de derrière senestre enescrit. Adonques, lui dit le loup, je te prie que tu le monstres; et le mullet tendit le pié, et ainsi que le loup regardait et estudiait au pié du mullet, le mullet lui bailla si grand coup de pié au front que il lui rompit toute la cervelle. Et le renard, qui était derrière au buisson, se prist fort à rire et truffer (se mocquer de lui) , en lui disant : Folle beste, tu scès bien que tu ne scès lire, et pour ce ce mal t'en est venu; tu en es cause et en es digne ; car nul ne se doit entremettre de la chose qu'il ne scait faire. Et pour ce nous devons garder de nous entremettre de chose que nous ne scavons, afin que nous ne soyons de ceux ainsi que sont messeigneurs de l'Arquemye (1), ou, que je ne faille, de l'art qui n'est mie.

» Le loup voulut faire du sage et le mullet faisait de l'asne. »

Nous ne ferons de remarque que sur la morale de cette fable, elle est moins bonne que celle de La Fontaine :

Que de tout inconnu le sage se défie.

et conviendrait mieux à la fable du Loup qui veut guérir le pied du cheval. Ensuite, elle est exprimée faiblement et avec des redites comme celle de Tardif, et accompagnée d'un jeu de mots recherché sur l'alchimie , que l'on semble déjà regarder ici comme une chimère. Elle finit par deux traits assez heureux. Le

(i) De ralchiniie, ou si je ne me trompe, de l'art qui n'existe pas.

dialogue a du naturel et. du piquant; mais comme le sujet a été souvent traité, il est difficile de dire ce qui appartient au dernier imitateur.

160. A la même époque, Robert Gobin composa un ouvrage bizarre, intitulé la Satyre des Loups ravissants. C'est une allégorie soutenue et mystique. Le diable ou le grand Loup ravissant prêche à ses louveteaux tous les vices, en prose et en vers, par exemples et par sentences , et Sainte Doctrine prêche à ses agneaux toutes les vertus. Malgré des longueurs et une érudition déplacée, l'ouvrage n'est pas sans mérite pour le fond ni pour le style. On y trouve plusieurs fables, mais la plupart sont fort courtes et plutôt indiquées que racontées. Voici comme on y rappelle la fable précédente.

« De ceci raconte Isopet, que le lion voyant un cheval paître , par ypocrisie feignit être médecin , et le cuidoit prendre par les genitoires; mais le cheval y obvia, et lui bailla un coup de pié. »

L'ouvrage de Robert Gobin a du rapport avec les Renards traversant les périlleuses voies des fausses fiances, ouvrage traduit du latin de Seb. Rrandt, et avec la Fleur des commandements de Dieu. Ces deux livres, quoique plus modernes, ne valent pas le précédent, et d'ailleurs renferment moins de fables. Les Instructions du chevalier de La Tour-Landry à ses filles, publiées à la lin du xv^ siècle, datent en réalité du siècle précédent

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