‹ La Fontaine et ses devanciersChapitre 56 sur 56 · Mais combien d'autres traits dans La Fontaine · texte numérisé non relu

Mais combien d'autres traits dans La Fontaine

L'absence est le plus grand des maux, Non pas pour vous, cruel !

dit le pigeon avec un reproche plein de tendresse ; et les discours de la tortue, et l'accent de Philémon parlant de Baucis,

Je ne pleurerais pas celle-ci.

Et cette expression étrange de V amitié violente, et ces deux vers sur l'affection conjugale des deux vieux époux,

L'amitié modéra leurs feux sans les détruire, Et par des traits d'amour sut encor se produire.

Et ce trait enfin, ce cri de l'amitié candide et confiante parce qu'elle se sent en état de tout payer par le cœur, ce trait de La Fontaine disant à M. d'Hervart qui le rencontrant, l'invite à venir se retirer chez lui : f y allais; mot le plus admirable que l'amitié ait inspiré peut-être, et qui honore encore plus celui l'a dit que celui qui en élait l'objet; il n'a plus même cette pudeur, qui vient de la défiance et de la faiblesse du

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cœur, de découvrir ses besoins, c'est la grandeur d'âme de l'obligé, c'est la naïveté sublime de l'amitié reconnaissante,

La Fontaine au surplus s'est acquitté envers ses amis; il leur a donné ce qu'il avait, sa gloire à Pintrel et à Maucroix, mêlant leurs œuvres avec les siennes ; et à Fouquet et U^^ de la Sablière, l'immortalité, dans l'expression de sa gratitude. C'est cette bonté, cette tendresse qui a fait de tous les lecteurs de La Fontaine ses amis, plus encore peut-être que la naïveté charmante de son enjouement. L'une fait sourire, l'autre attendrit; l'une amuse, l'autre touche, et le charme de la plaisanterie ne vaut pas celui de l'émotion douce que nous cause l'affection exprimée; il est moins pur, moins élevé, moins en rapport avec le sentiment du beau.

242. Pour achever le portrait de La Fontaine comme écrivain, il faudrait citer quelques passages bien connus de son discours à M"^^ de la Sablière et de son épître à Huet. C'est là qu'il dit de lui-même :

Papillon du Parnasse et semblable aux abeilles,

Je suis chose légère et vole à tout sujet;

Je vais de fleur en fleur et d'objet en objet ;

A beaucoup de plaisir je mêle un peu de gloire;

J'irais plus haut peut-être au temple de mémoire,

Si dans un genre seul j'avais usé mes jours;

Mais quoi ! je suis volage en vers comme en amours.

On sait comment en admirant les anciens, surtout Térence et Horace, Virgile et Homère, il les imite librement.

Mon imitation n'est pas un esclavage;

Je ne prends que l'idée, et les tours, et les lois

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Que nos maîtres suivaient eux-mêmes autrefois.

Si d'ailleurs quelqu'endroit plein chez eux d'excellence

Peut entrer dans mes vers sans nulle violence,

Je l'y transporte, et veux qu'il n'ait rien d'affecté,

Tâchant de rendre mien cet air d'antiquité.

Il déclare qu'après avoir suivi Malherbe et Voilure, il les a quittés pour Horace, et qu'il lisait beaucoup Arioste, Le Tasse, Machiavel et Bocace parmi les Italiens, Platon et Plularque traduits du grec, et parmi les Français, Amyot, Marot, Rabelais et d'Urfé,

243. Mais quoiqu'il ait beaucoup imité, La Fontaine n'en est pas moins original parce qu'il s'est tout approprié, et qu'il a découvert le premier toute la poésie des sujets qu'il a traités. S'il manque de souffle, selon l'expression de M. Sle-Beuve, s'il emploie le langage de la galanterie et de la mythologie de son temps, il le ravive par la magie de son style. « Maîtrisé par son sujet, sa bonne foi, dit Champfort, devient son éloquence et produit la vérité de son style. » — « Nul n'a moins l'air d'un écrivain ; il rêve et laisse aller sa plume au courant de ses rêveries, dit encore M. Taine, et sous l'émotion du sentiment poétique, il donne à son style une étendue, une profondeur de perspective que l'on ne rencontre que dans Pascal et Saint-Simon. » C'est-àdire qu'il donne à penser , et fait pressentir plus de choses qu'il n'en dit. Il se mêle à ses récits et introduit sans effort sa personne dans ses écrits. Mais s'il charme par son naturel, il n'a pas moins un art consommé qu'il cache avec soin, et ne perd point de vue son but, tout en paraissant se jouer. Tous les détails de son œuvre aboutissent à une idée unique, c'est la condition du véritable artiste. Sa morale est un peu

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molle et trop naturelle, en quelque sorte, quoiqu'on général saine et sensée; et après nous avoir fait rire de lui, il rit à son tour de nous-mêmes, mais toujours sans fiel et sans aigreur. Aussi lui permet-on de dire les plus dures vérités. La sagacité n'exclut pas en lui la bienveillance, quoiqu'il soit plus souvent enjoué que tendre, comme il convenait à la Fable. Sur un fond de raison générale, il répand les grâces de son style aussi hardi que varié, et toujours plein de son sujet; il est toujours l'homme du moment, passant avec une extrême faci-lité des petites choses aux grandes. Ses grâces sont à la fois celles du genre et de sa nation; nous dirons même, de sa province et de son caractère. Aussi n'est-il bien apprécié que par les Français, quoiqu'il unisse à la malice gauloise, la pureté antique, l'élégance achevée et le goût sévère du xvii^ siècle. L'intérêt qui s'attache à ses écrits s'étend à sa personne, parce qu'il y a répandu son âme, et que cette âme est celle d'un enfant, avec la raison d'un homme.

244-. Mais cet intérêt tient aussi au genre qu'il a cultivé et à la perfection qu'il y a apportée. La Fable, selon M. Gérusez, est une des plus heureuses inventions de l'esprit humain. Dans un cadre étroit elle réunit les mérites de plusieurs genres : le récit et la forme dramatique, l'épopée et la comédie, la description et la satire, le naturel et le merveilleux, le sérieux et le plaisant, la peinture des champs et des animaux et celle de la société. C'est ce double intérêt qui en fait le charme, surtout quand le style de La Fontaine répand sur tous ces tableaux la vie et le relief. Le but élevé et philosophique en relève le badinage, qui à son tour aiguise la morale : c'est au poète à en faire un tout qui

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plaise et qui instruise. La Fontaine a toujours ce double but en vue, comme on le voit dans tous ses prologues qui formeraient la meilleure poétique du genre et dont nous citerons quelques passages :

Une morale nue apporte de l'ennui.

Le conte fait passer le précepte avec lui :

En ces sortes de feinte il faut instruire et plaire,

Et conter pour conter me semble peu d'atfaire.

Et ailleurs (prologue du livre iv).

Vous voulez qu'on évite un soin trop curieux

Et des vains ornements l'effort ambitieux ;

Je le veux comme vous : cet effort ne peut plaire.

Un auteur gâte tout quand il veut trop bien faire.

Non qu'il faille bannir certains traits délicats :

Vous les aimez, ces traits, et je ne les hais pas.

Je tâche de tourner le vice en ridicule,

Ne pouvant l'attaquer avec des bras d'Hercule.

C'est là tout mon talent : je ne sais s'il suliit.

Tantôt je peins en un récit La sotte vanité jointe avecque l'envie, Deux pivots sur qui roule aujourd'hui notre vie :

Tel est ce chétif animal Qui voulut en grosseur au bœuf se rendre égal. J'oppose quelquefois par une double image Le vice à la vertu, la sottise au bon sens.

Aux agneaux les loups ravissans, La mouche à la fourmi; faisant de cet ouvrage Une ample comédie à cent actes divers.

Et dont la scène est l'univers.

Hommes, dieux, animaux, tout y fait quelque rôle.

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Il y revient encore dans le prologue du livre ix :

Grâce aux filles de mémoire, J'ai chanté les animaux ; Peut-être d'autres héros M'auraient acquis moins de gloire.

Le loup, en langue des dieux Parle au chien dans mes ouvrages :

Les bêtes, à qui mieux mieux, Y font divers personnages.

Les uns fous, les autres sages; De telle sorte pourtant Que les fous vont l'emportant, La mesure en est plus pleine.

Je mets aussi sur la scène Des trompeurs, des scélérats, Des tyrans et des ingrats.

Mainte imprudente pécore, Force sots, force flatteurs :

Je pourrais y joindre encore Des légions de menteurs.

245. On voit par là l'idée exacte que La Fontaine se faisait de l'apologue, et le soin qu'il avait de lui donner à la fois toute sa grâce et toute son utilité. Cependant il faut le reconnaître, il manquait de grandeur dans l'esprit et même de sévérité dans sa morale; il n'avait pas non plus cette faculté créatrice qui invente de nouveaux sujets et crée des personnages. Enfin, il aurait pu avoir une versification plus correcte et moins négligée. Quoique Boileau, Louis XIV et Voltaire ne paraissent pas avoir compris toute la valeur de la Fable dans La Fontaine, il faut avouer que ce genre convient mieux à des esprits primitifs qu'à des peuples d'une civilisation

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avancée ; c'est pour cela que nous aurions voulu lui voir multiplier les contes moraux qu'il a mêlés à ses fables, et qui bien que d'une application moins générale, peignent l'humanité d'une façon plus précise, plus vraie et plus acceptable dans tous les temps.

246. Mais par la simplicité gracieuse de sa manière, la perfection et l'originalité de son style, la bonhomie charmante de son caractère, il n'est pas moins le poète le plus étonnant de son siècle ; personne n'ayant uni tant de naturel et tant d'art, ni possédé au même degré toutes ces qualités moyennes, humaines et sociables, qui recommandent notre nation. C'est Molière qui nous semble avoir le mieux compris son génie lorsqu'il s'écriait : Nos beaux esprits ont beau se trémousser, ils n'effaceront pas le Bonhomme.

KECAPITULATION ET CONCLUSION

547. Plan général de cette étude. — 2 '(-8. Résumé des principes de la Fable. — 249. Résumé de l'histoire de la Fable ou des devanciers de La Fontaine. — 250. La Fontaine, type de la Fable, et poète français aimable et original. — 251 . Deux conditions nécessaires pour produire des cliefs-d'œuvre. — 252. Ces deux conditions se sont trouvées réunies dans les fables de La Fontaine.

247. Pour nous faire une idée exacte des fables de La Fontaine, plus senties et plus louées jusqu'ici qu'approfondies et vraiment appréciées, nous ftvons cru d(3voir poser les principes du genre, passer en revue les fabulistes antérieurs, et comparer La Fontaine aux principes et à ses devanciers.

248. Nous avons considéré la Fable comme un poème à la fois moral, merveilleux et naturel, d'une expression mixte, devant avoir les qualités du récit, mais modifiées d'après cette définition, et d'ailleurs soumise aux conditions de l'invention, de la composition, du style et de l'harmonie, qui s'imposent à tout ouvrage littéraire en général, et qui s'appliquent d'une façon particulière

à l'apologue à la fois sérieux et enjoué, naïf et poétique.

249. Nous avons tracé l'histoire de la Fable depuis les premiers temps; nous l'avons vue étrange et compliquée chez les auteurs indiens, remaniés souvent depuis et connus imparfaitement de La Fontaine. Chez les Grecs, elle est plus simple et plus philosophique avec Esope ; mais après avoir pris avec Babrius une couleur poétique et une forme dramatique et piquante, elle dégénère entre les mains des rhéteurs, des abréviateurs et des compilateurs byzantins qui la transmettent sèche et décolorée aux Arabes, aux Arméniens, et aux savants de la Renaissance.

Chez les Romains, après les essais pleins de verve d'Horace, la Fable n'a qu'une élégance compassée dans Phèdre, bientôt suivie d'une triste décadence. Néanmoins, elle subsiste en latin, d'abord au moyen âge, dans des compilateurs en prose, des poètes scolastiques, des moralistes et des sermonaires; puis à l'époque de la renaissance, dans des traductions en vers et en prose plus correctes, mais sans génie ; auxquels s'ajoutent des conteurs décolorés tels que Abstemius.

La Fable française est plus originale, d'abord dans les romans de Renart, Marie de France et les Ysopet, et dans quelques traducteurs en prose tels qu'Amyot. Puis les conteurs comme Rabelais, et les fabulistes en vers comme Corrozet et Guéroult, lui donnent un cachet de malice et de naïveté remarquables; après quoi la Fable semble dégénérée et abandonnée aux écrivains d'un ordre secondaire. Elle avait encore moins brillé chez les nations étrangères, excepté dans certains poètes italiens comme Verdizotti. Sauf quelques auteurs du

xvie siècle, tous ces fabulistes n'offraient à La Fontaine qu'un canevas décoloré.

250. La Fontaine appliquant, ou plutôt devinant les principes de la Fable, fit des chefs-d'œuvre parfaits au point de vue de la poésie, du récit, de la composition et du style, quoique plus faibles peut-être sous le rapport de l'invention des sujets et de l'exactitude de la morale; et il lui donna enfin son vrai caractère d'enjouement et de naïveté. Il se montra surtout fort supérieur à tous ses devanciers, bien que les poètes français du xiiie et du xvie siècle aient quelquefois approché de sa naïveté, et il se mit ainsi au rang des plus grands poètes. Ecrivain éminemment français et populaire, il unit la verve gauloise à la pureté antique et à l'élégance achevée de son siècle. Enfin se peignant lui-même dans ses écrits avec ses qualités et ses défauts aimables, il s'y montre ce qu'il était, un bonhomme malicieux, un poète insouciant, avec un cœur sensible à l'amour et à l'amitié, mais surtout le type des fabulistes, et un imitateur inimitable.

251. Quelle sera la conclusion de notre travail? C'est que les chefs-d'œuvre proviennent de deux sources et sont produits à deux conditions. 11 faut d'abord que l'esprit humain observe, pense, réfléchisse, invente quelque idée vraie et générale, morale ou philosophique, et lui donne un corps dans une légende ou récit qui se transmette d'âge en âge et de peuple en peuple : ce n'est pas assez ; il faut qu'il se forme une langue, une civilisation, un ordre social qui favorise l'expression du vrai, du beau et du bien, et permette au génie de traiter cette matière commune, héritage de tous les siècles et produit de plusieurs millions d'hommes obscurs. En second

lieu, il faut qu'un homme de génie, doué des dons de la nature et de la science, secondé par les circonstances, inspiré par ce qu'il a vu et senti, s'empare de cette idée, la marque de son empreinte, et lui donne enfin la forme parfaite et éternelle qu'elle doit avoir. S'il manque l'une de ces conditions du sujet et d'un homme pour l'exprimer, l'œuvre d'art est impossible. Aussi, combien de légendes merveilleuses, de matières épiques attendent et attendront toujours leur Homère ; et d'un autre côté que d'Homèrcs auxquels ont manqué les sujets et les circonstances ! Cette union nécessaire de ces deux conditions ne diminue pas la valeur du génie; bien au contraire, elle l'explique et le fait apprécier; mais elle empêche de le considérer comme un produit du hasard, et c'est la fonction de la critique, de montrer à la fois ses sources et son originalité.

252. C'est ce que nous avons voulu faire pour La Fontaine. Nous avons vu ce que la Fable devait être, en nous aidant de ces chefs-d'œuvre pour en tracer les lois. Nous avons suivi à travers les âges quelques-unes de ces idées populaires : La Tortue et les deux canards, le Corbeau et le renard^ le Chêne et le roseau^ etc., et nous les avons vues se perpétuer sans cesse, sans revêtir une forme parfaite et définitive. La Fontaine est venu, déjà un peu tard peut-être, et porté vers ce genre par son caractère naïf, enjoué et même enfantin. Enchanté de ces ingénieuses inventions déjà si vieilles , il les reprend, il leur donne le cachet de son génie aimable. Enfant de la nature, mais poli par les anciens et par la société de son siècle, il peint les hommes sous les traits des animaux, et se peint lui-même avec eux; et sans rien inventer, il devient le poète le plus original, le

maître de ces sujets étrangers, et le modèle d'un'genre qu'il rend impossible à ses successeurs. C'est cette filiation des idées et cette personnalité du génie qui nous ont paru dignes d'intérêt, et que nous avons essayé de montrer, comme un des traits les plus frappants de l'histoire littéraire et des procédés de l'esprit humain dans la production des chefs-d'œuvre.

Je crois devoir donner ici le résumé 'd'un remarquable article de M, Barthélémy Saint-Hilaire, sur la nouvelle traduction allemande du Pantchatantra par M. Théodore Benfey, publié pendant l'impression de mon ouvrage, dans le Journal des Savants (juillet 1860.)

Le Pantchatantra se compose d'une introduction et de cinq livres. L'auteur, Vishouçarman, nous app^-nd qu'il a composé cet ouvrage pour l'instruction des trois fils d'un roi de l'Inde.

Le premier livre ou la Brouille des Amis, raconte comment deux chacals, Karataka et Damanaka, après avoir rapproché le lion Pingalaka et le taureau Sandjivaka, les rendirent ennemis, en sorte que le lion fit périr le taureau et prit Damanaka pour premier ministre. Ce livre, le plus long de tous, aboutit à une morale et à une sagesse également fausses.

Le second livre a pour titre V Acquisition des amis. Malgré les conseils d'un corbeau, des pigeons se lais-

sent prendre dans un filet dont ils sont délivrés par une souris qui en ronge les mailles. Le corbeau fait amitié avec la souris puis avec une tortue et une gazelle. Le reste du récit est la fable même de La Fontaine.

Le troisièm3 livre raconte la Guerre des corbeaux et des hiboux, et apprend à se défier d'anciens ennemis. Un corbeau raconte comment il a trompé les crédules hiboux, à l'exception d'un seul, et leur trou est brûlé par les corbeaux.

Le quatrième livre, le plus court de tous, et dont le sens n'est pas bien clair, expose comment le crocodile excité par sa femme, veut arracher le cœur d'un singe son ami, et comment, après l'avoir entraîné, il se laisse tromper par le singe qui lui échappe. Il a pour titre la Perte de ce qiCon a acquis.

Le cinquième livre signale le Danger des actions irréfléchies, et il n'y a que des hommes qui y figurent. Un marchand averti par un songe, ayant par un coup de bâton changé en un monceau d'or un génie déguisé sous la forme d'un moine, un barbier, témoin de ce fait, frappe ainsi d'autres moines, et il est saisi et empalé pour cette action.

Si ce prétendu manuel des rois enseigne fort mal la morale et la politique, il n'est pas moins curieux par les contes qui y soni réunis. Le premier livre en renferme vingt et un; le second, six; le troisième, quinze; le quatrième, onze ; et le cinquième, quinze ; en tout, soixante-huit.

Il est difficile d'en préciser l'époque , qui , selon M. Benfey, varie entre le second siècle avant Jésus- Christ, et le sixième siècle de notre ère. Le traducteur allemand poursuit l'histoire de chacun de ces contes,

depuis le texte du Pantchalantra, tel qu'il a été publié en 4848 par M. Kosegarlen, dans toutes les traductions qui en ont été données à diverses époques, jusqu'à celle de M. l'abbé Dubois, en 1826.

La nature de l'ouvrage peut servir à en fixer la date. La composition du Pantchatnntra, sans être habile, est pourtant raffinée plutôt que primitive. L'apologue, à son origine, a dû être plus simple et plus naïf, comme on le voit dans Esope et dans les soutras bouddhiques. Parsonabsence de candeur et ses prétentions littéraires, le Pantchatantra^ du moins tel qu'il nous est parvenu, doit être d'une époque plus rapprochée de nous, et paraît postérieur à celle de Kalidasa, c'est-à-dire au premier siècle de l'ère chrétienne.

Quoique M. Benfey incline à croire l'ouvrage d'origine bouddhique, parce que les brahmanes sont maltraités dans des passages de la traduction arabe, que l'on ne trouve plus d'ailleurs dans la rédaction du Pantchatantra tel que nous l'avons, il paraît plutôt brahmanique par l'ensemble et par le style. Jamais le bouddhisme ne fut aussi littéraire, témoin les soutras de la Triple corbeille, où figurent des animaux qui n'ont rien de commun avec ceux du Pantchatantra. (' L'apologue, comme nous l'entendons, peut être une conception de l'Inde brahmanique ou de la Grèce, mais non du bouddhisme qui n'a ni assez d'indépendance d'esprit, ni assez de goût pour se railler des créatures, même avec bienveillance. » Mais on a pu emprunter quelques traits à la religion de Bouddha qui était encore dans toute sa force, au premier siècle de notre ère.

Quanta VHitopadésa, c'est un extrait abrégé des trois

premiers livres du Paiitchatantra et d'un autre ouvrage inconnu, fait, par un brahmane.

Esnpe, contemporain de Bouddha, n'a rien pris ni à l'un ni à l'autre. L'origine de l'apologue reste une question très-obscure et jusqu'ici insoluble, que l'élude de la littérature védique éclaircira peut-être.

Mais si Esope demeure le plus ancien fabuliste, l'esprit humain peut avoir spontanément et à la fois inventé l'apologue dans l'Inde, dans l'Asie mineure, et même à Rome, 011 Ménenius Agrippa l'employait à peu près en même temps. « L'identité de l'esprit humain explique ces coïncidences, qui sont presque nécessaires, quoique fortuites. Le brahmanisme et le bouddhisme, par le dogme de la transmigration des âmes, étaient sans doute sur la voie de l'apologue, bien mieux encore que la Grèce, et ils étaient capables, sans rien recevoir d'elle, de trouver cette manière ingénieuse de rendre la pensée plus piquante en la dissimulant. Mais, quoiqu'il en soit, ce n'est pas le Pantchatantra qui , même dans l'Inde, peut représenter le berceau et les débuts de l'apologue. î>

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