CHAPITRE 1er
208. Caractères de la Fable. Moralité et merveilleux. — 209. Qualités du récit. — 210. Invention, composition et style. — 211. Moralité de la Fable, dans La Fontaine. — 212. Du récit, dans La Fontaine. — 213. Invention, composition et style de La Fontaine.
— 2U. Rhythme de La Fontaine. — 215. Des deux manières de La Fontaine. — 216. Application des principes à la fable de VAne rt le Chien. — 217. Réflexions sur les deux premiers principes.
— 218. Fable de VAne et le Chien, avec remarques. — 219. Observations sur les autres principes.
208. Nous avons défini la Fable : le récit poétique et en vers d'une action attribuée aux animaux et aux autres êtres de la nature auxquels on suppose le langage, la raison et les mœurs des hommes, et faisant ressortir une vérité morale. La moralité est donc comme l'âme de la Fable; elle en détermine la portée, le caractère et l'unité; Fon entend par là, soit une vérité sociale, soit une leçon de sagesse pratique plutôt que de vertu. L'action a pour auteurs des animaux qui, par un merveilleux très naturel, représentent certains caractères de l'humanité et qui sont à moitié transformés en hom-
mes par le poète. Enfin, de ce mélange de morale utile et d'humanité comique que l'on prête aux bêtes, résulte une expression mixte de sérieux et de badinage, de fiction et de vérité, d'enjouement et de naïveté qui est le ton propre de la Fable et qui en fait le charme et l'intérêt.
209. La Fable est d'ailleurs soumise aux conditions générales du récit, la clarté, la brièveté, la vraisemblance et l'intérêt; mais ces qualités se modifient pour que la fable soit un véritable poème. Ainsi, la brièveté n'exclut pas la couleur poétique , ni ces traits de naturel expressif et de gaîté que comporte le sujet. La vraisemblance se concilie avec le merveilleux enfantin qui accorde aux animaux la parole, la réflexion, la sociabilité et même quelques usages qui n'appartiennent qu'aux hommes; et l'intérêt, tantôt comique et tantôt touchant du récit, tient à la forme dramatique, à la peinture des caractères et à une certaine naïveté de l'auteur, qui semble avoir vu ce qu'il raconte, veut nous le faire croire , ou plutôt nous le montre et nous fait sourire pour mieux nous corriger.
210. La Fable doit remplir aussi les conditions de l'invention, de la composition et du style, nécessaires dans tout ouvrage d'esprit. Quant à l'invention ou la conception d'une vérité de l'ordre social, montrée par la conduite des animaux, elle est secondaire ici et se réduit à tirer le parti le plus poétique et le plus raisoi!nable d'un sujet connu depuis longtemps. Par la composition, tous les détails qui donnent la vie au récit, doivent aboutir à une idée unique et être gradués et proportionnés avec art, de manière à soutenir l'intérêt, répandre la vie dans tout le récit et cacher l'art sous
un air d'aisance et de liberté. Enfin, le style, outre les qualités générales de vérité, de couleur de mouvement et de convenance, doit avoir un ton familier, sans bassesse, une naïveté gracieuse qui n'exclut pas la finesse, une variété égale à celle de la nature, et surtout un enjouement soutenu , honnête et délicat. Le rbythme de la fable sera Facile, souple, naturel, se rapprochant de la prose par un air d'abandon, et se prêtant à tous les sujets.
211. Nous savons déjà que La Fontaine possède au plus haut degré toutes ces qualités, qui semblent même n'avoir été marquées par les critiques que d'après la lecture de ses écrits, modèle accompli du genre. Nous nous bornerons donc à les constater dans notre fabuliste. La morale de La Fontaine est pleine de sens et utile dans la pratique de la vie, courte; et bien déduite de la fable. Elle est une leçon de sagesse et de prudence plutôt que de vertu et d'héroïsme. On lui a même reproché un peu d'égoïsme et de mollesse. Ainsi, il prêche la jouissance, repousse toute autorité, conseille la versatilité politique et recommande plutôt une vengeance prudente qu'un pardon magnanime. Néanmoins , cette morale pèche plutôt par l'insuffisance qu'autrement, et la Fable, ayant des animaux pour acteurs, ne comporte pas certaines leçons plus hautes sur le but de la vie et les devoirs envers Dieu, la famille et la patrie. Le recueil de La Fontaine n'est pas moins un excellent code de prudence, admirablement déduit et persuasif, qui n'exclut pas une règle plus élevée et une morale plus com.pléte. La Fontaine a eu ce bon esprit de mettre en scène les animaux plutôt que d'autres êtres de la nature ou des êtres fictifs.
Les quadrupèdes seuls figurent dans quatre-vingts fables, les oiseaux dans quarante; les divinités allégoriques et mythologiques dans vingt ; les plantes et les objets artificiels dans dix seulement. On sait, d'ailleurs, que qua tre-vingts de ces récits sont des contes où ne paraissent que des hommes. Il a parfaitement réussi dans la peinture des animaux, dont il trace plutôt le caractère humain en quelque sorte, et qu'il fait parler en hommes et agir en animaux, conservant ainsi un juste milieu piquant dans cette transformation. Enfin, personne n'a mieux saisi que lui cette expression de badinage, essentielle à la Fable, qui répand tant de charme dans le récit, de sorte qu'il n'est point niais, ni invraisemblable, mais seulement naturel et naïf, avec une teinte de douce raillerie.
212. On a vu plus haut comment certains critiques, confondant la brièveté avec la sécheresse, ont accusé La Fontaine d'avoir paré la fable d'Esope et de Phèdre d'ornements étrangers qui nuisent à la rapidité du récit et à la force de la conclusion. Nous sommes d'un avis tout contraire, et soutenons qu'au point de vue de la morale comme de la poésie, ces grâces de détails sont nécessaires. En effet, une vérité ne frappe et ne pénètre les esprits que par les détails piquants qui la peignent et lui donnent un corps et de la vie. Toutefois, quoique d'un coloris fort sobre et même sévère, La Fontaine, nous l'avouons, a quelquefois deux ou trois vers de trop dans une fable; mais, le plus souvent, ses ornements sont une nécessité, ses descriptions des preuves, et ses traits de gaîté des arguments plus ou moins directs. Quant à la vraisemblance, excepté dans quatre ou cinq fables, où il a été entraîné par la tradition et
par Phèdre, il y est 1res fidèle, et chaque animal, chez lui , a le caractère et la conduite qui lui conviennent. Il ne leur donne que la parole; mais leurs actions s'exphqueraient le plus souvent par leurs mœurs journalières telles que les montrent l'expérience et l'histoire naturelle. Enfin, l'intérêt est entretenu, soit par la forme dramatique de ses récits, soit par un air de naïveté plaisante et par un coloris d'une vérité admirable qui met les faits sous nos yeux. Le ton de ses fables est celui d'une petite comédie, agréable, sans malignité, quelquefois d'une anecdote touchante, d'une nouvelle pleine de réflexions fortes et rapides. Il donne à tous ses récits un relief extraordinaire qui approche de la réalité, et un charme inexprimable qui tient à ce qu'il est séduit tout le premier par son sujet et s'intéresse à ses personnages comme à des amis. Cette sympathie sincère qu'il éprouve et fait éprouver, mêlée d'une légère teinte d'enjouement, est un mérite qu'il possède en propre , ou qu'il n'a partagé qu'avec Théocrite. Il est sensible et gai, tendre et jovial, et comme la dupe volontaire de ses rêveries.
213. Nous avons déjà dit que La Fontaine n'a peutêtre pas inventé une seule de ses fables et que le mérite de l'invention est secondaire dans un genre où tous les siècles et tous les peuples se sont exercés sur les mêmes sujets, sans qu'on puisse en nommer le premier auteur. D'ailleurs, ces sujets sont naturels, uniformes et bientôt épuisés. Le mérite de La Fontaine sur ce point se réduit donc à ceci : il a rectifié la plupart de ses modèles, amenant une autre morale, retranchant un détail, en ajoutant un autre, changeant un personnage et toujours avec beaucoup de sens et de bonheur; ensuite il a,
selon Laharpe, inventé sa manière, et cette invention n'est pas commune. Quant à la composition et au style, La Fontaine n'a pas de supérieur, ni même d'égal. Tous les détails se rapportent à l'unité de l'action et de la morale, mais avec aisance et sans apparence de parti pris. Il ne laisse pas pressentir son intention ni le dénouement, qui pourtant ressortent parfaitement du récit; tout se suit, tout s'enchaîne, tout aboutit à la conclusion. La gradation en est sensible; les discours qui peignent les caractères tiennent plus de place que les actions, et l'art y est d'autant plus consommé qu'il se cache davantage et qu'il faut y regarder de très près pour l'apercevoir. Ce n'est pas là l'effet du génie seulement, quelque heureux qu'il soit, mais de réflexions profondes et d'un travail assidu. « Le style de La Fon- » taine , dit Charnpfort, est peut-être, avec celui de » Bossuet, ce que la langue française a de plus éton- )) nant. » Si la correction laisse un peu à désirer, bien que Voltaire ait beaucoup exagéré ce défaut, il est d'une justesse, d'une couleur, d'un mouvement dont rien n'approche; il ne fait qu'un avec la pensée, il y est la pensée même exprimée tout haut et comme épanchée de l'âme d'un homme simple et sincère. Familier sans bassesse, expressif sans effort, populaire et délicat, plaisant ou sublime, naturel et hardi, il réunit tous les extrêmes, et, grâce à la lecture de Rabelais, de Marot et d'Amyot, il a conservé la verdeur du vieux Français dans un siècle de noblesse compassée. Son caractère propre, comme celui de la Fable , c'est la naïveté , la grâce de Tenlânce , l'enjouement d'une âme candide qui croit tout, s'intéresse à tout et fait sourire d'elle-même, pour mieux entrer dans notre confiance et nous dire
sans aigreur quelques bonnes vérités. Il passe d'une idée à une autre et du petit au grand, avec une aisance et une rapidité merveilleuses; mais, dans sa souplesse infinie, il est toujours l'écrivain du moment, sans doute par l'heureuse mobilité d'un esprit aussi flexible qu'étendu.
21 -i. Le rhythme de La Fontaine est encore une des créations de ce beau génie. Ni le grand vers trop majestueux et trop guindé, ni le petit vers sautillant, ne convenait à la Fable , tranquille comme le récit, plaisante comme la comédie, variée comme la nature et simple comme la prose. Le vers de dix syllabes, si piquant et si vif dans son irrégularité, convenait à la finesse enjouée du conte, mais était encore un peu monotone et difficile à manier. La Fontaine a inventé le mélange irrégulier de l'alexandrin et du vers de huit syllabes, qui donnent au style tantôt de la fermeté; tantôt de la grâce et une extrême variété de coupes et de césures. Il en a augmenté la liberté d'allure par des rimes mêlées, qui font que la mesure se sent à peine et donne seulement au style plus de relief et de précision. Quant aux petits vers, ils sont destinés à produire des effets piquants et inattendus, lorsqu'ils ne sont pas le produit de la négligence ; car il faut reconnaître que la versification est quelquefois négligée , la rime faible et même insuffisante. Sans y trouver une beauté de plus, nous dirons que cette faute est plus excusable dans le genre badin du conte et de l'apologue et dans des rimes mêlées. Enfin, La Fontaine produit toutes sortes d'effets d'harmonie imitative, non - seulement pour les sons et les mouvements, mais encore pour la pensée et le sentiment, peignant à l'imagination
le monde moral aussi bien que le monde physique tout entier.
215. Comme l'on n'a jamais tout dit en parlant des grands écrivains, nous ajouterons à toutes ces perfections que comporte le genre de la Fable, que La Fontaine, supérieur à ce genre, réunit les qualités les plus rares , le bon sens , l'imagination, la sensibilité, et que son caractère propre est une bonhomie gracieuse, une raison sympathique, une gaîté naïve, une mahce naturelle, une douceur spirituelle, une vivacité facile, une aimable originalité. Ce n'est pas que ces dons si rares éclatent partout au même degré dans toutes ses fables. Si un tiers est formé de chefs-d'œuvre hors ligne et un autre tiers de narrations excellentes, il y en a près d'un tiers de plus faibles , bien que dans toutes on trouve des traits heureux. Ajoutons que dans les six premiers livres il n'est pas encore tout à fait maître de sa manière et n'ose s'écarter assez des traces de Phèdre et d'Esope, ses modèles ; mais dans les six derniers, il entremêle ses récits de causeries piquantes et donne carrière à son talent merveilleux de raconter et de causer avec charme. D'ailleurs, malgré l'importance de la morale qui relève le genre de la Fable, ce genre, il faut l'avouer, a quelque chose de puéril qui ne convient pas à tous les temps ni à tous les âges; au contraire, les contes, comme nous l'avons dit, plus nombreux dans les six derniers livres, quoique d'une morale moins exacte, ont quelque chose de plus vrai et de plus piquant. Nous regrettons qu'il n'en ait pas fait davantage et nous croyons que ce sont les morceaux les plus achevés de l'auteur et peut-être de toute notre littérature. Le ton est plus varié encore que celui des fables,
témoin le Savetier , et la Laitière, rapprochés de la Mort et du mourant, et du Vieillard et des trois jeunes hommes; la portée en est aussi plus philosophique et plus élevée, la versification plus soignée, la composition plus parfaite, et l'élocution plus abondante; mais on ne peut parler ici que d'une nuance fugitive et d'une impression générale, puisque la Fille, le Jardinier et son Seigneur, le Chêne et le Roseau, le Meunier, son Fils et PAne, etc. sont dans le premier recueil et que l'on trouve dans le second, les deux Chèvres, le Renard, le Loup et le Cheval, enfin PAne et le Chien.
216. Cette dernière fable nous servira de texte pour montrer l'application de toutes les qualités que nous venons de rechercher dans l'apologue et de signaler dans La Fontaine, 1° la moralité, faction attribuée aux animaux et f expression moitié badine et moitié sérieuse qui résultent de la définition de la Fable; 2° les qualités du récit, savoir : la brièveté, la couleur poétique, le merveilleux vraisemblable, et fintérêt dramatique; 3» enfin, les conditions d'une invention heureuse, d'une composition une, graduée et proportionnée dans les détails; d'un style non-seulement vrai, coloré, animé, mais familier, naïf, souple, enjoué, et d'un rhythme facile et calqué sur la pensée. Si la nécessité de tant de quahtés rares effraie tout écrivain, leur réunion est un sujet de plaisir plus vif et d'admiration plus profonde. Mais la critique de détails relevant les beautés de ces chefs-d'œuvre et quelques taches contestables, a de la peine à se faire lire et accepter, quoiqu'elle soit nécessaire dans notre plan. Nous ferons donc seulement quelques brèves remarques avant et après cette fable ; et nous mêlerons au texte les notes de dé-
tails qu'il sera facile au lecteur de laisser d'abord pour lire le récit sans s'interrompre à chaque instant.
217. La moralité de cette fable de l'Ane et du Chien, qu'il se faut entr' aider , est d'un ordre élevé, mais La Fontaine en fait plutôt une règle de prudence, en l'appuyant sur la réciprocité des besoins, et en l'établissant sur des représailles peu chrétiennes, quoique naturelles et fort bien adaptées au but de la fable. L'action est le refus que l'âne fait au chien de lui laisser prendre sa pitance dans son panier, et la punition qu'il en reçoit quand le chien blessé de ce refus, le laisse étrangler par un loup. Cette action convient à la moralité et à ces deux animaux, de sorte que leur langage seul les transformera à moitié en hommes. Voilà pour les deux premières qualités de la Fable. Les autres paraîtront dans le détail et à la fin du récit.