‹ La Fontaine et ses devanciersChapitre 55 sur 56 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

CARACTÈRE DE LA FONTAINE d'APRÈS SES FABLES.

234. La Fontaine était un bonhomme. — 235. C'était de plus un poète.

— 236. Ces deux qualités sont visibles et eliarmanles dan^ ses fables. — 23". Passages qui prouvent la sensibilité de La Fontaine.

— 238. Passages qui montrent sa nature sensuelle et indolente. -- 239. Caractère de Là Fontaine d'après la fable des Deux Amis. — 24-0. Réflexions de La Fontaine sur cette fable. — 2il. Autres traits de tendresse de La Fontaine. - 242. La Fontaine se peignant comme écrivain. — 243. Différents jugements sur La Fontaine. — 244. La Fable telle que La Fontaine Fa conçue. — 245. Défauts et lacunes du génie de La Fontaine. — 246. Conclusion sur La Fontaine.

234, Si La Fontaine a peint l'humanité et les hommes de son temps, il s'est surtout peint lui-même dans tous ses écrits et en particulier dans ses fables. Aucun poète ne s'est mieux identifié avec ses ouvrages, et c'est là un de leurs plus grands charmes, tant à cause de la vérité piquante de cette peinture, qu'à cause de l'aimable originalité de son caractère. Nous en avons déjà dit quelques mots, et il est d'ailleurs connu de tout le monde. Il suffira donc de rafipeler et de compléter les traits principaux de sa personne, et d'en faire l'application à l'un de ses derniers apologues.

302 CARACTÈRE DE LA FONTAINE d'aPRÈS SES FABLES.

La Fontaine était doué d'un sens droit et d'un esprit f}n; il avait observé la nature et la société, étudié les anciens, et médité sur les secrets de son art; il avait du penchant pour la raillerie ou plutôt pour la plaisanterie; avec une imagination vive et mobile il s'intéressait à tout, en spectateur curieux, en poète rêveur. Mais en même temps il avait un cœur doux et même faible et porté à la tendresse; homme d'instinct, il se laissait aller à sa nature aimante mais sensuelle, sans la diriger selon les lois de la morale et de la prudence. Il aimait la campagne, les animaux, l'indépendance, le sommeil, les lettres , et comme il le dit lui-môme, sous le nom de Polyphile, « les jardins, les fleurs, les ombrages, la musique, les vers, et réunissait toutes ces passions douces qui remplissent le cœur d'une certaine tendresse. «Accessible à l'amour, mais par entraînement vers la beauté, plutôt que par affection et avec délicatesse, il était plus porté encore à l'amitié et à l'enthousiasme par la candeur et la droiture de son âme ; recueilli par des dames illustres et par ses amis, il aimait, dit Champfort, et c'était sa reconnaissance. D'une volonté molle et esclave de ses amis, d'un naturel enjoué et insouciant, d'une bonhomie extrême, d'une franchise qui allait jusqu'à la naïveté, il avait en un mot toutes les qualités et les défauts d'un grand enfant. Tel était La Fontaine selon le témoignage de tous ses contemporains. Il négligeait le soin de ses afiaires et même de sa famille, ne concevait ni l'inlrigue, ni l'avarice, ni l'ambition, mais recommandait plutôt de jouir de la vie. Elève de la nature dans les bons et les mauvais sens du mot, il avait plutôt des qualités aimables que des vertus, et plutôt des défauts que des vices. En ré-

sumé, c'était un homme heureux, sympathique; il se prenait à tout, et possédait au plus haut degré toutes ces facultés moyennes qui forment le caractère français : bon sens spirituel, gaîté sans f:el, bonté sans fadeur, vivacité mobile, à défaut de qualités plus sérieuses, plus élevées et plus héroïques. En un mot, c'était un bonhomme rieur et sensé; mais en même temps c'était un poète.

235. Qu'est-ce qu'un poète? c'est un homme dont l'âme flexible se prête à toutes les impressions, et sent en lui s'éveiller à propos de tout le sentiment du beau et le besoin de l'exprimer ; c'est un homme dont l'imagination transforme tout ce qu'il voit, le refait à sa manière et selon un type idéal créé comme un nouveau monde ; s'éprend de ses propres conceptions, s'en laisse maîtriser et absorber au point d'y croire, de s'en émouvoir, de leur donner un corps et une réalité. Enfin, c'est un homme qui par l'inspiration reproduit ce type idéal dans des œuvres vivantes qui font naître à leur tour dans l'âme du lecteur l'idée du beau. C'est un rêveur enchanté de ses rêves et qui enchante les autres hommes, qui n'ayant souci que de la beauté, la trouve partout et la reproduit, à la fois enthousiaste et mobile; qui comme la cigale chante et oublie de vivre, comme l'abeille voltige de fleur en fleur et en produit le miel délicieux de la poésie. Tel est La Fontaine, épris du spectacle de la nature et de la société, absorbé par ses rêveries et volant d'objet en objet pour les peindre de couleurs magiques et les faire vivre d'une vie immortelle.

23G. De ces deux qualités réunies, de bonhomme malicieux et de poète, s'est formé un homme unique,

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notre fabuliste. Il répand sur tous les sujets son âme d'enfant inspiré, il croit, il s'intéresse, il fait croire et s'intéresser à ses personnages, bêtes ou gens; il s'en amuse avec un sérieux plaisant, où perce un sourire imperceptible, comme le dit M. Taine. « Il fait le bon apôtre pour persifïïer les bons apôtres par une jolie hypocrisie bien transparente, » daube ses lecteurs sur le dos du renard, du loup, du héron ou du geai, en ayant soin de dire naïvement :

Ce n'est pas au héron que je parle

Il est assez de geais à deux pieds comme lui.

» Il est lui-même le plus amusant et le mieux déguisé de tous ces héros. Et ce déguisement ôte à la vérité sa tristesse et au badinage sa gaminerie. Il fait penser et divertit; il est sans cesse sur la hmite des deux mondes, de la nature et de la société, des champs et des salons, » passant en un clin d'œil des animaux aux hommes, et toujours avec la raillerie la plus douce et la naïveté la plus malicieuse.

Ce n'est pas assez. Dans les six derniers livres, la Fable n'est le plus souvent que le cadre d'une causerie charmante, d'une philosophie aimable, sans action bien suivie, sans moralité bien marquée. Il s'interrompt pour se mettre de la partie avec ses personnages , lui et son lecteur; il s'égare en digressions et a quelques longueurs; mais telle est sa manière, pleine d'abandon et de grâce. Il sent le besoin d'épancher son âme dans la vôtre; tour à tour tendre et enjoué, mais toujours naïf et de bonne foi; gai ou sublime naturellement, selon que le comporte le sujet. Par l'effet, soit d'un génie

poétique extraordinaire, soit d'un art consommé, jamais l'expression n'a été aussi étroitement unie à la pensée, ni l'homme à l'écrivain. On ne lit pas, on voit; on n'entend plus, on sent ; on ne juge plus, on est sous le charme de son langage animé et sincère; on ne remarque plus ni quelques négligences ou incorrections; ni même le rhythme de la poésie; on le goûte sans le remarquer; on partage tous ses sentiments, on se laisse aller à cette morale facile et trop naturelle qui écarte la gêne et la règle, prêche le repos et la fuite des affaires, la jouissance et l'usage insoucieux de la vie. En un mot, c'est peut-être le plus grand des enchanteurs, puisque se peignant à nous tel qu'il est avec ses défauts, il nous les fait approuver comme des qualités, et se fait aimer même de ceux qui devraient le reprendre. Cela tient d'ahord à ce qu'il cause familièrement avec nous, et que sa pensée coulant de source se communic|ue au lecteur; il cherche, comme il le dit lui-même, à rendre son âmemsible.

237. Ensuite cette âme est bonne, enjouée, douce, sensible, délicate, et vraiment aimable. Enfin, ses défauts même touchent à certaines quahtés, ou du moins sont opposés à des vices odieux. Par exemple, s'il est insouciant, il raille l'avarice et l'ambition; s'il est peu actif et de peu de ressource, il sent vivement le prix des services qu'on lui rend et acquitte sa dette à force d'aimer; s'il fuit les affaires, il recommande le goût de la retraite ; s'il est volage en amours, il l'avoue, en rougit, et s'en plaint avec ingénuité.

A qui donner le prix? au cœur si l'on m'en croit. Que n'ose et que ne peut l'umitié violente !

Cet autre sentiment que l'on appelle amour Mérite moins d'honneur; cependant chaque jour,

Je le célèbre et je le chante.

Hélas ! il n'en rend pas mon âme plus contente.

Et s'il raille nos vices, il aime les hommes et même leurs compagnons

Hôtes de l'univers, sous le nom d'animaux

Les animaux périr ! car encor les humains, Tous avaient dû tomber sous les célestes armes. Baucis en répandit en secret quelques larmes.

Il aime jusqu'aux arbres que l'on abat et prend parti pour eux contre nous.

Faut-il que de si doux ombrages Soient exposés à ces outrages ; Ils iront assez tôt border les noirs rivages.

Ce mélange de sagesse mondaine, de tendresse aimable, et de sensualité naturelle éclate partout dans ses vers. S'il est charmant par le style et la grâce de la pensée, il ne peut être accepté par le moraliste, sans de grandes restrictions. Nous en citerons deux ou trois exemples tirés des fables, qui montrent mieux que tout le reste l'âme de La Fontaine.

L'homme sourd à ma voix comme à celle du sage, Ne dira-t-il jamais : C'est assez, jouissons? Hâte-toi, mon ami, tu n'as pas tant à vivre. Je te rebats ce mot; car il vaut tout un livre.

Jouis. — Je le ferai. — Mais quand donc? — Dès demain. Eh ! mon ami, la mort peut te prendre en chemin. Jouis dès aujourd'hui

Solitude où je trouve une douceur secrète, Lieux que j'aimai toujours, ne pourrais-je jamais Loin du monde et du bruit goûter l'ombre et le frais! Que je peigne en mes vers quelque rive fleurie ! La Parque à filets d'or n'ourdira point ma vie. Je ne dormirai point sous de riches lambris. Mais voit-on que le somme en perde son prix ? En est-il moins profond et moins pleins de délices? Je lui voue au désert de nouveaux sacrifices. Quand le moment viendra d'aller trouver les morts, J'aurai vécu sans soins et mourrai sans remords.

Tous ces vers sont admirables, il y a là une imitation libre et originale d'Horace et de Virgile ; l'expression en est délicate et bien sentie ; mais le sentiment est-il assez pur et assez élevé? Quoi qu'il en soit, voici un autre passage plus parfait encore, selon nous, pour la pensée et pour le style, et qui fera encore mieux connaître la manière de La Fontaine dans ses derniers livres. Jamais depuis les épîtres et les satires d'Horace, on n'avait mis autant de verve piquante au service de la raison; comme Horace, il aboutit à une morale épicurienne qui remplace un excès d'activité inquiète, par une indiirérence d'un mérite contestable. Mais Horace cause avec son lecteur aw!C moins d'enjouement.

Qui ne court après la fortune ?

Je voudrais être en un lieu, d'où je pusse aisément Contempler la foule importune

308 CARACTÈRE DE LA FONTAINE d'APRÈS SES FABLES.

De ceux qm cherchent vainement Cette fille du sort de royaume eu royaume, Fidèles courtisans d'un volage fantôme. . Quand ils sont près du bon moment, L'inconstante aussitôt à leurs désirs échappe. Pauvres gens ! je les plains; car on a pour les fous •

Plus de pitié que de courroux.

Cet homme, disent-ils, était planteur de choux,

Et le voilà devenu Pape. Ne le valons-nous pas ? Vous valez cent fois mieux :

Mais que vous sert votre mérite ?

La fortune a-t-elle des yeux?

Et puis la papauté vaut-elle ce qu'où quitte, Le repos ? Le repos, trésor si précieux, Qu'on en faisait jadis le partage des dieux; Rarement la fortune à ses hôtes le laisse.

Ne cherchez point cette déesse, Elle vous cherchera, son sexe en use ainsi.

239. Pour faire connaître La Fontaine tout entier, nous avons hésité quelque temps entre cette fable del'Bom?ne qui court après la fortune et Vhomme qui l'attend dans son lit, où il se joue agréablement de son sujet au milieu de quelques longueurs, et où il se peint lui-même dans cette heureuse indolence, la fable du Corbeau, la Gazelle, la Tortue et le rat ou celle des Deux Pigeons, où il peint avec tant de charmes les effets de l'amitié et ceux de l'humeur aventureuse. Mais il en est une autre moins longue et moins célèbre où La Fontaine fait encore mieux connaître son caractère plus délicat dans l'amitié que dans l'amour, c'est celle des Deux Amis, empruntée aux contes indiens. Il faut qu'on nous permette de l'analyser à ce point de vue.

Deux vrais amis vivaient au Monomotapa.

Ce nom étranger et baroque quand il s'agit de deux vrais amis, est une épigramme des plus plaisantes.

L'un ne possédait rien qui n'appartînt à l'autre.

Ne croyez pas ce vers faible ni redondant; c'est la définition pratique de l'amitié, appartint est le mot propre pour exprimer le droit qu'elle donne.

Les amis de ce pays-là

Valent bien, dit-on, ceux du nôtre.

Ces deux vers qui semblent inutiles , corrigent ou plutôt renforcent la malice du premier, par leur naïveté, que le mot dit-on rend encore plus jolie.

Une nuit que chacun s'occupait au sommeil Et mettait à profit l'absence du soleil,

Quand on ne saurait pas que La Fontaine aimait à dormir, ce vers nous le dirait assez. Quelle expression, s'occuper au somiJieill

Un de nos deux amis sort du lit en alarme ; Il court chez son intime, éveille les valets :

Quel empressement et quelle discrétion ! l'amitié veille quand dorment les mercenaires.

Morphée avait touché le seuil de ce palais.

Encore le sommeil ! mais avec une élégance naturelle et rapide.

L'ami couché s'étonne; il prend sa bourse, il s'arme, Vient trouver l'autre et dit :

Celui-ci représente l'amitié agissante , si l'on peut parler ainsi; il prévoit tout, il devance les besoins et la demande.

Il vous arrive peu De courir quand on dort ; vous me paraissiez homme A mieux user du temps destiné pour le somme :

Ces vers semblent avoir quelque rudesse. Cependant le reproche du dérangement est déguisé, et l'ami n'est

occupé que de son ami; vous me paraissiez homme

c'est-à-dire, qu avez-vous donc?

N'auriez-vous point perdu tout votre argent au jeu? En voici : s'il vous est venu quelque querelle, J'ai mon épée, allons !

Point d'explications ni de reproches ; mais des offres et de l'action. Quelle résolution! quelle vivacité française et touchante. J''ai mon épée, allons! C'est ainsi que Pylade répond à Oreste qui cherche à l'éloigner de son malheur : Allons, seigneur, enlevons Hermione.

Vous ennuyez-vous point De coucher toujours seul? Une esclave assez belle Etait à mes côtés; voulez-vous qu'on l'appelle?

Ici paraît le défaut de délicatesse de La Fontaine. Même au point de vue de l'art, ce trait était à supprimer dans ce tableau si pur de l'amitié. La Fontaine paie par cette faute la rançon de ses mauvaises mœurs.

Le vers se sent toujours des bassesses du cœur,

a dil Boileau, ou du moins, de ses faiblesses.

Non, dit l'ami, ce n'est ni l'un ni l'autre point;

Je vous rends grâce de ce zèle.

Vous m'êtes en dormant un peu triste apparu :

Cet un peu est délicieux de sentiment.

J'ai craint qu'il ne fût vrai; je suis vite accouru. Ce maudit songe en est la cause.

Cette crainte chimérique par son motif en est plus touchante; par l'expression de maudit songe, il rappelle sa peine fondée sur l'affection, et s'excuse auprès de son ami. Aucun des deux ne dit à l'autre qu'il l'aime, mais il le fait voir par tout ce qu'il dit; chacun d'eux ne songe qu'à son ami.

C'est dans les réflexions qui suivent que se dévoile tout La Fontaine. Il revient avec complaisance sur ce trait,

Qui d'eux aimait le mieux? Que t'en semble, lecteur? Cette difficulté vaut bien qu'on la propose.

Cette difficulté n'en est pas une pour La Fontaine ni pour le lecteur intelligent de notre fabuliste. Dans la fable : le Corbeau^ le Rat, la Gazelle et la Tortue, il préfère la tortue inerte et passive mais qui aime davantage, au rat plus actif, mais plus léger et moins aimant, et conclut par ce vers

A qui donner le prix ? au cœur si l'on m'en croit.

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Il a dit d'ailleurs : Cest le cœur qui fait tout; et en parlant du don d'être ami, il ajoute que ce qu'il estime, c'est celui qui met sa vie pour son ami. En cela, La Fontaine se peint lui-même : étant de peu de ressource, mais aimant avec transport, il se croit quitte, et même avec retour ; et toute âme élevée et délicate sera de son avis : Cest le cœur qui fait tout. Cette impuissance même d'agir et de rendre, le fait plus intéressant. On le plaint presque comme il se plaint lui-même par la voix de la tortue,

Maudissant ses pieds courts avec juste raison.

Mais quel vers senti que cette exclamation partie du cœur !

Qu'un ami véritable est une douce chose !

Il cherche vos besoins au fond de votre cœur;

n vous épargne la pudeur

De les lui découvrir lui-même.

Quelle délicatesse infinie dans ce mot pudeur ainsi employé! Voilà pour l'ami agissant. Voici pour l'ami tendre et timide :

Un songe, un rien, tout lui fait peur. Quand il s'agit de ce qu'il aime.

C'est donc cet ami inutile et afTectueux qu'il préfère * et que lui-même représente. Cette expression vague et impersonnelle ime douce chose., ce qiCil aime, est selon nous une beauté de plus, elle montre mieux l'objet de l'amitié : un sentiment absorbant, unique et indé-

pendant des mérites de la personne. C'est un antre soimême; c'est sa chose, c'est son tout; en un mot, c'est ce qu'il aime. Racine a dit de même avec la préoccupation de l'amour pour l'objet aimé :

Tout ce que j'ai perdu, madame, est dans ces lieux.

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