LE LOUP, LA CHÈVRE ET LE CHEVREAU
Une chèvre allait en pasture Pour y prendre sa nourriture ; Son chevreau dans le tect enferme, Lui commandant de point en point Qu'à personne l'huys n'ouvre point, Et jusqu'à son retour fut ferme.
Le loup ayant ouï cela, A la porte du tect alla, Feignant de la chèvre la voix :
Ouvrez, dit-il, mon enfant doulx.
Je veux entrer avecque vous, Car j'ai été assez au bois.
Le chevreau répond : Non feray, La porte ne vous ouvrirai Car je vois bien par un pertuys Que vous êtes un loup méchant.
Allez frapper à un autre liuys.
Ainsi le chevreau se garda, Et fist ce qu'on lui commanda.
Qui donc obeist aux parens, Tout bien et tout honneur lui vient; Aucun malheur ne luy survient :
Tels exemples sont apparens,
Nous ne ferons qu'une observation sur cette jolie fable, c'est que le chevreau n'eût pas désobéi en croyant ouvrir à sa mère, et que son refus d'ouvrir au loup a trop peu de mérite et est trop bien expliqué s'il a vu par un pertuys que c'était un loup méchant, ce qui fait que la. moralité est raanquée en partie et ne s'applique pas bien à la fable. C'est ainsi qu'à une époque où la raison publique n'est pas encore assez développée, on peut signaler souvent un défaut ou une faiblesse de logique souvent peu remarquée d'abord, mais qui n'altère pas moins la perfection d'un ouvrage; une raison sûre et soutenue étant la première condition de toute poésie.
179. Nous ne rappellerons que les principaux traits de la Fontaine. Le premier vers, outre sa beauté pittoresque, a déjà de rapport à la mère. Elle donne un mot de guet piquant et naïf: foin du loup et de sa race, nécessaire pour qu'il la reconnaisse, et qui fait le nœud de l'action. La fable est écrite dans un style rapide et charmant par l'emploi de quelques vieux mots.
La bique allant remplir sa traînante mamelle Et paitre l'herbe nouvelle, Ferma sa porte au iDquet, Non sans dire à son biquet :
Gardez-vous sur votre vie D'ouvrir que l'on ne vous die.
Pour enseigne et mot du guet :
Foin du loup et de sa race.
Le loup entend par hasard le mot de guet, et dés qu'il la voit partie, donne le mot, croyant entre?' tout
(run coup; l'intérêt est vivement excité. Un critique blâme la précipitation du loup comme peu réfléchie. Sans doute le loup a tort, mais c'est qu'il est un sot, et La Fontaine a raison. L'invention de patte blanche est des plus agréables et des plus piquantes, et La Fontaine applaudissant naïvement à la sagacité et à la défiance du chevreau, s'écrie et fait dire avec lui au lecteur:
Où serait le biquet s'il eût ajouté foi Au mot de guet que de fortune Notre loup avait entendu ?
Et il conclut justement par cette moralité excellente :
Deux sûretés valent mieux qu'une, Et le trop en cela ne fut jamais perdu.
L'union de cette naïveté antique, de celte raison parfaite, et de cette rapidité élégante ne se trouvant que dans notre fabuliste, établissent sa supériorité sur tous les autres, et en particulier sur ceux du xvi^ siècle: mais bien qu'ils aient ces qualités à un moindre degré, ils méritent un rang distingué dans ce genre de poésie.
Guillaume Guéroult, à la suite d'un livre iX Emblèmes publié en 1550, a placé vingt-sept fables en vers, assez longues et souvent assez médiocres, mais dont quelquesunes sont supérieures à celles de Gilles Corrozet, et se recommandent par une grande facilité et par assez de finesse et d'élégance. On lit avec plaisir, même après le chef-d'œuvre de La Fontaine des Animaux malades de la peste^ la fable de Guéroult du Lion., du loup et de Cane, trop longue pour trouver place ici. Nous citerons de lui une autre fable pleine de détails agréables, bien qu'écrite dans un rhythme peu convenable à l'apologue.
Le renard par bois errant,
Va quérant, Pour sa dent tendre pasture, Et si loin en la fin va
Qu'il trouva Le coq par mésaventure.
Le coq, de grand peur qu'il a,
S'envola Sur une ente haute et belle ; Disant que maître renard
N'a pas l'art De monter dessus icelle.
Le renard qui l'entendit
Lui a dit, Pour mieux couvrir sa fallace :
Dieu te garde, ami très-cher;
Te chercher Suis venu en cette place.
Pour te raconter un cas
Dont tu n'as Encore la connaissance ; C'est que tous les animaux
Laids et beaux.
Ont fait entre eux alliance.
Toute guerre cessera :
Ne sera Plus entre eux fraude maligne ; Sûrement pourra aller
Et parler Avecque moi la geline.
De bestes un million
Le lion Mène jà par la campagne ; La brebis avec le loup
A ce coup Sans nul danger s'accompagne.
Tu pourras voir ici-bas
Grands ébats Démener chacune beste :
Descendre donc il te faut
De là haut Pour solenniser la fête.
Or fut le coq bien subtil :
J'ai, dit-il, Grande joi' d'une paix telle, Et je te remerci' bien
Du grand bien D'une si bonne nouvelle.
Cela dit vint commencer
A hausser Son col et sa creste rouge, Et son regard il épart
Mainte part, Sans que de sou lieu se bouge.
Puis dit : j'entends par les bois
Les abois De trois chiens qui cherchent proie :
Ho ! compère, je les voi
Près de toi ; Va avec eux par la voie.
— Oh non ! car ceux-ci n'ont pas
Seu le cas Tout ainsi comme il se passe, Dist le renard ; je m'en vas,
Tout là bas, De peur que u'aye la chasse.
Ainsi fut par un plus fin
Mise à fin Du subtil renard la ruse.
Qui ne veut être déçu
A son seu, D'un tel engin faut qu'il use.
On retrouve cette fable dans Corrozet, Haudent et Hégémon; mais nous nous bornerons à celle de Guéroul pour ne pas multiplier les citations, et parce que les autres n'en diffèrent pas sensiblement et qu'elles sont même inférieures. Comme c'est la dernière que nous citerons sur ce sujet, c'est ici le lieu de donner celle de La Fontaine, quoique ce ne soit pas une de ses meilleures.
Sur la branche d'un arbre était en sentinelle Un vieux coq adroit et matois.
On reconnaît là le soin de La Fontaine de peindre les gens au physique et au moral.
Frère, dit un renard adoucissant sa voix. Nous ne sommes plus en querelle, Paix générale cette fois.
Cette paix qui dans les anciennes fables est annoncée
avec détails, comme venant du lion et d'un conseil des animaux, est ici trop peu définie, ce qui jette du vague et de l'obscurité sur toute la fable.
Je viens te l'annoncer; descends que je t'embrasse;
Ne me retarde point, de grâce; Je dois faire aujourd'hui vingt postes sans manquer.
Les tiens et toi pouvez vaquer
Sans nulle crainte à vos affaires ;
Nous vous y servirons en frères :
Faites-en les feux dès ce soir.
Et cependant viens recevoir
Le baiser d'amour fraternelle.
Ami, reprit le coq, je ne pouvais jamais Apprendre une plus douce et meilleure nouvelle Que celle De cette paix.
Ce discours est un peu long et un peu trop décousu, peut-être parce que le renard est embarrassé, étant peu sincère. Quand ces petits vers, comme ici, ne produisent pas un effet piquant, ils sont faibles et marquent de la négligence ; un critique trop subtil y voit l'embarras du coq à répondre à ce compliment qu'il sait plein de perfidie.
Et ce m'est une double joie De la tenir de toi ; je vois deux lévriers Qui, je m'assure, sont courriers Que pour ce sujet on envoie.
Cette manière d'entrer dans l'idée du renard est très piquante et ne se trouve pas dans les autres conteurs.
Ils vont vite et seront dans un moment à nous.
Je descends : nous pourrons nous entre-baiser tous.
Excellent trait d'ironie.
Adieu, dit le renard, ma traite est longue à faire : Nous nous réjouirons du succès de l'affaire, Une autre fois.
Ici comme dans les autres fabulistes, le renard déjoué a l'esprit de ne pas paraître se démentir, il est même conséquent avec ce qu'il a dit plus haut : les autres plus simples lui font dire qu'il craint que les chiens ne soient pas instruits de la paix générale , ce qui est bon aussi en dévoilant à demi son mensonge
. Le galant aussitôt Tire ses grégues, gagne au haut, Mal content de son stratagème, Et notre vieux coq en soi-même Se mit à rire de sa peur :
Car c'est double plaisir de tromper un trompeur.
Bon rapprochement de mots et d'idées que nous avons déjà vu, et rendu plus vif ici par la versification.
Nous le répétons, cette fable est bonne et meilleure que toutes celles que nous avons vues ; mais elle n'est pas très remarquable, et La Fontaine n'y montre pas tout son génie. Il semble que le sujet un peu bizarre lui ait plu médiocrement, et qu'il convînt mieux aux idées et aux contes du moyen âge, de même que celui du renard qui fait chanter le coq les yeux clos, et le lâche en remerciant Dieu ou en répondant aux vilains et aux chiens lancés à sa poursuite; mais celle-ci faisait
en quelque sorte la contre-partie obligée de la fable du Corbeau et le renard.
182, Si en lisant Guillaume Guérout, on regrette quelquefois qu'il n'ait pas composé plus de fables, on éprouve un sentiment tout contraire, quand on parcourt les trois cent soixante-six apologues versifiés par Guillaume Haudent, en 1547. Son ouvrage est d'une grande platitude et ne peut se lire sans ennui. C'est une facilité molle, une diffusion prosaïque, que rien ne relève.
182. A l'époque de la réforme de Ronsard , Baïf, un des poètes de la Pléiade , qui n'était pas sans talent poétique, mais avec peu de goût et trop de facilité, a aligné en petits vers et en dizains, sous le titre de Mimes (1572), une foule de proverbes et de conseils qui n'ont aucune suite, et parmi lesquels on lit quelques fables écourlées, telles que celle-ci :
183. Jadis la tortue Maufette (1) Pressa l'aigle, qui la rejette.
De la faire voler en l'air :
Par force il l'emporte et la lâche , D'en haut elle fond et s'écache.
Paiment d'avoir voulu voler.
Au moins n'a-t-il fait subir ce supplice de Procuste qu'à huit ou dix fables, tandis que Benserade les a toutes mutilées et a encore moins bien réussi, comme nous le verrons dans ses quatrains imités du grec de Gabrius.
Baïf a laissé deux fables plus étendues et fort bien racontées, le Choucas et le Loup, la Mère et l'Enfant; voici cette dernière, toujours en sixains :
(1) Mal faite.
Puisque les propos véritables Ne sont ouïs, contons des fables :
Possible on les écoutera.
Esopet les fit par l'oracle, Pour en riant faire miracle En l'esprit qui les goûtera.
Un loup ayant fait une quête De toutes parts, enfin s'arrête A l'huis d'une cabane aux champs.
Au cri d'un enfant que sa mère Menaçait pour le faire taire De jeter aux loups ravissants.
Le loup qui l'oiiît en eut joie, Espérant d'y trouver sa proie, Et tout le jour il attendit Que la mère son enfant jette; Mais le soir venu, comme il guette.
Un autre langage entendit :
C'est la mère qui d'amour tendre Entre ses bras alla le prendre, Le baisant amoureusement ; Avecque lui la paix va faire.
Et le dorlottant pour l'attraire Lui parle ainsi flatteusement :
Nenny, nenny, non, non, ne pleure; Si le loup vient, il faut qu'il meure; Nous tuei'ons le loup s'il y vient.
Quand ce propos il ouït dire, Le loup grommelant se retire Céans l'on dit l'un, l'autre on tient.
Cette fable , selon nous , est charmante, sauf la morale assez vague et assez mal appliquée, mais consacrée par la tradition jusqu'à La Fontaine.
•184. La même fable a été traitée par Philibert Hégémon qui mit vingt- et-une fables, à la suite de la Colomhière , publiée en 4583. Elle ne vaut pas celle de Baïf, bien qu'elle soit une des meilleures du recueil, généralement faible de style et de composition; mais on y trouve d'assez jolis détails et assez de naturel.
d'un loup, d'une femme et de son enfant.
Un loup cherchant sa proie avec ardeur, Passa auprès du toit d'un laboureur Où il ouït un enfant qui criait, La mère aussi, laquelle le tançait.
Le menaçant de le donner au loup :
Lequel croyant que c'estait chose seure, Il attendait pour le manger du tout.
Mais à la fin la mère oyant qu'il pleure, Le caressant et l'appaisant, disait :
Nenni, mon fils, que si le loup s'approche, Nous le tuerons, quelque puissant qu'il soit. Hay! devant! bête, qu'on ne t'accroche.
— Comment! dit lors le loup en s'en allant; Celle-ci a un cœur double en parlant.
Beaucoup de gens ont une langue double; Car disant d'un ils font tout autrement, Dont bien souvent il advient de grand trouble, Où avec eux on périt pauvrement.
M. Walckenaër, rapprochant la fable d'Hégémon de celle de La Fontaine, trouve, avec raison, plus de vivacité et de naturel dans un trait de l'auteur du xvp siècle que dans celui-ci du fabuliste du xviie :
Quand la mère apaisant sa chère géniture,
Lui dit : Ne pleurez point, s'il vient, nous le tuerons.
Mais La Fontaine a très bien exprimé la sotte crédulité et le mécontentement du loup, et surtout l'indignation si vraie de la mère :
• Merci de moi, lui dit la mère !
Tu mangeras mon fils! l'ai-je fait à dessein. Qu'il assouvisse un jour ta faim?
Il a répandu son enjouement sur les autres parties du récit; enfin, il en a tiré une moralité plus juste et plus piquante dans le dicton picard écrit autour de la tête du loup attaché à la porte du seigneur du village.
Biaux chires leups, n'écoutez mie, Mère tenchent chen fieux qui crie.
C'est-à-dire que la tendresse maternelle ne doit pas être prise au mot dans ses menaces, et qu'il faut songer plus aux sentiments et au caractère des gens qu'à leurs paroles, même dites sincèrement, dans la passion : excellente leçon de conduite.
185. A la fin du x\i^ siècle, Vauquelin de la Fresnaye, poète fécond et assez estimable, écrivit quelques fables que nous n'avons pu trouver, mais qui paraissent peu regrettables, si l'on en juge par celle qu'a publiée M. Crapelet et qui est entachée d'un prosaïsme assez insipide.
Le dernier et le meilleur poète de cette époque de transition, Mathurin Régnier, dans sa troisième satire, a raconté avec beaucoup d'art la fable du Loup, le
Cheval et le Renard, ou plutôt de la Lionne, le Mulet et le Loup, en quoi il a eu tort de substituer la lionne au loup et le loup au renard, qui convenaient mieux au rôle qu'ils jouent. Le ton moitié sérieux, moitié enjoué convient au sujet; le style est soigné et l'intérêt soutenu. Cependant, elle manque un peu d'agrément et de vraisemblance en quelques points, et n'a pas ce cachet de naturel et même de naïveté que nous avons signalé dans Marot, Corrozet, Guerout et même Hégémon, et que La Fontaine a repris et porté au plus haut degré; la forme, pour tout dire, en est un peu lourde et un peu guindée, quoique semée de traits heureux.
Ainsi que nous l'avons dit plus haut, aucun des fabuhstes du xvi^ siècle n'ayant eu ni une langue assez formée, ni un véritable génie, m.algré leur agréable naïveté, ils furent bientôt oubliés, et la poésie négligée, car la fable resta abandonnée à des prosateurs du second et du troisième ordre; de sorte qu'entre Hégémon et La Fontaine, c'est-à-dire pendant plus de quatre-vingts ans, on ne vit pas un seul fabuliste français, si l'on ne compte pas les vingt-cinq fables plus que médiocres d'Eslienne Perret qui d'ailleurs était d'Anvers. Mais entre le premier recueil de La Fontaine, qui parut en 1668 et le douzième livre des fables publié en 1694, le succès de notre auteur excita plusieurs poètes, dont aucun ne s'éleva au-dessus du médiocre : les uns tombant dans la sécheresse, les autres dans la prolixité , et tous étant d'un extrême prosaïsme. Nous ne ferons que citer leurs noms, excepté pour deux ou trois plus connus, qui nous donneront des exemples des défauts signalés et nous feront mieux apprécier le mérite de La Fontaine. Parmi ceux qui se distinguèrent
par leur diffusion fastidieuse, nous signalerons P. Desmay (1677), un anonyme de Cologne (1698), et surtout Le Noble, dont nous dirons quelques mots.
186. Le Noble, abusant d'une extrême facilité pour mal écrire, a laissé vingt volumes de romans , d'entretiens, de pamphlets et de factums de toute espèce, parmi lesquels se trouvent une centaine de fables. Dans la plupart, on peut voir du naturel et des traits heureux, mais une grande négligence, beaucoup de bavardage et très peu de goût, ce qui en rend la lecture fatigante. Elles sont toutes très longues et gagneraient à être réduites de moitié. En voici une qui fera juger des autres et qui nous donnera l'occasion de voir La Fontaine traiter un sujet semblable.