Il se faut entr'aider; c'est la loi de nature
L'âne un jour pourtant s'en moqua, Et ne sais comme il y manqua, Car il est bonne créature.
La transition de la moralité au récit est à peine sensible, et a un air de naturel augmenté par la ressemblance des rimes qui suivent, la forme antique ne sais, et l'aveu naïf du poète qui s'étonne tout le premier de ce manquement de la part de l'âne. La Fontaine est déjà là tout entier : le moyen de résister à la bonne foi de cette réflexion?
Il allait par pays accompagné du chien. Gravement sans songer à rien, Tous deux suivis d'un commim maître.
Le tableau est bref et complet. Remarquez pourtant que l'âne, principal personnage, est toujours au premier plan, qu'il est peint avec sa sérénité stupide dans ce petit vers délicieux : Gravement sans songer à rien , et que le vers suivant : Tous deux suivis cCim commun maître; c'est-à-dire, ce pluriel se rapportant à l'idée plutôt qu'au sujet grammatical, est une petite incorrection qui passe presque inaperçue.
Ce maître s'endormit, l'âne se mit à paître :
Tout est expliqué, mais tout est rapide. Le style coupé donne un air de facilité au récit.
Il était alors dans un pré Dont riierbe était fort à son gré.
Point de chardons pourtant ; il s'en passa pour l'heure :
La Fontaine a tout vu, il sait même qu'il y manquait des chardons, et plaisante avec beaucoup de grâce et d'enjouement sur l'absence de ce mets, qu'il suppose être préféré par l'âne, parce que celui-ci s'en accommode, faute de mieux, dans l'occasion.
Il ne faut pas toujours être si délicat,
Vers charmant de douce raillerie; les deux autres sont inutiles et un peu chargés, ils laissent un peu trop voir l'intention d'être plaisant et naïf; il eût mieux valu s'en tenir au précédent qui renfermait le sens avec plus de finesse.
Et faute de servir ce plat Rarement un festin demeure.
Notre baudet s'en sut enfin Passer pour cette fois.
Cette répétition est de trop évidemment et le rejet en est prosaïque; c'est une manière un peu lourde d'en revenir au baudet, après la réflexion générale. Les admirateurs à outrance diront que ces vers montrent implicitement la préoccupation égoïste et dédaigneuse de l'animal qui, loin de jouir avec reconnaissance et en songeant à son camarade, se plaindrait plutôt volontiers de manquer de chardons, ou qu'ils montrent plutôt le plaisir sans mélange qu'il goûte à brouter.
Le chien mourant de faim,
Lui dit : Cher compagnon, baisse-toi, je te prie ; Je prendrai mon diner dans le panier au pain.
Ce discours est plein de clarté, de convenance, de rapidité ; le ton en est simple, poli, familier, sans bassesse. Nous retournons vite à l'âne, sujet principal.
Point de réponse; mot. Le roussin d'Arcadie
(Jolis idiolismes de la langue française , pleins de vivacité.)
Craignit qu'en perdant un moment 11 ne perdit un coup de dent.
Il fit longtemps la sourde oreille ; Enfin il répondit :
La Fontaine commence à se détacher de l'âne qu'il avait d'abord peint complaisamment et sans parti pris, en l'appelant le roussin d'Arcadie. Il explique par la sensuahlé grossière son égoïsme rendu plus sensible et plus odieux par les trois vers précédents, en attendant la réponse elle-même. Les puristes signaleront la faiblesse des rimes prie et Arcadie, dent et moment,
bien qu'elles soient suffisantes à cause des monosyllables, et plus loin la répétition de quatre rimes de suite en eille et en eil.
Ami, je te conseille
D'attendre que ton maître ait fini son sommeil, Car il te donnera sans faute à son réveil
Ta portion accoutumée ;
11 ne saurait tarder beaucoup.
On voit bien que l'âne voudrait plaisanter; mais sa plaisanterie est lourde, sans sel et maussade. On voit ses effets pour railler dans ce ca7% et il ne saurait tarder beaucoup, mais la raillerie avorte et il ne reste que l'intention évidemment désobligeante.
Sur ces entrefaites, un loup Sort du bois et s'en vient : autre bête affamée.
Ce loup placé à la fin du vers fait un effet; autre bête affamée, par allusion au chien et à l'âne, est ingénieux et commence à inquiéter pour ce dernier.
L'âne appelle aussitôt le cbien à son secours.
L'âne est un sot et n'a pas de pudeur d'implorer celui qu'il a rebuté, au lieu de fuir. Quelle rapidité de récit! Les discours remplissent la fable, parce qu'ils peignent les caractères et déterminent la portée morale; le reste n'est que le canevas de la broderie.
Le cbien ne bouge et dit : Ami, je te conseille De fuir en attendant que ton maître s'éveille; 11 ne saurait tarder. Détale vite, et cours;
Cette tranquillité du chien est piquante, mais ces répétitions symétriques : je te conseille, que ton maître s'éveille, et surtout, il ne saurait tarder, en présence du danger imminent, sont d'excellents traits de raillerie, et en tombant sur l'âne, enfoncent la morale dans notre esprit.
Que si ce loup t'atteint, casse-lui la mâchoire ;
On t'a ferré d& neuf, et si tu veux me croire
Tu rétendras tout plat. Pendant ce beau discours.
Il semble que le discours du chien soit un peu long; aussi penda?it ce beau discours , le loup étrangle l'âne; mais outre qu'il appuie sur l'ironie, il a un autre mérite, il fait voir le besoin que l'âne aurait du chien par ce trait : casse-lui la mâchoire, et concourt à la morahté.
Seigneur loup étrangla le baudet sans remède. Je conclus qu'il faut qu'on s'entr'aide.
. seigneur loup, semble inutile ici, et pour faire le vers qui d'ailleurs est précis et enjoué comme il convient.
Cette répétition de la moralité a été blâmée ; mais d'abord elle est fort courte, et La Fontaine en avertit : Je conclus; la répétition même des mots a du charme, et enfin la moralité a tant d'importance qu'il n'est pas mal de la dire deux fois. L'auteur l'avait déjà énoncée dans la fable médiocre du Cheval et de l'Ane. Il a donc eu raison d'y revenir dans cette fable qui est excellente.
219. On a vu l'expression enjouée du récit, la rapidité, la couleur sobrement poétique, le naturel du sujet, où l'homme s'efface pour laisser parler les ac-
teurs, et où le service réclamé de l'âne est si facile, celui du chien si nécessaire, le dénoûment si bien amené. Remarquons de plus que l'âne est le sujet principal, et que dès lors, il ne fallait pas parler de la réponse du chien à ses refus et à ses railleries, ni dire comment il les supporta et souffrit la faim; et que l'action étant terminée par la mort de l'âne, il ne fallait pas dire non plus ce que devint le chien quand le loup eut étranglé le baudet, et que le maître se fut réveillé. Ce n'est plus là le sujet, et la poésie doit choisir et prendre dans la réahté ce qui rentre dans son plan pour peindre l'idéal de la vie. Quant au style et au rhythme, ils ont toutes les qualités de grâce, de vivacité, de souplesse et d'enjouement qui caractérisent La Fontaine. La fable est donc parfaite, malgré quelques taches que nous avons signalées. Elle témoigne de l'accord de l'art le plus achevé et du plus heureux génie, et en outre, au nom même des principes, de toute la supériorité de La Fontaine.