ART
client une sagesse intérieure et. obscure, qui l'écarté involontairement des choses déplacées ou inutiles, et le porte machinalement vers les meilleures et les plus belles. Cette raison ignorante » est le génie , qui reste vivant en devenant ordonnateur.
Il y a donc un milieu entre la sécheresse el l'abondance, entre la rareté et l'^htassen^lent des détails. Vous allez trouver cette vertu^moyenne tour à tour dans le récit, dans la description , dans le discours et dans l'ensemble. La fable du bûcheron la montre dans le récit.
Celui d'Ésope est inanimé. Ces tristes fables d'É sope, qui se sont jouées dans l'imagination grecque pendant tant de siècles, n'ont pas rencontré dans leur nation un poëte qui les abritât sous son génie. Empêtrées plutôt qu'habillées dans le style lourd du rédacteur byzantin, elles ont traversé les siècles sous cet informe vêtement, et n'ont trouvé leur Homère que dans un Français , dans un chrétien,
1 Quand on demandait à Hayiin pourquoi il avait mis dans une symphonie, tel accompagncmcni, (elle madulaUon, U répondait simplement : u Parce que cela allait bien. »
dans La Fontaine ; il est vrai que pour les recevoir
("1 s'est fait grec et païen.
« Un bûcheron laissa tomber sa hache dans un fleuve, et le courant l'entraîna. Accablé de douleur, il pleurait assis sur le bord du fleuve. Mercure , jayant pitié de lui , vint lui demander pourquoi il (pleurait. L'autre l'ayant dit, Mercure descendit dans \e fleuve , et, en retirant une cognée d'or, il lui demanda si c'était celle-là qu'il avait perdue : il dit que non. Mercure, étant redescendu, en retira une d'argent : il dit encore qu'elle n'était pas à lui. Mercure descendit une troisième fois, et lui rapporta la sienne, lui demandant encore s'il avait perdu celle-lk. C'est bien celle-là que j'ai perdue, dit-il. Mercure, ayant approuvé sa probité et sa véracité , les lui donna toutes. Lui , étant retourné vers ses compagnons, leur raconta ce qui lui était arrivé. Tous lui portèrent envie , et allèrent au même endroit , voulant faire le même profit. C'est pourquoi chacun d'eux , ayant pris sa hache , se rendit auprès du même fleuve pour couper du bois, et, ayant jeté fort à propos sa cognée dans le courant, s'assit en pleurant. Mercure étant apparu aussitôt et ayant demandé la cause do ces larmes, chacun d'eux répondit qu'il avait perdu sa hache dans le fleuve, etc. *. »
* Ésope, fable cxxvii.
Je suppose qu'arrivé là , La Fontaine s'est mis à bâiller , respectueusement sans doute , en se disant, par conscience, qu'Ésope était un grand homme, et « méritait des autels. » Mais en faisant ces réflexions décentes , sa main allait chercher au bout de la table un petit volume, assez mal famé, et qu'il aimait trop; il ouvrait maître Rabelais et y Usait le même conte , l'imagination allumée par tout ce que le grand rieur lui faisait voir :
« De son temps était un pauvre homme villageois, natif de Gravot , abatteur et fondeur de bois, et en cettuy état gagnait cahin-caha sa pauvre vie. Advint qu'il perdit sa coignée. Qui fut bien marri et fâché , ce fut-il. Car de sa coignée dépendait son bien et sa vie. Par sa coignée vivait en honneur et en réputation entre tous les riches bûcheteurs. Sans sa coignée, mourait de faim. La mort six jours après le rencontrant sans coignée , avec son dail l'eût fauché et cerclé de ce monde. En cette estrof, commença à crier , prier , implorer, invoquer Jupiter par oraisons moult disertes (comme vous savez que nécessité fut inventrice d'éloquence), levant la face vers les cieux, les genoux en terre, la tête nue, les bras hauts en l'air, les doigts des mains éc'arquillés, disant à chacun refrain de ses suffrages à haute voix infatigablement : « Ma coignée, Jupiter , ma coignée. Rien de plus , ô Jupiter , que ma coignée , ma coignée , ou des deniers pour
en acheter une autre. Hélas , ma pauvre coignéei. »
Jupiter tient son conseil; mais en bonne conscience , il faut abréger et laisser là Jupiter ; Rabelais introduit dans cet endroit tout un poëme épique et ithyphallique. Nous n'avons pas autant de loisir que La Fontaine , et je saute deux pages bizarres |u'il n'a pas sautées :
I a Mercure avec son chapeau pointu, sa capeline, falonnières et caducée , se jette par la trappe des Oieux, fend le vide de l'air , descend légèrement en terre , et jette aux pieds du bûcheron les trois coignées ; puis lui dit : « Tu as assez crié pour boire. Tes prières sont exaucées de Jupiter. Regarde laquelle de ces trois est ta coignée, et l'emporte. » L'autre soulève la coignée d'or , et la trouve bien pesante. Puis dit à Mercure : « Marmes, cette-ci n'est mie la mienne. Je n'en veux grain. » Autant fit de la coignée d'argent et dit : « Non , cette-ci, je vous la quitte. » Puis prend en main la coignée de bois, il regarde au bout du manche , en icelui reconnaît sa marque , et , tressaillant tout de joie comme un renard qui rencontre des poules égarées , et souriant du bout du nez, dit : « Merdigue, cette-ci était mienne; si me la voulez laisser , je vous sacrifierai un bon et grand pot de lait tout fin couvert de belles
* Rabelais, Ijv. IV, prologue.
fraières, aux Ides (c'est le quinzième jour de mai). — Bon homme, dit Mercure, je te la laisse, prends-la et, pour ce que tu as opté et souhaité médiocrité en matière de coignée, par le veuil de Jupiter, je te donne les deux autres. Tu as dorénavant de quoi te faire riche ; sois homme de bien. » L'autre courtoisement remercie Mercure , révère le grand Jupiter, sa coignée antique attache à sa ceinture de cuir, et s'en ceint sur le dos , comme Martin Cambray. Les deux autres plus pesantes il charge à son col. Ainsi s'en va prélassant par le pays, faisant bonne trogne parmi les parochiens voisins , leur disant le petit mot de patelin : « En ai-je I » Au lendemain , vêtu d'une sequenie blanche , charge sur son dos les deux précieuses coignées, se transporte à Chinon , ville insigne , ville noble , ville antique , voire première du monde, selon le jugement et assertion des plus doctes Massorets. En Chinon, il change sa coignée d'argent en beaux testons et autre monnaie blanche ; sa coignée d'or en beaux saints, beaux moutons à grande laine, belles riddes, beaux royaux, beaux écus au soleil. Il en achète force métairies, force granges , force cens , force cassines, prés, vignes, terres labourables, pâtis, étangs, moulins, jardins, bœufs, vaches, brebis. »
L'énumération est infinie, comme dans un conte indien ; que serait-ce si nous achevions l'histoire ? Je suis siir que La Fontaine en est tout réjoui. En
êe moment il jurerait à la barbe de tous les docteurs du monde que « Rabelais a autant d'esprit que saint Augustin. » En effet, peut-on mieux peindre le paysan? Quelle verve dans ces mots bizarres et familiers? « Il gagnait cahin-caha sa pauvre vie. » Quels détails francs, quelle vraie grimace d'artisan, quels gestes de goguenard! « Il tressaille de joie comme un renard qui rencontre poules égarées, il sourit du bout du nez ; il va se prélassant par le pays, faisant bonne trogne parmi les parochiens et voisins, et leur disant le petit mot de patelin : « En ai-je ! » J'aurais voulu voir sa trogne, j'aurais voulu le voir remuant à pelletées ses beaux testons, ses beaux écus, ses beaux royaux. Et quel brave petit dieu joyeux que Mercure, sachant les mœurs des gens, ayant le mot pour rire : « Tu as assez crié pourboire. » Du reste, il est moral justement de la façon qui convient à un dieu des voleurs. « Tu as dorénavant de quoi te faire riche ; sois homme de bien. » Mais surtout quel luxe, quelle protusion de détails, quelle insistance dans la prière, quelle surabondance de l'imagination qui déborde et se répand de tous côtés et noie le récit, troublée, emportée, ruisselante! C'est justement là l'inconvénient. Cette grosse voix joyeuse, ce bavardage intarissable et magnifique ne sont plus de mise. Il faut éclaircir et endiguer cette grande eau troublée ; il faut conter, il ne faut pas que la description couvre
et cache l'action. La Fontaine en quelques vers garde les traits intéressants, et en ajoute d'autres. « Un bûcheron perdit son gagne-pain : ;) le long début de Rabelais est tout entier dans ce mot.
C'est sa cognée, et, la cherchant en vain, Ce fut pitié là-dessus de l'entendre.
Il n'avait pas des outils à revendre.
Ce dernier trait est d'un paysan et manque dansi l'autre récit. Au fond la plainte de Rabelais est exagérée et touche au ridicule. Elle ressemble à ces grandes peintures de Jordaens, montagnes de corps '' entassés, de visages enluminés, où les chairs débordent hors de toute forme, où les couleurs exagérées s'entre- choquent, mais où toutes les figures sont vivantes et de belle humeur. Celle-ci est naïve, touchante et mesurée comme un petit tableau de Téniers.
Ne sachant donc où mettre son espoir, Sa face était de pleurs toute baignée.
0 ma cognée I ô ma pauvre cognée 1 . S'écriait-il ; Jupiter, rends-la-moi :
Je tiendrai l'être encor un coup de toi.
Il a pris ici de Rabelais tout ce qui était vivant, le dialogue direct, mais il a rassemblé tout le tapage de la fin qui est hors de propos en quelques vers :
L'histoire en est aussitôt dispersée, Et boquillons de perdre leur outil, Et de crier pour se le faire rendre.
DE L'ACTION -^^bS
Cela est plus court qu'Ésope lui-même, et Ésope ne peint pas. Et cela est gai ; le petit vers bref, les mots plaisants qui vont venir allègent le récit, le font courir ; il ne faut pas tant appuyer sur un conte ; le génie n'a pas besoin, comme dans Rabelais, de se dépenser à contre-temps.
Son fils Mercure aux criards vient cncor; A chacun d'eux il en montre une d'or.
Chacun eût cru passer pour une béte De ne pas dire aussitôt : La voilà *.
Rabelais, étourdi de ses détails et enivré de sa profusion, n'a pas aperçu ce geste ni rendu cette exclamation ; il dit seulement :
( Tous choisissaient celle qui était d'or et l'amassaient, remerciant le grand donateur Jupiter. y>
Étrange puissance que celle du goût ! La Fontaine
trouve plus d'idées que Rabelais, et dit moins de
^ paroles qu'Ésope. Il est aussi peintre que le peintre,
et plus court que l'abréviateur. D'où vient ce double
talent? Du désir d'aller au but.
Aussi ne décrit-il jamais pour décrire. Tous ses traits sont calculés pour produire une impression unique. Ce sont autant d'arguments dissimulés qui tendent tous à un même effet.
Un rat des plus petits voyait un éléphant
Des plus gros, et raillait le marcher un peu ient
» La Fontaine V, i.
De la bête de haut parage.
Qui marchait à gros équipage.
Sur l'animal à triple étage Une sultane de renom, Son chien, son chat et sa guenon, Son perroquet, sa vieille et toute sa maison, S'en allaient en pèlerinage *.
Il fallait prouver que l'animal est énorme : cela fait ressortir la sottise du rat; tous les autres traits sont rejetés. Un faiseur de descriptions eût montré la physionomie de l'éléphant, la tranquilUté de ses yeux intelhgents, la couleur de sa peau, et le reste ; un vrai poète songe à l'ensemble et ne décrit que pour prouver. Caria matière des poètes n'est pas la même que celle des peintres. La description pour la poésie n'est qu'accessoire. Toute sa force et tout son emploi sont de montrer l'action et les sentiments ; les couleurs et les formes corporelles n'apparaissent chez elle que dans un éclair, aux moments d'émotion extrême. Elle empiète sur le domaine d'autrui quand elle essaye régulièrement et à chaque vers de les montrer; elle n'y atteint pas, caries mots, si expressifs qu'ils soient, n'éveillent point en nous des couleurs exactes ni des nuances précises, mais des formes fuyantes et des teintes inachevées. Si vous insistez en photographe, vous devenez obscur et fatigant. On s'y est trompé de nos jours; on a
' La Fontaine, X, xv.
tait des statistiques de commissaire-priseur pour ajouter au style le pittoresque. On a oublié la nature de l'imagination humaine. La poésie et la prose n'ont qu'un sujet, l'histoire du cœur. Gela sera plus visible encore si vous observez comment La Fontaine a corrigé ses originaux.
« Un grand chasseur, dit Pilpay, revenant un jour de la chasse avec un daim qu'il avait pris, aperçut un sanglier qui venait droit à lui. Bon, dit le chasseur, cette bête augmentera ma provision. Il banda son arc aussitôt, et décocha sa flèche si adroitement, qu'il blessa le sanglier à mort. Cet animal, se sentant blessé, vint avec tant de furie sur le chasseur, qu'il lui fendit le ventre avec ses défenses, de manière qu'ils tombèrent tous deux sur la place ^ . »
Le chasseur de son arc avait mis bas un daim.
Un faon de biche passe, et le voilà soudain
Compagnon du défunt; tous deux gisent sur l'herbe. j La proie était honnête : un daim avec un faon!
Tout modeste chasseur en eût été content.
Cependant un sanglier, monstre énorme et superbe, ; Tente encor notre archer, friand de tels morceaux. I Autre habitant du Styx : la Parque et ses ciseaux i Avec peine y mordaient; la déesse infernale
Reprit à plusieurs fois l'heure au monstre fatale.
De la force du coup pourtant il s'abattit.
Il fallait bien rendre le sangUer terrible, pour
» Fables de Pilpay, éd. 1691, p. 263.
montrer la folie du convoiteux ; la morale exige donc ces détails de la description. Elle exige encore] cette réflexion qui la prépare :
Mais quoi! rien ne remplit Les vastes appétits d'un faiseur de conquêtes;
et cette nouvelle entreprise du chasseur qui comble son imprudence, et cause sa mort :
Dans le temps que le porc revient à soi, l'arcber Voit le long d'un sillon une perdrix marcher,
Surcroît chétif aux autres têtes.
De son arc toutefois il bande les ressorts. Le sanglier rappelant les restes de sa vie, Vient à lui, le découd, meurt vengé sur son corps \
Même changement dans les discours. La Fontaine a pris à Pilpay fcelui du pigeon. Mais, d'unt litanie sentencieuse qui neJaisseA l'auditeur -aucune impression précise, et dont les parties éparses défilent lenferaenrsansjiller au but, il a fait le discours d'un amant, dont chaque mot est une preuve de tendresse JLe sentiment en li^ toutes les parties et, parce qu'il est vivant, il est un^
1 La Pontahe, VIII, xxvii.
€ Il y avait deux pigeons qui vivaient heureux lans leurs nids, à couvert de toutes les injures du emps, et contents d'un peu d'eau et de grain. C'est m trésor d'être dans la solitude quand on y est avec >(|n ami, et l'on ne perd pas à quitter pour lui toueb les autres compagnies du monde. Mais il semble
Sî le destin n'ait autre chose à faire en ce monde à séparer les amis. L'un de ces pigeons se nomit l'Aimé, l'autre l'Aimant. Un jour l'Aimé eut ne de voyager, il communiqua son dessein à son :()mpagnon. « Serons-nous toujours enfermés dans un trou? lui dit-il. Pour moi, j'ai résolu d'aller quelque jour par le monde. Dans les voyages, on H I voit tous lesjours des choses nouvelles, on acquiert Kide l'expérience. Les sages ont dit que les voyages ï étaient un moyen d'acquérir les connaissances que :c nous n'avons pas. Si l'épée ne sort du fourreau, elle a ne peut montrer sa valeur; et si la plume ne fait sa
1 course sur l'étendue d'une page, elle ne montre pas son éloquence. Le ciel, à cause de son perpétuel mouvement, est au-dessus de tout, et la terre sert de marchepied à toutes les créatures, parce qu'elle est immobile. Si un arbre pouvait se transporter d'un Ueu à un autre, il ne craindrait pas la scie ni la cognée, et ne serait pas exposé aux mauvais traitements des bûcherons. — Cela est vrai, lui dit l'Ai- « mant; mais, mon cher compagnon, vous n'avez « jamais souffert les fatigues des voyages, et vous ne
« savez ce que c'est que d'être en pays étranger. L( « voyage est un arbre qui ne donne pour tout frui « que des inquiétudes. — Si les fatigues des voya- « geurs sont grandes, repartit l'Aimé, elles sont bier « récompensées par le plaisir qu'ils ont de voir mille « choses rares, et quand on s'est accoutumé h la « peine, on ne la trouve plus étrange. — Les voyages, « reprit l'Aimant, ne sont agréables que lorsqu'on c( les fait avec ses amis : car, quand on est éloigné « d'eux, outre qu'on est exposé aux injures du temps, « on a la douleur encore de se voir séparé de ce « qu'on aime. Ne quittez donc point un lieu où vou? « êtes en repos, et l'objet que vous aimez. — Si ces! « peines me paraissent insupportables, reprit l'Aimé, - « dans peu de temps je serai de retour. » Après cette conversation, ils s'embrassèrent, se dirent adieu et se séparèrent i. »
Le pigeon aime-t-il son ami? On en doute aprè3|i cette froide controverse pleine de rhétorique et dei pédanterie. En doute-t-on après ce discours? {
Deux pigeons s'aimaient d'amour tendre.
L'un d'eux, s'ennuyant au logis,
Fut assez fou pour entreprendre
Un voyage au lointain pays.
L'autre lui dit : « Qu'allez-vous faire?
Voulez-vous quitter votre frère?
Fables de Pilpay, p. 23.
L'absence est le plus grand des maux, Non pas pour vous, cruel I Au moins que les travaux,
Les dangers, les soins du voyage,
Changent un peu votre courage.
Encor si la saison s'avançait davantage 1 Attendez les zéphyrs. Qui vous presse? Un corbeau Tout à l'heure annonçait malheur à quelque oiseau. Je ne songerai plus que rencontre funeste, Que faucons, que réseaux. Hélas ! dirai-je, il pleut ;
Mon frère a-t-il tout ce qu'il veut,
Bon souper, bon gîte et le reste ^ ? »
S détails de tendresse prévoyante et alarmée, |tte émotion plaintive, ce ton plein de langueur et imour, sont dans Virgile. Didon n'est ni plus pas- )nnée, ni plus triste.
Quin etiam hiberno moliris sidère classem Etmediis properas aquilonibus ire per altum, Crudelis I
C'est le même abandon et la même grâce. Et tout la a un but, qui est de prouver la morale, et d'emcher les amants de se quitter.
La Konliiine, IX, u.
La Fontaine nous a donné lui-même son se cret dans la fable du lièvre et de la tortue. Il nou y fait voir comment il rapporte tout à l'ensemblf et pourquoi il rejette certains traits de son origi nal. Dans Ésope, après que la tortue a défié le lièvrt elle dit :
« Qui est-ce qui nous marquera le but et no « donnera le prix? » Le plus sage des animaux renard, marqua la fin et le commencement de l carrière, leur désignant en même temps la cours qu'il fallait faire et le but '. » « Ce n'est pas l'affaire dit La Fontaine, de savoir qui fut juge; » et il blâm dans Ésope un détail inutile; il en a retranché bie d'autres qui contredisaient la conclusion. Le bon homme était plus réfléchi qu'on ne pense. S'il avaij la verve facile d'un poète , il avait le travail assi d'un écrivain ; il corrigeait, épurait, ajoutait, cho sissait, et ses compositions, sous une apparente né gligence, étaient aussi bien liées que celles des plu fameux raisonneurs.
Nous ne voulons pas le comparer aux fabulistes di moyen âge 2, qui détrempent et délayent ses cou
1 Ésope, fable 173.
* Robert, les deux Isopett.
feurs si vives et ses traits si nets dans une abondance tsrne de détails monotones; il ne les a pas connus. Toyons seulement comment il a transformé Pilpay son modèle, et fait un poëme d'une simple matière, ce qu'il a dû changer pour accommoder le récit à la morale, combien de fois il a fallu créer de toutes pièces des caractères. L'art, comme une âme, entre dans la prose pour la vivifier et l'organiser.
« Il y avait une tortue qui vivait contente dans un étang avec quelques canards. Il vint une année de sécheresse, de sorte qu'il ne resta point d'eau dans l'étang. Les canards, se trouvant contraints de déloger, allèrent trouver la tortue pour lui dire adieu. Elle leur reprocha qu'ils la quittaient dans le temps de la misère, et les conjura de la mener avec eux i. »
Elle est fort excusable, puisqu'elle ne quitte son pays que par misère et pour suivre ses amis. Il fallait, pour donner une leçon morale, en faire « une imprudente, une babillarde, une curieuse ; » il fallait préparer la sotte réponse qu'elle fera du haut de l'air aux gens émerveillés ; il fallait dire comme La Fontaine :
Une tortue était à la tête légère, Qui, lasse de son trou, voulut voir le paya. "Volontiers on fait cas d'une teire étrangère, Volontiers gens boiteux haïssent le logis.
» Pilpay, 153.
La tortue indienne est raisonnable, et ne périt qu3 par inadvertance. Elle a supporté longtemps les criailleries des passants, et, si vous aviez été à sa place, vous auriez lâché le bâton.
« Quand ils furent au-dessus d*un village, les habitants qui les virent, étonnés de la nouveauté de ce spectacle, se mirent à crier tous à la fois, ce qui faisait un charivari que la tortue écoutait patiemment. A la fin, ne pouvant plus garder le silence, elle voulut dire : « Que les envieux aient les yeux « crevés, s'ils ne peuvent me regarder. i> :
Comparez à ce léger mouvement de vanité, quii n'est au fond qu'une boutade d'impatience, la pré-f somption soudaine et l'impertinence parfaite de la| tortue française :
Miracle 1 disait-on; venez voir dans les nues
Passer la reine des tortues.
La reine, oui vraiment, je la suis en effet; Ne vous en moquez pas *.
Tous les caractères que construit La Fontaine servent de preuve à sa morale, et tous les détails servent de confirmation à la preuve. Nous avons vu combien son chien, noble parasite, différait du grossier glouton de Phèdre. C'est qu'il fallait rendre la servitude élégante et séduisante pour mieux louer la rude et dure liberté qu'on lui préfère. Ésope dit
» La Fontaine, X, m.
en deux mots que le chêne n'ayant pas voulu cour- Der la tête, fut brisé par l'ouragan. La Fontaine, pour mieux frapper les orgueilleux, lui donne un ton de protection insolente, et le jette aux pieds de celui que sa bienveillance voulait humilier. Nous avons suivi les longs détails du monologue de Perrette; mais, plus il est long, plus il est sot. Une courte espérance ne serait pas ridicule. Pour que la chute soit plus grande, il faut que le personnage bâtisse d'avance tout l'avenir, et s'installe à son aise dans son château en Espagne. Les détails et les portraits ne sont donc au fond que des arguments. Le poëte est meilleur moraliste que le raisonneur : car à chaque instant il applique les règles du syllogisme poétique et corrige les fausses preuves de ses devanciers. Ses originaux s'égarent sans cesse à côté de leur objet. Quand Pilpay veut ouvrir son drame d'une façon naturelle, il se perd dans des récits sans fm, et souvent détruit d'avance sa morale. Peut- on plaindre la couleuvre et s'indigner de la tyrannie de jl'homme, quand on a lu ce commencement?
« Un homme monté sur un chameau passait dans un bocage. Il alla se reposer dans un endroit d'où une caravane venait de partir, et où elle avait laissé du feu, dont quelques étincelles, poussées par le vent, enflammaient un buisson dans lequel il y avait une couleuvre. Elle se trouva si promptement environnée de flammes qu'elle ne savait par où sortir.
Elle aperçut en ce moment cet homme dont nous venons de parler, et elle le pria de lui sauver la vie. Gomme il était naturellement pitoyable, il dit en luimême : « Il est vrai que ces animaux sont ennemis « des hommes, mais aussi les bonnes actions sont « très-estimables, et quiconque sème la graine des « bonnes œuvres ne peut manquer de cueillir le fruit a des bénédictions. » Après avoir fait cette réflexion, il prit un sac qu'il avait, et l'ayant attaché au bout de sa lance, il le tendit à la couleuvre, qui se jeta aussitôt dedans. L'homme aussitôt le retira et en fit sortir la couleuvre, lui disant qu'elle pouvait aller où bon lui semblerait, pourvu qu'elle ne nuisit plus aux hommes, après en avoir reçu un si grand bien- ' fait. Mais la couleuvre répondit : « Ne pensez pas que « je veuille m'en aller de la sorte. Je veux auparavant « jeter ma rage sur vous et sur votre chameau. — « Soyez juste, réphqua l'homme, et dites-moi s'il est « permis de récompenser le bien par le mal. — Je ne « ferai en cela, repartit la couleuvre, que ce que vous « faites tous les jours vous-même, c'est-à-dire recon- « naître une bonne action par une mauvaise, et payer « d'ingratitude un bienfait reçu. — Vous ne sauriez, « dit l'homme, me prouver cette proposition, et si « vous rencontrez quelqu'un qui soit de votre opi- « nion, je consentirai à tout ce que vous voudrez». »
1 Fables de Pilpay, page 248,
Donnons-nous le plaisir de décomposer tout à loisir la fable de La Fontaine; elle est peut-être la plus longue de l'ouvrage, et cette multitude de détails ne fera que rendre plus sensible l'unité du tout.
Supposons que notre poëte, ayant relu sa fable du loup et de l'agneau, ne Tait pas trouvée assez forte et cherche un autre exemple afin de mieux prouver que
La raison du plus fort est toujours la meilleure.
Pour cela, il faut que le personnage tyrannique soit vingt fois réfuté, et n'en soit pas moins tyrannique . Suivons toutes ces réfutations et tous ces actes de tyrannie. Le poëte met d'abord en deux mots le résumé de sa fable *. Nous voyons que l'homme est un despote, car il résout la mort de son adversaire, « qu'il soit coupable ou non. » Nous voyons que l'homme est un hypocrite; car s'il se justifie, « c'est simplement pour le payer de raisons. »
Mais il est réfuté, et par ses propres paroles ; il a plaidé contre lui-même, et s'est condamné en condamnant les « ingrats; » le serpent n'a pas à discuter : l'homme s'est chargé de le défendre. Y a-t-il
* A ces mots l'animal pervers
(C'est le serpent que je veux dire.
Et non l'homme, on pourrait aisément s'y tromper.)
un raisonnement plus fort que cet argument personnel :
Toi-même tu te fais ton procès; je me fonde Sur tes propres leçons. Jette les yeux sur toi. Mes jours sont en tes mains; tranche-les. Ta justice, C'est ton utilité, ton plaisir, ton caprice.
Selon ces lois condamne-moi;
Mais trouve bon qu'avec franchise
En mourant au moins je te dise,
Que le symbole des ingrats, Ce n'est pas le serpent, c'est l'homme.
Il faut bien que l'homme recule devant une réponse si rude. La force de la vérité le rejette encore une fois dans l'hypocrisie. Le voilà contraint d'user des voies légales. Mais comme tout d'abord il dévoile son mensonge, et estime sa justice au prix qu'elle vaut! Il n'accepte un arbitre que pour faire consacrer sa violence, et se réserve le droit de violer la loi qu'il a consentie, si elle n'est pas aussi inique que lui.
Tes raisons sont frivoles; Je pourrais décider, car ce droit m'appartient.
Voyons donc la comédie juridique. Il y a trois actes; le procès est jugé à tous les tribunaux, en première instance, en appel, en cassation. Les juges sont choisis par l'homme, le serpent n'en récuse aucun. Tous ajoutent à la sentence les motifs de la sentence. Tous sont du même avis. Nul ne trouve un seul in-
stant l'affaire obscure ou douteuse. Si la raison a jamais raison contre la force, ce doit être aujourd'hui. — C'est peu cependant. Quand les juges ne seraient pas juges, quand ils décideraient sans autorité et en simples particuliers, quand leur arrêt ne serait qu'un plaidoyer, l'homme tomberait abattu sous les coups tout-puissants de leurs raisons. Car ce sont des faits quils allèguent, des faits dont ils sont témoins, qu'ils ont soufferts, dont leur corps porte les preuves, que tout le monde sait, que l'homme ne peut hier, qu'ils souffrent maintenant encore, qu'en ce moment même on touche de la main et des veux.
Une vache était là; Ton l'appelle, elle vient.
Le cas est proposé ; « C'était chose facile;
Fallait-il pour cela, dit-elle, m'appeler?
La couleuvre a raison; pourquoi dissimuler?
Je nourris celui-ci depuis longues années;
Il n'a sans mes bienfaits passé nulles journées,
Tout n'est que pour lui seul : mon lait et mes enfants
Le font à la maison revenir les mains pleines;
Même j'ai rétabli sa santé, que les ans
Avaient altérée, et mes peines Ont pour but son plaisir ainsi que son besoin. Enfin me voilà vieille; il me laisse en un coin Sans herbe. S'il voulait encor me laisser paître! Mais je suis attachée; et, si j'eusse eu pour maître Un serpent, eût-il pu jamais pousser si loin L'ingratitude? Adieu, j'ai dit ce que je pense.»
Chose triste et plaisante!
L'homme fut étonné d'une telle sentence. Hn^a pas^même contre lui sa conscience. II l'a jjiise du parti de son vice; il a fini par croire aux vertus qu'il s'attribue; l'habitude de la puissance a consacré l'habitude de l'injustice, et son hypocrisie est presque de la bonne foi. Mais quel sophiste 1 et comme il sait profiter des moindres choses pour renverser la vérité avec une apparence de raison! La pauvre vache a eu le malheur de se dire vieille : Faut-il croire ce qu'elle dit? C'est une radoteuse; elle a perdu l'esprit. Croyons ce bœuf. Croyons, dit la rampante Jbête. La vache avait prononcé assez vite; le nouveau juge est plus réfléchi. Autre garantie d'équité et de sagesse. Le poëte ferme peu à peu toutes les issues par où le tyran pourrait s'échapper.
Le bœuf vint à pas lents.
Quand il eut ruminé tout le cas dans sa tète,
Il dit que du labeur des ans Pour nous seuls il portait les soins les plus pesants, Parcourant, sans cesser, ce long cercle de peines Qui, revenant sur soi, ramenait dans nos plaines Ce que Cérès nous donne et vend aux animaux ;
Que cette suite de travaux Pour récompense avait, de tous tant que nous sommes, Force coups, peu de gré; puis, quand il était vieux. On croyait l'honorer chaque fois que les hommes Achetaient de son sang l'indulgence des dieux.
Les preuves d'ingratitude vont s'aggravant, et le ^"tyîe s'élève jusqu'à l'éloquence. Nouveau moyen d'appel. La force du jugement sert de prétexte pour
jUatlaquer.
. ' L'homme dit : « Faisons taire
Cet ennuyeux déclamateur; H cherche de grands mots, et vient ici se faire,
Au lieu d'arbitre, accusateur.
Je le récuse aussi. »
Jiais là est la dernière ressource de la mauvaise foi. L'arbre prouve à l'homme qu'il est un meurtrier, (i'un ton simple, qui ne laisse place à aucun sub-
ierfuge.
L'arbre étant pris pour juge, Ce fut bien pis encore : il servait de refuge Contre le chaud, la pluie et la fureur des vents; Pour nous seuls il ornait les jardins et les champs. L" ombrage n'était pas le seul bien qu il sût faire . Il courbait sous les fruits. Cependant pour salaire Un rustre l'abattait : c'était là son loyer, Quoique, pendant tout l'an, libéral il nous donne Ou des fleurs au printemps, ou des fruits en automne, L'ombre l'été, l'hiver les plaisirs du foyer. Que ne l'émondait-on, sans prendre la cognée! De son tempérament il eût encor vécu.
Le meurtre du bœuf avait l'intérêt pour raison, sinoiTpour excuse. Le meurtre de l'arbre est inutile. L'homme ne l'abat que pour le plaisir d'être méchant. Ce comble de l'ingratitude parfaite est le dernier trait.