CHAPITRE III
Ce qu'il y a de plus singulier, je crois, au dixseptième siècle, c'est l'idée qu'on s'y est faite de Dieu. Entendez par là non pas la formule qu'on récitait, mais le sentiment qu'il inspirait. Car la formule est fixe depuis une vingtaine de siècles, mais tous les siècles le sentiment change; saint Bernard dogmatisait à peu près comme Bossuet; mais les bourgeois du moyen âge , qui se battaient pour avoir un bras de saint Martin, n'avaient pas la même piété que les « honnêtes gens » de Versailles. Au fond, tel monde, telle idée de Dieu ; de sorte que l'idée de Dieu change avec les changements du monde. En généralj dans un siècle ou dans une race, on conçoit
le souverain céleste à l'image du souverain terres- Ire, ou plutôt on conçoit là puissance d'une certaine manière, et on les modèle l'un et l'autre d'après cette conception. Tantôt on se représente la puissance comme un despote *, tantôt comme un roi légitime % tantôt comme un bel individu humain ^ tantôt comme une loi abstraite indépendante des puissances particulières ^, tantôt comme une loi abstraite ,( simple expression des puissances particulières 5, et ^ l'on façonne là-dessus son Dieu et son prince. La j; raison du dix-septième siècle ne fut comme les au- j, très que locale et temporaire, et son Dieu ne fit 3 comme les autres que réfléchir le monde qui l'avait produit. Ce qui s'étabht alors en France comme aux alentours, ce sont les monarchies régulières qui, abolissant les puissances particuhères et indépendantes, instituent une administration et une hiérarchie sous l'autorité et la majesté d'un roi. Ce roi absolu mais légitime se trouve placé entre le despote occidental et le souVerain moderne. Il diffère du premier en ce qu'il n'est point arbitraire et violent : on né se prosterne pas devant lui avec tremblement, et il gouverne selon des lois. Il diffère du
1 Israël., pays musulmans.
• 2 Dix-septième siècle.
3 Grèce.
4 Chine.
5 Démocratie moderue.
second en ce qu'il n'est point le mandataire du peuple; son devoir ne le soumet point à l'intérêt public, et il est au-dessus des lois. Il suit une règle, juais il ne prend point sa règle dans la volonté ou 'intérêt national. Il songe au bien de ses sujets, naiis seulement parce que ce bien entre comme un but accessoire dans les desseins d'un grand roi. Il ègne pour lui-même. — Mais d'autre part il ne règne i[ue selon les exigences de sa dignité. La nation lui 3t assujettie, mais il est assujetti à son rang. Nous ous devons à lui, mais il se doit à sa place. Il a 3ut pouvoir sur nos biens et sur nos vies; mais i majesté de son trône a tout pouvoir sur ses cariées et sur ses passions. Toutes les forces privées t publiques se rassemblent en sa personne, mais, î n'est pas pour assouvir l'homme, c'est pour glofier le roi.
La raison limitée et oratoire se complut à ce bel 'dre des puissances civiles, et le transporta dans s puissances naturelles. Les choses du ciel se moîlèrent sur les choses de la terre. Le Dieu du dixptième siècle fut une sorte de Louis XIV, image suzerain de l'autre. La même révolution renou- :1a le ciel et l'État. Les saints locaux et indépenints du moyen âge s'effacent et se subordonnent, mme les seigneurs féodaux et libres, pour for- J3r une cour d'adorateurs « inclinés qui , d'un œil Jspectueux , contemplent l'éclat » de leur maitre.
Les personnages de la légende divine voient leurs honneurs s'amoindrir et ne servent plus que de can;i pour porter les prières jusqu'au trône, et en rapporter les grâces. Les superstitions diminuent. L; religion, purifiée et pompeuse, offre le spectacle k plus correct et le plus noble. V Exposition de la Fo, réfute l'imputation d'idolâtrie et les mépris des protestants. En même temps la science aide le dogme ; les forces naturelles disparaissent; entre les main? des philosophes, les êtres perdent leur énergie eflicace ; les dieux intérieurs qui vivent dans les chos» sont anéantis; toutes les puissances particulières se concentrent dans le Dieu unique. Une philosophie meurtrière de la matière réduit la nature à ur système de rouages organisé par un décret d'er haut. Au plus haut de cette administration régu lière et de cette hiérarchie obéissante, trône ur personnage qui, comme le roi terrestre, n'est qu'ur homme agrandi. Il prévoit, il ordonne, il châtie, i récompense, il distribue à ses sujets leurs emplois, il fait servir à ses desseins ses adversaires, il perct leurs complots, il défait leurs hgues, il prépare dam ses profonds conseils le jour glorieux qui confon dra leur rage impuissante, et qui établira ses ser ' viteurs, selon son choix et selon leurs mérites, dans le rang qu'il leur a d'avance assigaé. Toutes les foij J qu'on lit dans Bossuet les triomphes de Dieu, on pens( à ceux du prince; le paradis qu'il décrit n'est pas for "
différent de Versailles; l'assemblée des élus est une
cour où l'on distribue beaucoup de cordons bleus,
et l'orateur lui-même, du haut de sa chaire, tonne par
^ - mains de « son grand Dieu ». comme l'ambassa-
11" en Hollande foudroyait les pauvres mynhersde
la colère de son roi. — Et remarquez bien que ce dieu
iiarchique se trouve comme le roi placé entre le
-pote asiatique et le souverain moderne. Il n'est
simplement terrible comme le Jéhovah de Job.
fl ne répond pas aux objections par des coups de onnerre. Il n'écrase pas l'homme sous l'arbitraire d'un décret inexplicable. Au contraire, il prouve la sagesse de ses desseins par la bouche de ses avocats ; il expose par la plume de Bossuet, de Malebranche et de Leibnitz la profonde économie de sa providence. La raison développée depuis dix-huit cents ans dans la nature humaine s'est établie par contrecoup dans la nature divine, et a tempéré la toutepuissance sans frein, le despotisme formidable que le spectacle du désert et la roideur de l'esprit arabe y avaient mis. Ce Dieu maintenant est raisonnable; il a beaucoup appris. Mais il n'a pas tout appris encore. Il est encore trop de son siècle pour ressembler au souverain moderne. Il gouverne les ^tres, comme le roi ses peuples, sans beaucoup d'égards pour leur bonheur. Sa providence, justifiée par Malebranche et Leibnitz, damne fort bien pour touours presque tous les hommes. Il ne leur doit rien,
il n'est obligé qu'envers soi. Il a le droit de préparer de toute éternité le malheur infini des âmes qu'il répand sur le monde, et, si quelque âme lui agrée davantage, de bouleverser une nation pour la sauver ^ . Les créatures n'ont pas de valeur en ellesmêmes; tout leur objet, tout leur mérite est de contribuer , par leur félicité, ou par leur misère , à l'accomplissement de ses grands desseins. Dieu construit ce monde comme le roi construitVersailles; c'est son palais; il faut que l'édifice, par son ampleur, sa régularité et sa magnificence, soit digne de son architecte; à ce but suprême tout le reste est subordonné; tant pis pour les pierres froissées ou taillées, pour les arbres émondés et transplantés, pour les eaux contraintes et emprisonnées. Nous ne sommes que des décorations et des matériaux ; nous n'avons point à réclamer contre la place où l'on nous met, ni contre l'emploi qu'on nous assigne. Le genre humain misérable et damné, comme le peuple de France déguenillé et hâve, doit se résigner à sa condition, obéir avec amour, s'oubUer dans la contemplation de la splendeur royale et du pompeux établissement où il est compris. Consolons-nous, le souverain céleste ne fera de nous qu'un bon usage. Il est comme l'autre enchaîné par sa qualité; il ne peut agir que selon sa nature ; il faut que ce
* Bossuel, Oraincm funèbre de Madame.
monde son ouvrage soit digne de lui, qu'il soit le plus parfait possible i, et régi par les plus belles d^i-s lois 2. Dieu ne peut déroger; il s'est interdit le caprice, le changement, les petits moyens; il est grand, il faut que son action soit toujours grande. Voilà l'idée de la monarchie divine, si semblable à la monarchie française par sa nature, son origine, ses soutiens, ses adversaires, sa destinée , sa durée et sa fin.
Ce Dieu administrateur, si éloigné de la nature, ne peut guère apparaître dans la nature ni dans la poésie. Les artistes qui se promènent dans son œuvre ne l'aperçoivent que comme un constructeur ou un jardinier. Il n'a point de place dans leur poésie , sinon à titre de tonnerre lointain et comme menace ecclésiastique. Et cependant nous avons besoin de voir Dieu dans la poésie comme dans la nature. Le cœur de l'homme n'est point content s'il ne sent la puissance infinie par un attouchement intime; et il n'a que deux voies pour arriver à la sentir. Il faut qu'il l'aperçoive à la façon des solitaires et des vrais chrétiens, au dedans de lui-même, dans les secrets mouvements de son être, et que tous ses désirs disparaissent dans la grande lumière vague dont il est réjoui et dont il est baigné; il faut qu'il
1 Leibnilz.
* Malcbranche.
se confie, s'abandonne et s'épanche, et que l'amour immortel qui circule à travers les créatures assoupisse ses agitations et ses inquiétudes dans la félicité tranquille où il les confond. Ou bien encore il faut qu'il soit païen s'il n'est mystique ; il faut que la religion lui montre Dieu dans la nature, si elle ne le lui montre pas dans l'âme. Dans les Védas, chez Zoroastre, chez Homère, le divin enveloppe l'homme; les dieux, encore à demi engagés dans la matière, ne font qu'interpréter sa beauté et sa grandeur. La déesse des flots s'élève au-dessus de la mer « comme un brouillard bleuâtre, » et « ses pieds d'argent » se confondent avec l'écume des vagues. Jupiter descend en pluie dans la puissante, terre qu'il féconde, et les grandes formes des pins vivants et des montagnes ondulent sous la lune dansla nuit « pleine de dieux. » Aujourd'hui dans cet abattis universel des dogmes, parmi l'encombre-t ment des idées entassées par la philosophie, l'histoire, et les sciences, parmi les désirs excessifs et les dégoûts prématurés, la paix ne nous revient que parle sentiment des choses divines. Ce grand cœur malheureux de l'homme moderne, tourmenté par le besoin et l'impuissance d'adorer , ne trouve la beauté parfaite et consolante que dans la nature infinie. Il a trop senti et trop jugé, trop espéré et trop détruit. Il revient à elle après tant de courses; il la trouve jeune et souriante comme aux premiers
jours; il se trouble et en même temps se ranime à son contact et sous son souffle; il tend les bras vers elle , et sa vieille âme endolorie par tant d'efforts et d'expériences reprend la santé et le courage par l'attouchement de la mère qui l'a portée. 0 mère, silencieuse et endormie, que vous êtes calme et que vous êtes belle, et quelle sève immortelle de félicité et de force coule encore à travers votre être avec votre paisible sang! Les poètes ont pleuré à la vue d'un fleuve, ou d'une forêt immobile ; ils ont senti, comme les anciens prêtres de leur race, la vie sourde qui remplit ces êtres tranquilles. Ils ont loué, comme les chantres des premières hymnes, la naissance du soleil et son cours; ils ont retrouvé dans leur cœur renouvelé les figures des légendes primitives. Chez eux comme chez les Indiens, « le soleil qui se lève lance ses flèches d'or aux blanches nuées qui se teignent de rouge, comme si elles étaient blessées, et s'évanouissent ensuite dans la lumière, jusqu'à ce qu'enfin la lutte cesse et quele jour poseen triomphateur ses pieds rayonnants sur la nuque de la montagnei. » « Gomme des bayadères assoupies vers le matin, les montagnes frissonnent dans leurs blancs peignoirs de nuages que la brise matinale soulève. Mais elles se réveillent bientôt sous les baisers du soleil; il leur enlève peu à peu jusqu'au
» Atta-Troll, xx,xxi.
dernier voile, et les contemple dans toute leur beauté. »
Quelle place cette poésie pouvait-elle trouver sous le dieu classique, et quelle poésie pouvait trouver place parmi les convenances de son trône officiel ? Que peut-il fournir, sinon des foudres à Bossuet? Pour le retirer de ce rôle administratif il fallait le transformer par l'abstraction et la métaphysique, comme le faisaient alors les philosophes, ou s'échapper du côté du mysticisme comme Hamon, Fénelon, et parfois Bossuet lui-même. Boileau qui n'avait que du bon sens, mais qui en avait beaucoup, érigeait cette difficulté en règle et mettait les « mystères terribles de la foi chrétienne » à l'abri des entreprises littéraires. On vit alors le spectacle le plus extraordinaire et le plus ridicule, la poésie séparée de la religion, dont elle est le fond naturel et l'aliment intime, un ciel païen introduit dans un monde chrétien, l'Olympe restauré, non par sympathie sensuelle comme à la Renaissance, ou par sympathie archéologique comme aujourd'hui, mais par convenance, pour rempUr un cadre vide et ajouter une parade de plus à toutes celles dont ce siècle s'était affublé. Il y eut une sorte de jargon grec et latin convenable au même titre qu'une perruque ; on employa Apollon et les Muses comme l'hémistiche et la césure; on mit en œuvre l'Amour et les Grâces comme les cédrats confits et les billets doux; il y eut
un dictionnaire mythologique comme un code du savoir-vivre, et les pauvres dieux antiques arrivèrent à cette humiliation extrême de servir de potiches et de paravents.
Un poëte subsistait parmi tant d'orateurs, presque païen de cœur, et d'ailleurs si véritablement poëte qu'il pouvait se faire illusion et croire à des dieux morts. C'est chez lui qu'ils se sont réfugiés. Il n'y avait plus dans toute la littérature que ce coin étroit qui leur fût laissé. Ils s'y sont faits petits, ils se sont accommodés à l'endroit. Ils sont devenus moins graves, plus amusants, à demi gaulois; il faut bien prendre les façons du pays où l'on se réfugie. Ils y ont établi un tout petit Olympe qu'on ne respecte pas trop, qu'on n'aperçoit pas toujours, et qui ressemble plus à une taupinée qu'à une montagne. Mais, si atténués et si transformés qu'ils soient, ils vivent. La Fontaine leur est dévot autant qu'il peut l'être envers quelqu'un , dieu ou homme ; il les aime; il les a dans l'esprit habituellement, en bon adorateur , et il les voit aussi aisément qu'il voit les bêtes. Il parle d'eux sans cesse et souvent sans besoin, comme Homère. Les images mythologiques
naissent chez lui d'elles-mêmes. Il n'a pas besoin de les chercher; on voit que sa pensée habite dans ce monde. Il y trouve des figures sublimes, dignes d'Homère, quand il montre « les Parques blêmes dont la main se joue également des jours du vieillard et de ceux du jeune homme. » Il ne peint pas les dieux vaguement, avec des souvenirs de classe. Il distingue les détails de leurs mouvements, et voit Atropos à son métier « reprendre à plusieurs fois l'heure fatale au monstre. » Il est chez lui dans l'Olympe. Il y prend ses comparaisons comme nous prenons les nôtres autour de nous. Il voit deux servantes au rouet, et trouve que « les sœurs filandières ne font que brouiller auprès d'elles. » Du galetas,il entre de plain-pied dans le ciel. Il connaît les généalogies aussi bien qu'Hésiode, et jusqu'à celles des animaux divins.
Elles avaient la gloire De compter dans leur race, ainsi que dit l'histoire, L'une certaine chèvre, au mérite sans pair, Dont Polyphème fit présent à Galathée;
Et l'autre la chèvre Amalthée
Par qui fut nourri Jupiter *,
Il est si bon païen qu'il invente en mythologie. Hérodote eût pu dire de lui, comme d'Hésiode et d'Homère, qu'il a créé un monde divin. Il donne
* La Fontaine, XII, iv.
aux arbres une immortalité « sur les bords du noir rivage. » Et il rend tout vraisemblable par ce ton naïf qui dégénère quelquefois en gentillesse enfantine, mais qui n'en convient que mieux à l'historien de Jupin et de la fourmi.
Je vous sacrifirai cent moutons : c'est beaucoup Pour un habitant du Parnasse.
Voilà donc les dieux païens qui subsistent dans la fable, et ce n'est pas sans raison : car partout les dieux doivent convenir à leur peuple. Ds ne sont les dieux de ce peuple que parce qu'ils sont faits à son image. Ils réfléchissent son caractère et portent l'empreinte de son esprit. Ils sont le peuple lui-même, qui s'apparaît sous une forme plus brillante et plus pure. L'Olympe grec n'est qu'une famille grecque, la plus belle que la Grèce ait jamais mise au jour. Aussi les dieux païens, imités par le fabuliste, sontils les seuls qui conviennent à la fable. D'abord on ne croit guère en eux, non plus qu'au langage prêté aux bétes;la fiction appelle la fiction, et on sourit en voyant Jupiter cousin de l'éléphant, comme en écoutant plaider le lapin et la belette. Jupiter choquerait dans un autre poème; on ne pourrait à la fois prendre les hommes au sérieux et les dieux en plaisanterie. Il n'y a pas de miheu entre les deux genres : il faut être grave et tout croire, ou s'égayer et douter partout.
Ajoutez que les habits et les physionomies humaines ont changé depuis Homère, tandis que les bêles sont les mêmes. Elles peuvent donc garderies dieux d'Homère, et les hommes ne le peuvent pas. Minerve autrefois déjà descendait au milieu de l'armée des rats et des grenouilles. Nous sommes habitués à voir ensemble les dieux de la nature et les objets naturels. Les animaux qui courent dans les bois et s'ébattent dans les prairies sont les amis des nymphes qui vivaient dans les hêtres et dormaient au bruit des fontaines. Les cerfs bondissants et agiles rappellent Diane « qui aime les cris de chasse, et tend son arc d'or; » et, lorsqu'on voit les grands troupeaux paître tranquillement l'herbe i abondante, on pense volontiers à la terre divine, nourrice des choses, qui fait tout sortir de son sein maternel. — Comparez à ces images la mythologie ridicule des auteurs graves.
Bientôt avec Grammont courent Mars et Bellone.
Mars et Bellone parmi les escadrons du roi sont des recrues bizarres, et on aimerait mieux voir Grammont courir tout seul. La Fontaine est le seul qui n'ait pas réduit la mythologie en mascarade, et qui ait adoré les dieux antiques sans en faire des grotesques, des machines ou des magots.
Pour que ces dieux convinssent mieux encore à leur nouveau peuple, il leur a donné quelque chose
denfantin. Il en a fait de bons petits dieux, bien indulgents, et quelquefois bien paternes. L'aigle pond dans le giron de Jupiter, et l'irrévencieux Bscarbot « sur la robe du dieu fait tomber une crotte. »
Le dieu, la secouant, jeta les œufs à bas.
Quand l'aigle sut l'inadvertance
Elle menaça Jupiter D'abandonner sa cour, d'aller vivre au désert.
De quitte»" toute dépendance,
Avec mainte autre extravagance.
Le pauvre Jupiter se tut *.
Il est vrai qu'un jour il se souvient de sa majesté otiicielle, et ordonne « à tout ce qui respire de s'en |enir comparaître aux pieds de sa grandeur. » Mais î»eut-on rester sublime parmi de tels sujets? Tels sujets, tels maîtres. Il faut bien qu'il devienne le dieu des grenouilles, des souris, de la belette; le vainqueur des Titans est Jupin, et rien davantage. Toute Ba cour baisse aussitôt d'un degré. L'Aurore, « au voile de safran, aux doigts de roses, » apparaît toujours sur « le thym et la rosée; » mais c'est le lapin qui lui fait la cour. « Atropos et Neptune » deviennent « péagers » et « recueillent leurs droits » sur les vaisseaux marchands. La vache lo donne son lait Dour un fromage, le dieu Faune le fait, et le renard
* La Fonlaioe, II, xia.
invite le loup son compère à s'en régaler. « Les tout puissants Amours que nul ne peut fuir des immortels ni des hommes éphémères, qui veillent sur les joues délicates de la jeune fille, et cheminent sur les mers et dans les campagnes, » se font tout d'un coup rustiques, « volent en bande, délogent ou reviennent au colombier ; » et, dans le Styx par qui jurent les dieux, les grenouilles vont coasser après leur mort.
Vous venez de parcourir les trois mondes, celui des hommes, celui des plantes et des bêtes, celui des dieux. N'est-ce pas une puissance étrange que ce talent qui nous les rend sensibles, qui les relie entre eux, qui, en dépit du siècle, amenant les dieux et les animaux dans la cité poétique, rassemble tous les êtres de la nature et la nature ellemême en une comédie universelle, les transforme et les proportionne suivant une idée maîtresse e' pour un seul dessein ? Cette puissance vous a maintenant manifesté sa nature; elle se réduit à deux dons, comme la poésie elle-même se réduit à deux lois. Le premier est la faculté d'imiter intérieurement et de reproduire en soi-même tout sentmient, tout geste, toute forme, toute chose particulière
et sensible, tout détail de la vie et de l'action. Pour un vrai poëte, pour La Fontaine, une couleur d'habit, un jappement de chien, un salon, un taudis, un Olympe, une perruque, tout a un sens et un intérêt. Si étrange que soit l'objet, si éloigné des goûts contemporains, si trivial ou si subUme, il le goûte it le comprend. Un vrai comédien copie involontai- •ement les personnages qu'il rencontre ; sa voix nonte et baisse avec leur ton, son corps prend leurs ttitudes, son visage se grime selon leurs physiononies, leur être passe en lui et transforme le sien. "aB qu'il fait au dehors, le poëte le fait au dedans ; il st mime ; il sent ce qu'il observe et tout ce qu'il Àbserve, et les objets qui se peignent dans ses yeux l*s traversent pour aller jusqu'à sa sympathie, qui idur l'ait écho. C'est par cette sensibilité universelle et imitative qu'il voit et nous fait voir les choses ; cjest par elle que La Fontaine est capable, en dépit son siècle, de comprendre les dieux comme les tes et de nous les rendre présents. C'est par elle 'il peut reproduire devant nous les détails sens^les et menus des événements et des êtres, s'acj^mmoder à la construction de notre esprit qui n'a- Dèrçoit les êtres et les événements que par les détails ï enus et sensibles, et nous faire illusion en nous donliint l'impression précise que nous auraient donnée 6 5 objets eux-mêmes. Mais cette iaculté n'est pas la i^ule : il n'est pas un simple miroir. — Toutes les fois
qu'il reproduit un détail, il en sent les liaisons et les dépendances, ce qui le suit, ce qui l'amène, ce qui lui est contraire, ce qui lui est conforme. Il accorde les objets entre eux; il sait quelles bêtes peuvent exprimer les hommes, quels dieux peuvent convenir aux bêtes, quel ton général doit assembler ces trois peintures en un seul tableau. Il prévoit, il de vine, i^ accommode, il relie, d'instinct, comme un insecte qui court en un instant aux quatre coins de sa toile, et n'attache un fil qu'en sentant trembler tout le réseau. C'est par ce tact toujours éveillé qu'il forme des ensembles ou plutôt que les ensembles se forment en lui. Au fond ils s'y produisent comme dans la nature, sans formules préconçues et au moyen de détails isolés, mais selon des directions générales et en vertu d'un besoin inné. C'est par cette correspondance que la poésie est précieuse. Les anciens n'avaient point tort de l'appeler divin et de trouver dans l'étrange puissance qui la form une image des puissances immortelles qui opèrent dans l'univers. (
ir
TROISIÈAIE PARTIE CHAPITRE I
DE l'action
Tant qu'un caractère reste en lui-même, il n'est pas; il faut qu'il agisse pour être. Un personnage n'est violent, jaloux, humain, que par ses actions violentes, jalouses, humaines. Ce n'est donc pas tout de concevoir des caractères en poète; il faut concevoir aussi en poète l'action qui les manifeste. Sortons de cette région vague, indéterminée, où ils flottent; choisissons entre toutes les actions celle gui peut les rendre visibles. Observons cette action it toutes les parties dont elle se compose. C'est une
mort, un vol, une fuite, une dispute, une guerre, bref un événement complet, je veux dire un tout naturel. Sur la trame continue et illimitée des événements, notre attention fortement frappée découpe et détache quelque lambeau saillant; elle néglige les fils par lesquels il se continue dans les voisins, et se concentre sur lui comme sur un monde à part. Voilà un nouveau domaine, circonscrit, livré à la poésie, comme un champ à un jardinier. Qu'y va-t-il faire pour changer ce terrain plat et vulgaire en un beau jardin? que va-t-il abattre et planter? comment va-t-il profiter des mouvements de terrain, des eaux, des bois, des points de vue? Comment fera-t-il de sa matière brute une oeuvre d'art? De la même façon qu'il a composé des caractères ; le domaine seul est différent, l'art et ses lois n'ont pas changé. Il s'agit ici comme ailleurs de faire voir et comprendre l'objet, c'est à dire de marquer les petites circonstances! par lesquelles notre observation le découvre, et dei les rassembler sous une impression dominante pari laquelle notre raison le concevra. I
La première règle est donc l'abondance desjié.tails et la recherche des traita partif.nljp.rfi.F.n effet, pour l'observateur, il n'y a rien de si multiple qun L'âme; rien de si gradué, de si fin, de si complexe que les sentiments. Nos mouvements intérieurs sop' la plupart du temps presque imperceptibles ; notre vie ne se compose que de petites actions; nous nu
cheminons que pas à pas; nous ne faisons rien tout d'un coup. Nous n'arrivons qu'après un progrès, et encore par des détours, sans cesse flottant entre deux sentiments, comme ces corps légers qui descendent lentement une rivière, et sont encore ballottés çà et là par les moindres flots. Ainsi, la poésie, qui suit les démarches de l'âme, doit se composer de petits mouvement» et à chaque instant changer d'allure. Que le morahste aille en droite hgne vers la conclusion, et abrège le récit pour s'arrêter dans la maxime; le poète suivra avec complaisance la hgne onduleuse de la passion, et développera le récit en s'attardant autour des détails vrais. Aussi La Fontaine voit toutes les pensées de ses personnages, les plus légers changements de leurs physionomies, leur vie, leur généalogie, leur patrie. Il sait que l'un est Normand, l'autre Manceau. Il dira le nom de l'endroit et ce qu'il en pense.
C'était à la campagne, Près d'un certain canton de la basse Bretagne,
Appelé Quimper-Corentin ;
On sait assez que le Destin Adresse là les gens quand il veut qu'on enrage.
Dieu nous préserve du voyage i !
n regarde ses animaux marcher et s'occupe de ce qu'ils ont en tête, « même quand ils vont par pays,
' La Fontaine, "VI, xviii.
gravement, sans songer à rien ^ » Il s'inquiète de leur dîner, veut savoir s'il est de leur goût. Voilà son âne dans un bon pré : « point de chardons ! » Comment faire ? Il faut donc qu'il s'en passe? Eh bien oui, il sera philosophe et ne mangera cette fois que du sainfom. La Fontaine est rassuré et continue. Il s'embarrasse du logement de ses personnages, et, quand il veut défaire le berger de son dogue, « il offre au chien une niche chez le seigneur du village 2. » Il est le plus fidèle observateur de l'étiquette. MAggjrp innp compère le renard, monseigneur du lion, marlflmp. la hf^TpttP,, sultan lénp^r(|, chacun a son titre. En historiographe exact, il les annonce tous avec leurs noms, prénoms, surnoms, qualités et dignités. Il les conduit jusqu'à la sépulture, marque le lieu, écrit l'épitaphe avec le style et l'orthographe du pays.
Un manant lui coupa le pied droit et la tête,
Le seigneur du village à sa porte les mit,
Et ce dicton picard alentour fut écrit :
Biaux chires leups, n'écoutez mie Mère tenchent chen fieux qui crie 3.
Cette imagination lucide et féconde est comme une sève intarissable qui produit partout la vie
> La Fontaine, "VIII, xvii, * Idem, IV, XVIII.
8 Idem, VIII, XVI.
DE i; ACTION 23Î
poétique. Vous allez la suivre dans les récits, les descriptions et les discours. Elle porte sa vertu jusque dans les moindres organes; il n'est aucun trait dans la Table inerte d'Ésope qu'elle ne transforme et n'anime. Et nous pouvons savoir précisément comment elle les anime et les transforme. Nous ne sommes pas réduits ici au panégyrique vide, aux éloges académiques, à la critique oratoire et officielle : nous avons les originaux de La Fontaine, les textes de Pilpay, de Phèdre, d'Ésope, tels qu'il les avait sur sa table ; nous pouvons voir en quoi il les a changés, marquer du doigt les passages retouchés, ajoutés, corrigés, entrer dans le laboratoire poétique, saisir au vol l'imagination qui arrive, la philosophie qui s'introduit, la gaieté qui s'insinue. Nous voyons la fable dans ses deux états, prosaïque, puis poétique; nous n'avons qu'à retrancher l'un de l'autre pour savoir exactement en quoi consiste la poésie. Nous faisons comme les naturalistes, qui arrivent à définir la vie en mettant tour à tour sous leur microscope lanimal organisé et la gelée inerte d'où il est sorti. Il n'y a pas de critique plus instructive, car il n'y en a pas de plus précise; toutes les esthétiques et toutes les poétiques mises ensemble ne valent pas la lecture d'une pièce de Shakspeare comparée ligne à ligne aux nouvelles itahennes et aux vieilles chroniques que Shakspeare avait en écrivant sous les yeux.
« Un homme dont la femme était détestée de tous les gens de la maison voulut savoir si elle l'était aussi des esclaves de son père. G est pourquoi, sous un prétexte plausible, il la renvoya à la maison paternelle. Quand elle revint quelques jours après, il lui demanda comment elle était avec ceux de l'endroit. Celle-ci répondit que les bouviers et les pâtres la voyaient d'un mauvais œil. 0 femme, dit-il, si tu es odieuse à ceux qui partent le matin avec leurs troupeaux et rentrent le soir, que devra-t-on attendre de ceux avec qui tu passes toute la journée i ? »
Voilà l'histoire abrégée et toute sèche. Ésope dit I les faits, mais non les causes. Pourquoi la femme est-elle haïe? De quel ton parle-t-elle aux gens? Par quel talent rend-elle la maison inhabitable? Il faut raconter tout cela pour nous montrer la vie, sinon on reste froid et ennuyé. La Fontaine va nous rendre compte d'une de ces journées, nous faire souffrir tous les déplaisirs du mari, nous met-
* Esope, fable ccxlvi.
tre de son parti. Nous assistons à une scène conjugale :
Rien ne la contentait, rien n'était comme il faut : On se levait trop tarJ, on se couchait trop tôt; Puis du blanc, puis du noir, puis encore autre chose- L«s valets enrageaient, l'époux était à bout. Monsieur ne songe à rien, Monsieur dépense tout,
Monsieur court, Monsieur se repose.
Elle en dit tant que monsieur à la fin,
Lassé d'entendre un tel lutin,
Vous le renvoie à la campagne
Chez ses parents *....
Ésope rencontre parfois le trait original :
« Un rat de terre, par un mauvais destin, devint l'ami d'une grenouille. La grenouille, qui avait de mauvais desseins, lia la patte du rat à la sienne. Ils allèrent tout d'abord par le pays pour diner; puis, s'étant approchés du bord du marais, la grenouille entraîna !e rat au fond, faisant clapoter l'eau, et coassant brekekex, c'oax, coax 2. »
Ce détail amusant et vrai est une escapade pour le triste cornpilateur des vieilles fables grecques. Il retourne bien vite à ses abréviations et à sa mono • tonie :
« Le malheureux rat, étouffé par l'eau, était mort et surnageait attaché à la patte de la grenouille. Un
1 \ji Fontaine, VIT, n. Voyez !e même procédé dans la fable de la Fille et ses Prétendants, VII, V.
* Éso;)e, fable cccvii.
milan l'ayant vu l'emporta dans ses serres, la grenouille enchaînée le suivit, et fit aussi le dîner du milan. »
Ne prenons dans La Fontaine que les discours et les sentiments de la grenouille.
Une grenouille approche et lui dit en sa langue . Venez me voir chez moi, je vous ferai festin.
Messire rat promit soudain ; Il n'était pas besoin de plus longue harangue.
Elle reprend pourtant; elle insiste; car il faut encore allécher la dupe, et le traître est naturellement menteur et orateur. Quelques traits nouveaux vont achever la séduction et compléter le caractère.
Elle allégua pourtant les délices du bain, La curiosité, le plaisir du voyage, Cent raretés à voir le long du marécage. Un jour il conterait à ses petits-enfants Les beautés de ces lieux, les mœurs des habitants, Et le gouvernement de la chose publique Aquatique,
C'est tout un programme, et la grenouille se fait charlatan. Maintenant sous quel prétexte persuadera-t-elle au rat de se laisser lier les pieds? Ce trait manque dans Ésope, et ce défaut rend son histoire invraisemblable.
Un point sans plus tenait le galant enapêché : Il nageait quelque peu, mais il fallait de l'aide. La grenouille à cela trouve un très-bon remède* Le rat fut à son pied par la patte attaché.
ta Fontaine montre d'où vient le lien, et cette petite circonstance ramène notre pensée au bord du maécage :
Un brin de jonc en fit l'affaire.
6 style s élève : avec deux mots le poëte devient éloquent, justement au sortir du ton gouailleur; il rit et s'indigne dans la même phrase, appelle tout à la fois la grenouille « bonne commère » et « parjure; » tant l'imagination agile est prompte à suivre les apparences changeantes des choses et les variations des sentiments.
Dans les marais entrés, notre bonne commère S'efforce de tirer son hôte au fond de l'eau. Contre le droit des gens, contre la foi jur^e.
On voit la joie gloutonne et cruelle du brigand :
Prétend qu'elle en fera gorge chaude et curée. C'était à son avis un excellent morceau. Déjà dans son esprit la galante le croque.
La scélératesse est achevée, puisqu'elle est railleuse et impie.
l II atteste les dieux, la perfide s'en moque.
On assiste aux émotions successives du « pauvret » et du meurtrier. On va et revient de l'un à l'autre.
11 résiste, elle tire '.
' La Fontaine, IV, h.
C'est un drame et une intrigue, et l'on reste enfin] suspendu, attendant le dénoûment. La trahison, su-' bite et isolée dans Ésope, est préparée et développée dans La Fontaine. Ésope la nomme, La Fontaine la fait voir. L'un donne l^alifegè d'^un conte, l'autre fait l'histoire de l'âme.
Au reste, La Fontaine ne décrit pas seulement les mouvements de l'âme. Il sent que l'imagination de l'homme est touto corporelle ; que, pour comprendre le déploiement des sentiments, il faut suivre la diversité des gestes et des attitudes; que nous ne voyons l'esprit qu'à travers le corps. Pour sentir rimportunité de la mouche, il faut être importuné de ses allées, de ses venues, de ses piqûres, de son bourdonnement. Phèdre ne nous apprend rien quand il met sa critique en sermon.
« Une mouche se posa sur le timon, et gourmandant la mule : Que tu es lente! dit-elle; ne veux- tu pas marcher plus vite ! Prends garde que je ne te pique le col avec mon aiguillon. » L'autre répondit : « Je ne m'émeus pas de tes paroles; celui que je crains est l'homme qui, assis sur le siège de devant, gouverne mon joug de son fouet flexible, et retient ma bouche par le frein écumant. C'est pourquoi laisse là ta sotte insolence. Je sais quand il faut m'arrêter et quand il faut courir. »
Au contraire ici la critique est en action et le ridicule palpable, parce que la sottise tombe du moral
dans le physique, et que l'impertinence des pensées et des sentiments devient l'impertinence des gestes et des mouvements.
Une mouche survient et des chevaux s'approche, Prétend les animer par son bourdonnement, Pique l'un, pique l'autre et pense à tout moment
Qu'elle fait aller la machine ; S'assied sur le timon, sur le nez du cocher;
Aussitôt que le char chemine,
Et qu'elle voit les gens marcher, Elle s'en attribue uniquement la gloire. Va, vient, fait l'empressée ; il semble que ce soit Un sergent de bataille, allant à chaque endroit Faire avancer ses gens et hâter la victoire.
Il décrit comme il conte , pour les yeux et avec les détails : car décrire, c'est raconter, et la seule différence c'est que dans le second cas les détails se succèdent, et que dans le premier ils sont ensemble. Phèdre a nommé le coche et s'est arrêté là. La Fontaine a marqué le lieu, le nombre des chevaux, leur force, leur fatigue, les différentes sortes de voyageurs, et je ne sais combien d'autres choses encore :
Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé, Et de tous les côtés au soleil exposé,
Six forts chovaux tiraient un coche.
Femmes, moines, vieillards, tout était descendu ; L'attelage suait, soufflait, était rendu ».
« On ne trouvera pas ici, dit La Fontaine, l'élégance et l'extrême brièveté qui rendent Phèdre recommandable. La simplicité est magnifique dans ces grands hommes; moi qui n'ai pas les perfections de langage qu'ils ont eues, je ne la puis élever à un si haut point. J'ai cru qu'il fallait en récompense égayer l'ouvrage : c'est ce que j'ai fait avec d'autant plus de hardiesse que Quintilien dit qu'on ne saurait trop égayer les narrations. Il ne s'agit pas ici d'en apporter une raison; c'est assez que Quintihen l'ait dit 2. » Il est amusant de voir un poète s'accuser et s'excuser d'être poète, et demander à son vieux maître de rhétorique la permission d'animer ses personnages. Pour nous, nous aurons la hardiesse de trouver un peu froide cette peinture d'Ésope :
« Une femme veuve, laborieuse, ayant des servantes, avait coutume de les éveiller la nuit, au chant du coq, pour les mettre à l'ouvrage. Celles-ci, lassées de leur travail continu, résolurent d'étrangler le coq, fiar elles croyaient qu'il causait leurs maux en éveillant la nuit leur maîtresse. 3 j»
1 La Fontaine, VIII, i
- Idem, Préface des raLIcs.
' Ésope, fable xliv.
A proprement parler, ce n'est pas là un tableau, hais le sujet d'un tableau. La Fontaine l'a fait avec les couleurs aussi vraies, aussi familières, aussi "ranches que Van-Ostade et Téniers.
Dès que l'aurore, dis-j>>, en son char remoiilait, Un misérable coq à point nommé chantait. Aussitôt notre vieille, encor plus misérable, S'affublait d'un jupon crasseux et détestable, Allumait une lampe et courait droit au lit Où de tout leur pouvoir, de tout leur appétit,
Dormaient les deux pauvres servantes.
L'une entr'ouvrait un œil, l'autre étendait un brus,
Et toutes deux Irès-mal conlfutes Disaient entre leurs dents i Maudit coq, tu mourras ' !
Puisque le premier mérite du poète est r^vn^ti- ! tjiilp. minnHpn<;p.^ le premier mérite des discours | sera d'être jjirpnt^;^ car les personnages effectifs par- 1 lent eux-mêmes; si l'écrivain se fait leur interprète, il ôte à leur langage une partie de son mouvement et de sa vérité. Voici par exemple une fable de
' La Fontaine, V, vi. Le poète remplace ici les cooleurs du peintre par des mots passionnés qui font plaindre « les pauvres servnnles. » Il montre l'âme,, au lieu du corps; c'est la différence de la poésie et de la peinture.
Phèdre; il lui manque bien peu pour être vive et
jolie : .---- — ^
« Un jour, dans un pré, une grenouille vit un bœuf; et , envieuse d'une telle grandeur , elle enfla sa peau ridée, puis demanda à ses enfants si elle était plus grosse que le bœuf. Ceux-ci dirent que non Alors elle tendit de nouveau sa peau par un effort plus grand, et demanda qui des deux était le plus grand. Ils dirent que c'était le bœuf. A la fin indignée, et voulant s'enfler encore plus fortement, son corps creva et elle resta morte. »
La Fontaine n'ajoute rien et met seulement le récit en dialogue ; on va voir la différence.
Une grenouille vit un bœuf
Qui lui sembla de belle taille. fl
FilIP^nili n'PÎRir pi^ nrrnssft Rg tOIIÎ, o.ommp nn ».n£ Envfeuse, s'étend, et s'enfle, et se travaille Pour égaler l*animal en grosseur, Disant : Regardez bien, ma sœur, list-ce assez, dites-moi ! n'y suis-je point' encore? — NonnT. — M'y voici donc ? — Point du tout. - M'y voilà:? ^ — Vous n'en approchez pas^ La chétive pécore ' '
S'enfla si bien qu"'elie creva *.•
Aussi, lorsqu'il a pris le ton indirect, il le quitte vite. On sent à chaque instant qu'en lui l'imagination va faire éruption pour se dépouiller de cette forme inerte. Ses personnages, retenus un instant
' La Foiilaiiitj. 1. ii.
lerrière le théâtre, accourent tout de suite sur la fcène. Ils interrompent le poète et lui ôtent la pa- }ole.
Un charlatan se vantait d'être
En éloquence un si grand maître,
Qu'il rendrait disert un badaud,
Un manant, un rustre, un lourdaud.
« Oui, Messieurs, un lourdaud, un animal, un âne. Que l'on m'amène un âne, un âne renforcé :
Je le rendrai maître passé
Et veux qu'il porte la soutane ' . »
Tout parle en cet ouvrage, et même les poissons. » C'est le propre du poète de s'oublier lui-même, pour aire place aux enfants de son cerveau, « invisibles antômes, » qui le font taire et s'agitent, s'élancent, combattent, vivent en lui comme s'il n'était pas là.
Mais, puisqu'ils parlent eux-mêmes, il faudra que leursdiscours soient remplis de traits particuliers : car chacun de nous sait en détail ses affaires, et voit une à une les actions qu'il a faites hier, ou qu'il veut faire demain. Ce sont les étrangers qui ne connaissent de nous que les caractères généraux et l'ensemble indistinct. Un indifférent saura vaguement les espérances de Perrette. ^errette calcule, sou par sou, sa dépense et son profit, en paysanne, et aussi en propriétaire qui fait son compte elle-même, et n'a pas besoin d'un inlerprète. Elle sait les chiffres,
* La Fontaine, "VI, xix.
les chances, la nourriture des bêtes, le prix du der
nier marché, tout enfin. Que ne sait pas un paysan,
quand il s'agit d'un écu à gagner ou d'un cochon a
vendre?
Notre laitière ainsi troussée Comptait déjà dans sa pensée Tout le prix de son lait, en employait l'argent, Achetait un cent d'œufs, faisait triple couvée. La chose allait à bien par son soin diligent.
Il m'est, disait-elle, facile D'élever des poulets autour de ma maison.
Le renard sera bien habile S'il ne m'en laisse assez pour avoir un cochon. Le porc à s'engraisser coûtera peu de son : Il était, quand je l'eus, de grosseur raisonnable. J'aurai, le revendant, de l'argent bel et bon. Et qui m'empêchera de mettre en notre étable. Vu le prix dont il est, une vache et son veau, Que je verrai sauter au milieu du troupeau »?
La Fontaine est devenu fermier, un peu plus loin il sera avocat. Il se pénètre des afïaires de ses clients, expose les titres de propriété, les moyens de droite les arguments contradictoires, les généalogies, les noms propres.
La dame au nez pointu répondit que la terre •; Etait au premier occupant.
C'était un beau sujet de guerre Qu'un logis où lui-même il n'entrait qu'en rampant,
« La Fontaine, VIII, x.
Et quand ce serait un royaume, Je voudrais bien savoir, dit-elle, quelle loi
En a pour toujours fait l'octroi A Jean, fils ou neveu de Pierre ou de Guillaume, Plutôt qu'à Paul, plutôt qu'à moi.
Certes , la belette qui met l'hérédité en question est ane terrible révolutionnaire, et Rousseau n'a trouvé ni pis ni mieux dans son discours sur l'inégalité
Jean lapin allégua la coutume et l'usage. Ce sont, dit-il, leurs lois qui m'ont de ce logis Rendu maître et seigneur, et qui de père en fils L'ont de Pierre à Simon, puisa moi, Jean, transmis Le premier occupant! est-ce une loi plus sage * ?
La propriété n'a-t-elle pour fondement qu'une coutume, ou bien est-ce la possession qui la fait? Vous voyez qu'à force d'attention et d imagination le poëte, sans le vouloir , fait entrer dans son sujet les questions philosophiques. En tous cas les deux plaidoyers sont le résumé de beaucoup de traités. Heureusement Grippeminaud supprime la question en mangeant les propriétaires.
Ces détails prouvent que chaque orateur fait sur soi (( une réflexion profonde. » En s'enfonçant ainsi en soi-même, il y trouve des particularités qui n'appartiennent qu'à lui et que seul il peut y trouver. Le discours prend aussitôt un tour particulier; il se dis-
* La Fontaine VII, xvni
tingue des autres, il est donc nouveau et intéressant. Si le loup veut montrer qu'on le persécute, il cite l'histoire de sa race, et raconte les mœurs du village, les proclamations du château, les contes de la chaumière, les noms spéciaux, pittoresques qui peignent son entourage et ne conviennent qu'à cet entourage.
Je suis haï, dit-il, et de chacun,
Le loup est l'ennemi commun ; Chiens, chasseurs, villageois, s'assemblent pour sa perte. C'est par là que de loups l'Angleterre est déserte :
On y mit notre tête à prix.
Il n'est hobereau qui ne fasse
Contre nous tels bans publier ;
Il n'est marmot osant crier Que du loup aussitôt sa mère ne menace *,
Ésope dit simplement :
« Un loup, voyant des bergers qui sous une tente mangeaient un mouton, s'approcha, et dit : « Quel « bruit vous feriez, si j'en faisais autant 2 ! »
Libre à Lessing d'admirer cette concision. Elle pouvait convenir à l'origine de la fable, au temps de la poésie gnômique. Elle peut être un reste du style sententieux des premiers sages. Mais cette plainte est froide, parce qu'elle est vague. Elle convient à un autre aussi bien qu'au loup. Elle ne nous
• La Fontaine, X, vi.
• Ésope, fable ccclxxxix.
apprend rien de son caractère ni de son histoire. Elle n'est qu'un lieu commun. Au contraire, up loup seul peut faire celle de La Fontaine , « u.» loup rempli d'humanité, » philosophe, et qui médite le plus sérieusement du monde. Elle intéresse parce qu'elle est nouvelle et instructive. Ce loup est le î premier qui la fasse, et elle nous montre son his- ! toire avec son portrait. Ce sont donc les détails qui sauvent du lieu commun , et c'est la fuite du lieu commun qui donne la vérité et l'intérêt. Mais d'autre part le portrait est vrai quand aux traits communs et généraux il ajoute les traits personnels ; et il est intéressant quand aux traits communs et observés ailleurs il ajoute des traits nouveaux. La première règle est donc de trouver des traits nouveaux en cherchant des traits personnels. Il y a là toute une théorie , et contraire à celle du siècle. Presque tous les grands écrivains suivaient alors le précepte que Bufïon donna plus tard. Pour rester nobles, ils fuyaient les détails particuliers ou ne les exprimaient qu'en termes généraux. Cela allait si loin que , dans le plus simple et le plus rude de tous, Corneille , le personnage disparaissait souvent, ne laissant à sa place qu'une idée abstraite et morte, sans âme ni figure d'homme, et qu'en changeant les pronoms on pouvait faire de ses plus belles scènes des dissertations philosophiques. Je vais faire cette transiormation , et vous verrez
que dans la plus éloquente tirade des Horaces, c'est un critique qui parie, et ce n'est plus Horace.
Le sort qui de l'honneur leur ouvrit la barrière
Offrit à leur constance une illustre matière.
11 épuisa sa force à former un malheur
Pour mieux se mesurer avecque leur valeur ;
Et, comme il vit en eux des âmes non communes,
Hors de l'ordre commun il leur fit des fortunes.
Combattre un ennemi pour le salut de tous.
Et contre un inconnu s'exposer seul aux coups,
D'une simple vertu c'est l'effet ordinaire :
Mille l'ont déjà fait, mille pourraient le faire.
Mourir pour le pays est un si digne sort,
Qu'on briguerait en foule une si belle mort.
Mais vouloir au pablic immoler ce qu'on aime,
S'attacher au combat contre un autre soi-même,
Attaquer un parti qui prend pour défenseur
Le frère d'une femme et l'amant d'une sœur.
Et, rompant tous les nœuds, s'armer pour la patrie
Contre un sang qu'on voudrait racheter de «a vie :
Une telle vertu n'était digne que d'eux.
L'éclat de son grand nom lui fait peu d'enmewa;,
Et peu d'hommes au cœur l'ont assez imprimée
Pour oser aspirer à tant de renommée *.
' Horace, acte II, scène lie
DE L'ACTlOr^ 247
Le danger de cette règle est de détruire toute rèl\e : car dans la nature les détails sont infinis; si l'on disait tout , l'on n'achèverait point. Il faut choisir dans cette multitude accumulée. Mais comment choisir? Par quelle raison rejeter ceci et prendre cela ? Qui fera cette séparation du nécessaire et de l'inutile? Une chose toute-puissante, le but. Tout récit, tout discours, toute description, tout ensemble |de récits, de descriptions et de discours, concourt à un effet , et n'a son prix et son entrée dans la fable que parce qu'il concourt à cet effet. Ce qui ne démontre rien est superflu. et doit être rejeté. Le poëte a le sentiment obscur de ce but. Sans se l'être marqué comme un géomètre , il y va par le chemin le plus sûr et le plus court, poussé par cet instinct irréfléchi, aveugle et divin, qu'on nomme le goût. Il erre çà et là , léger , ailé , sacré , comme dit Platon, dans les prairies poétiques, et , à ce qu'il semble, à l'aventure, mais avec un choix et des préférences qu'il n'aperçoit pas. Sa science n'est qu'un ordre de répugnances et d'inchnations qui le mènent et qu il aurait bien de la peine à expliquer ; mais ces mouvements si variés et si spontanés ca-