‹ La Fontaine et ses fablesChapitre 8 sur 30 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Un homme rentre chez lui le soir, cause avec ses amis, et s'amuse à leur peindre les gens qu'il a vus, les caractères qu'il a observés, les traits de mœurs qui l'ont frappé ; il ne cherche point ses idées, il les trouve : elles sont nées d'elles-mêmes, par la seule présence des objets. Voilà l'origine des fables de La Fontaine. Chacune d'elles est le récit d'une journée. Il a vu tout à l'heure les originaux qu'il copie» Ce iont les personnages de son temps, roi, clergé, seigneurs, bourgeois, paysans. Us sont à côté de lui, il

vient de les quitter dans la rue, il les désigne du doigt :

Je connais maint detteur qui n'est ni souris chauve. Ni buisson, m plongeon dans un tel cas tombé Mais simple grand seigneur, qui tous les jours 'se sauve Far un escalier dérobé.

Avant lui, la fable n'était qu'une moralité; tandis que Phèdre, par exemple, compose de dessein déliberé, avec des réflexions philosophiques, enfermé dans son cabinet, appliquant sa leçon à tous les hommes, disant en style sec que « le faible périt quand H veut imiter le puissant ^,A LaFontaine vient de^ la cour ou de la ville, raconte sans songer ce qailavu, et sa morale s'applique aux contemporams.

Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs louL peut prince a des ambassadeurs, Tout marquis veut avoir des pages «.

Il n'y a qu'à recueillir ces traits épars; on verra reparaître tout un monde, esquissé à la volée, mais sans que rien y manque. Ces petits récits, amusettes d enfants, contiennent en abrégé la société du dixseptième siècle, la société française, la société humaine.

» Phèdre, I, xxiv.

• La Fontaine, I, m.

Commençons parle roi; qu'il passe le premier, puisqu'il est le maître. Ensuite viendront le tigre, l'ours « et les autres puissances ; » puis les magistrats, le clergé, lest^me^^nf^eftbus les officiers publics; puis les bourgeois, les petites gens, les bêtes de bas étage, « la racaille qui n'a ni panaches ni aigrettes. » La fable a l'ampleur d'une Iliade,

l/pir <pripiiY Pt gravp, est le premier devoir du monarque. Un homme ou une bête qui porte l'État dans sa tête peut-il être autre chose qu'imposant et sévère? Jusque sous la griffe du milan, il sait ce^wQ qu'il se doit, et garde sa gravité, au risque de perdre son nez. <t II n'éclate pas : les cris sont indécents à la majesté souveraine i. » Louis XIV avait de la tenue même quand on l'opérait de sa fistule, et sa perruque comme ses beaux gestes seront l'éternel exemple de tous les rois.

Certes on ferait tort au pauvre fabulisXe, sujet respectueux, si l'on trouvait dans son lion le^^-^v^r^^ Louis XIV des bêtes. La Fontaine est moraliste, et »

non pamphlétaire; il a représenté les rois, et non

> La Fontaine, Xll,xii.

le roi. Mais il avait des yeux et des oreilles, et fautil croire qu'il ne s'en soit jamais servi? On copie ses contemporains en dépit de soi-même, et les Romains ou les Grecs de Racine sont bien souvent des marquis beaux diseurs et d'agréables comtesses. Avec un peu de complaisance, on découvrirait dans La Fontaine des souvenirs qu'il avait et des intentions qu'il n'avait pas. Il n'eut qu'à regarder dans les portraits de Versailles cette démarche lente et fière, cet air de tête tranquille et commandant, pour comprendre ce que doit être un aigle ou un lion qui se respecte. Si le roi daigne parler à un courtisan, c'est avec une condescendance hautaine; encore n'est-ce que par hasard, « quand il a bien dîné. » Toutefois, lorsqu'on déroge ainsi à l'étiquette, on sent le besoin de s'excuser à ses propres yeux i. On s'autorise / de Jupiter. On peut bien « s'ennuyer, » puisque Jupiter s'ennuîe, partant se désennuyer, admettre chez soi des bouffons, des plats-pieds, s'en distraire un moment, en rire, se laisser aduler, et même parfoi consentir à les gratifier de quelque auguste sourire Mais, si le flatteur est maladroit, si, par exemple, il s'offre trop ouvertement pour ce espion » et valet,/)/ comme le monarque rentre vite dans sop dédain

* Si le maître des dieux assez souvent s'ennuie, Lui qui gouverne l'univers, J'en puis hien f.iire autrant, moi qu'oa sait qui le sers.

un

pfois y ?'ïre. \

Liperbe! il renvoie chez eux « ces espèces. » Il n'a lue faire « de babillards à la cour. » Il les assomme ranquillement de leur vrai titre ^ Surnoms blesumts, familiarités ironiques, insultes ouvertes, le oi trouve d'abord une provision complète de paroles amères; habitué à mépriser, il est habile À offenser, et fait aussi naturellement l'un que lautre.

Quelquefois pourtant il s'humanise, et veut faire jouir ses sujets de sa majesté 2. Savez-vous pourquoi? C'est qu'il a bâillé. Un jour, ne sachant que faire, il a voulu passer une revue, et il a mandé ses vassaux de toute nature, « envoyant de tous côtés une circulaire avec son sceau. » Leur assemblée 'i/^ fera une belle « cour plénière, » et le roi, « un mois durant, » pourra se donner une représentation de

Ne quittez pas votre séjour, Caquet bon bec, ma mie; adieu, je n'ai que faire D'une bnbillarde à ma cour.

Sa majesté lionne un jour voulut conmître De quelles nations le ciel l'avait fait maître.

Il manda donc par députés

Ses ^-assaux de toute nature,

Envoyant de tous les côtés

^Xg^gtsçÊâj^L'édit porlait Qu'un mois durant le roi tiendrait Cour plénière, dont l'ouverture Devait être un fort grand festin, Suivi des tours de Fagolia.

sa royauté ^ Il y aura « festin, ballet, » comédie, tout cela fait partie de la parade officielle. La vanité royale en a besoin; ne croyez pas que cette magnificence ait d'autres motifs. S'il est hospitalier, c'est par amour-propre, et tout à l'heure les conviés vont sentir sa griffe. « Les vices sont frères, » a dit La Fontaine. Orgueil et dureté vont bien ensemble. Quand l'escarbot fait ba prière si touchante, demande grâce pour Jean Lapin, offre de mourir avec lui 2, allègue qu'il est « son voisin, son compère, » la « princesse des oiseaux » se soucie peu de ces tendresses populacières. Ce n'était pas la peine de discuter avec de petites gens qui ont l'impertfnence de vouloir vivre. Elle ne répond pas un mot et mange la pauvre bête. Quand le roi fait à quelqu'un l'honneur de lui parler, c'est d'un ton royal. S'il traite avec un adversaire, c'est en maître, et l'on dirait

Par ce trait de magnificence Le prince à ses sujets étalait sa puissance.

Princesse des oiseaux, il vous est fort facile D'enlever malgré moi ce pauvre malheureux; Mais ne me faites pas cet affront, je vous prie, Et, puisque Jean Lapin vous demande la vie, Donnez-la-lui, de grâce, ou l'ôtez à tous deux:

C'est mon voisin, c'est mon compère.

L'oiseau de Jupiter, sans répondre un seul mot. Choque de l'aile l'escarbot, L'étourdit, l'oblige à se taire, Enlève Jean Lapin. (La Fontaine, II, viii.)

|u'il chasse un laquaig. Il l'appelle « chétif insecte, Bxcrément de la terre •. » S'il s'adresse à un sujet, 3'estenjuge,etpour lui dénoncer son arrêt 2. « Chétif QÔte des bois! » Ce mot « chétif » revient sans cesse. Du haut de sa puissance, il voit tous les êtres comme des vermisseaux. Il ne daignera pas les châtier de sa main. « Il n'appliquera pas ses sacrés ongles sur leurs membres profanes. » Ce serait trop d'honneur pour eux que de périr d'une si noble mort. Il tient en réserve une valetaille d'exécuteurs qui est bonne pour cet office. Même dans la colère il est toujours digne. Il n'oublie pas de donner à sa femme le titre d'usage; il est furieux en termes officiels et choisis; il ne se commettra jamais avec un insolent. Un roi offensé jette sa canne par la fenêtre, pour ne pas frapper l'audacieux et s'abaisser jusqu'à lui.

Quelquefois il redevient simple mortel, et s'en va chasser comme un hobereau. « C'est qu'il célèbre sa fête. » « Il s'est mis en tête de giboyer 3. » Gi-

1 La Fontaine, II, ix.

Chétif hôle des bois, Tu ris I tu ne suis pas ces gémissantes voix 1 Nous n'appliquerons pas sur tes membres profanes

Nos sacrés ongles. Venez, loups ;

Vengez la reine; immolez tous

Ce, traître à ses augustes mânes.

• Le roi des animaux se mil un jour en lôte De giboyer ; il célébrait an fôlc.

(La Fontaine, II, xix.)

boyer! Ce mot de riche vénerie ainsi solennellement rejeté indique d'abord qui est le chasseur.

Le gibier du lion, ce ne sont pas moineaux,

Mais bons et beaux sangliers, daimset cerfs bons ei beaux.

Louis XIV était le plus grand mangeur de son royaume. Est-ce forcer la comparaison que de revoir dans l'ampleur de ces splendides épithètes le luxe des vastes dîners qu'il donnait à Versailles aux fêtes de l'Ile enchantée? — Quant aux veneurs, ce sont simples machines, et s'ils osent prétendre à quelque mérite, une raillerie brutale les remet à leur place.

Oui, reprit le lion, c'est bravement crié; Si je ne connaissais ta personne et ta race, J'en serais moi-même etfrayé.

Le fond du personnage est un amour parfait de soimême. Peut-il en être autrement? Chacun semble s'oublier pour se donner à lui et l'adorer. « Tous les yeux, dit Louis XIV lui-même, sont fixés sur lui seul, et c'est à lui seul que s'adressent tous les -vœux. Lui seul reçoit tous les respects, lui seul est l'objet de toutes les espérances. On ne poursuit, on n'attend, on ne fait rien que par lui seul. On regarde ses bonnes grâces comme la source de tous les biens; on ne croit s'élever qu'à mesure qu'on ap-

)roche de sa personne et de son estime. » On s'é- •louit et on se croit dieu quand on ne sent plus rien u-dessus de sa tête. « Qui considérera que le visage u prince fait la félicité du courtisan, qu'il s'occupe t se remplit pendant toute sa vie de le voir et d'en trevu, comprendra un peu comment voir Dieu peut lire toute la gloire et la félicité des saints i. » Un lomme c pour qui on est à bout de bronze et d'enens, > si bon et si grand qu'il soit né, finit par se ire que choses et gens ne sont faits que pour le erv'ir. En 4710, je crois, les docteurs décidèrent que îs sujets appartenaient corps et biens au monarque, t qu'il leur faisait don de tout ce qu'il ne leur preait pas. Ajoutez que la nation était un peu de l'avis es docteurs. « Nous avons percé la nue des cris de ive le Roi, dit M^^ de Sévigné ; nous avons fait des iux de joie et chanté le Te Deum de ce que Sa Maîsté a bien voulu accepter notre argent. » Ainsi )us conspirent à sacrifier leurs intérêts et à divini- 'iT les siens. Il n'est pas étonnant qu'il entre dans 3s maximes. Quand la mauvaise fortijjia-le4or-€e-iL- Dnsulter les autres, il fait un h^an Hig^n^irs giir le ienj)ublic, et re song^ qu'an sien T,r pestf est veue, il faut qu'un animal se dévoue. Ses sujets sont laintenant a ses chers amis, » et il fait sa confession fénérale. « Il ne veut point se 'flatter. » Il regarde

* La Bruyère.

(( sans indulgence l'état de sa conscience * » qui cerU n'est pas peu chargée. Il y trouve toutes sortes c meurtres, des moutons mangés, pauvres bêtes inn^ centes, et « le berger lui-même » englouti avec reste ;

Je me dévoùrai donc, s'il le faut.

Quelle abnégation ! quel oubli de soi ! — Mais vertu même reçoit des tempéraments, et l'offre au quelques restrictions. Il s'arrête à ce momer change de ton, regarde autour de lui, pour qu'on comprenne :

Je pense Qu'il est bon que chacun s'accuse ainsi que moi : Car on doit souhaiter, selon toute justice. Que le plus coupable périsse.

Nous y voilà. Le roi cherche un âne, et invite l. courtisans à le trouver; politique achevé, il est res' tyran et est devenu hypocrite. « Qui ne sait diss muler ne sait régner. »

Celui-ci sait régner, et de toutes les manières, i

* Ne nous flattons donc point ; voyons sans indulgence L'état de notre conscience.

Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons, J'ai dévoré force moutons.

Que m'avaient-ils fait ? Nulle offense.

Même il m'est arrivé quelquefoijj de manger

Le berger. (La Fontaine, VII, i.)

~ talents de son rôle, comme il en a le caractère. XIV ^availla huit heures p ar jour, tous les d'un bout à l'autre de son règne. Pareillenjeat 1 de La Fontaine sait les affaires ^ il est pré- U calculateur; il administre, enrégimente, :se, et sait même se passer d'un Louvois. « Il onseil de guerre, envoie ses prévôts i, » assigne nacun son poste, « connaît les divers talents et î usage de ses moindres sujets. » La Fontaine sse un catalogue de l'armée, comme il y en avait i ministère; la fable imite à l'occasion le style 2 de 1 chancellerie et le vieux langage officiel, copie 1 passe-ports comme tout à l'heure les circulaires, •le de défrayer 0 les députés eux et leur suite. » st vrai que le passe-port ne les protégera guère, [ue les convives au lieu de manger le souper le I miront.

Dtint conseil de cruerre, envoya ses prévois... Tons furent du dessein, chacun suivant sa guise.

(La Fontaine, IV, xix.)

De par le roi des animaux,

Qui dans son antre était malade,

Fut fait savoir à ses vassaux

Que chaque espèce en anabassade

Envoyât gens le visiter.

Sous promesse de bien traiter

Les députés, eux et leur suite,

Foi de lion, très-bien écrite,

Bon passe-poit contre la dent,

Contre la griffe tout autant. (La Fontaine, VI, xi.)

Encore cette fois le roi e^ un brigand; mais son historien sait que parfois il a l'âme grande, et dit le bien aussi franchement que le mal. Quand le rat sort de terre entre ses pattes, il n'attend pas comme dans Ésope queja pauvre bête lui demande grâce; « il montre ce qu'il est, » il la fait d'abord et noblement. — Au dernier moment, le poëte se prend de compassion pour lui. Il honore cette grandeur humiliée ; il s'incline devant cette majesté qu'on outrage. Ce sont de nobles vers que ceux où il représente « le malheureux lion i, languissant, triste et morne, estropié par l'âge,' pouvant à peine rugir, et cependant attendant son destin sans faire une seule plainte. » Ce lion « chargé d'ans » et qui pleure a. son antique prouesse, » mais qui souffre et meurt sans rien dire, et à qui l'insulte seUle arrache u-n gémissement, est héroïque comme un personnage de Corneille. Il assiste sans trouble à sa déchéance ; il dit en lui-même ces mots sublimes de Louis XIV : / « Quand j'étais roi ! » Le poëte admire sa grande âme. Ainsi Saint-Simon, voyant le roi mourir, oubhait les injustices du despote, pour contempler avec respect la sérénité généreuse du mourant.

* Le malheureux lion, languissant, Irisle et mome, Peut à peine rouyir, par l'âge estropié. Il attend son deslin sans faire aucunes plaintes.

CLa Fontaine, III, xiv.)

Une procession d'habits dorés suit le maître ; il n'y a pas de roi sans courtisans. Au dix-septième siècle, chacun l'était, depuis Lafeuillade, qui faisait le tour de la statue du prince « avec les génuflexions et les prosterne ments qu'on rendait aux anciens empereurs, y> jusqu'au grand Condé, qui s'alliait avec empressement et reconnaissance aux bâtards du roi. Il n'y avait pas d'autre voie pour faire fortune. Tel oncle, grand seigneur, lui offrait sa nièce. Le duc de La Rochefoucauld, par tendresse, se mettait sur le pied, vingt ans durant, de ne jamais découcher du palais sans demander permission à son cher maître. On consultait 1er matin Bloin le valet de chambre pour savoir l'humeur du roi, et le visage qu'il fallait prendre.

Je définis la cour un pays où les gens,

Tristes, gais, prêts à tout, à tout indifférents,

Sont ce qu'il plaît au prince, ou, s'ils ne peuvent l'être,

Tâchent au moins de le paraître.

Peuple caméléon, peuple singe du maître, On dirait qu'un esprit anime mille corps : C'est bien là que les gens sont de simples ressorts',

* La Fontaine, Vlli xiv.

Mais il faut quelque grande circonstance pour me tre en lumière leur sincérité et leur zèle, par exempl un deuil de cour. La reine est morte, et chacui d'accourir. Ils viennent en mante complimenter 1 prince ; la longue file des figures officiellemen tristes et des révérences monotones passe devan l'illustre veuf qui les subit et se compose une phy sionomie. Ayant réduit les autres à l'état de manne quins, il est obligé d'être mannequin lui-même. Le lendemain on dresse le catafalque, et l'on porte le corps à Saint-Denis ^ . « Il fit avertir sa province que les obsèques se feraient un tel jour, au tel lieu 2. Ses prévôts y seraient pour régler la cérémonie et pour ranger l'assistance. » Car il faut que tout, même les choses mortuaires, soient en bel ordre, et dans une telle cour, une douleur non compassée messiérait.

* La femme du lion mourut.

Aussitôt chacun accourut Pour s'aquitter en\ ero le prince De certains complimenls de consolation

Qui sont surcroît d'afiQiction. (La Fontaine, VIII, xiv.)

8 11 fit avertir sa province ^

Que les obsèques se feraient Un tel jour, en tel lieu. Ses prévôts y seraient

Pour régler la cérémonie

Et pour ranger la compagnie.

Jugez si chacun s'y trouva.

Le prince aux cris s'abandonna,

Et tout son antre en résonna.

On entendit, à son exemple, Rugir en leur patois Messieurs les courtisans.

. Jugez si chacun s'y trouva. » Le prince sanglota ei les courtisans se mouchèrent, chacun avec son - ste propre, « en son patois, » chacun tâchant de [rendre la note du monarque. Proclamations, ordre et marche du cortège, maintien de circonstance, La Fontaine a marqué chaque détail en fidèle historiographe, et il n'y a que Saint-Simon, témoin oculaire, : qui puisse le bien commenter.

a Plus avant commençait la foule des courtisans de toute espèce. Le plus grand nombre, c'est-à-dire les sots, tirait leurs soupirs du leurs talons, et, avec des yeux égarés et secs, louait Monseigneur, mais toujours de la même louange, c'est-à-dire de bonté, et plaignait le roi de la perte d'un si bon fils. Les plus fins d'entre eux ou les plus considérables s'inquiétaient déjà de la santé du roi; ils se savaient bon gré de conserver tant de jugement parmi ce trouble, et n'en laissaient pas douter par la fréquence de leurs répétitions. — D'autres vraiment affligés ou d3 cabale frappée pleuraient amèrement ou se contenaient avec un effort aussi aisé à remarquer que les sanglots... Parmi ces diverses sortes d'affligés, peu ou point de propos ; de conversation, nulle; quelque exclamation parfois répondue par une douleur voisine , un mot en un quart d'heure, des yeux sombres ou hagards, les mouvements des mains moins rares qu'involontaires, immobilité du reste presque entière. Lâe simples

curieux ou peu soucieux presque nuls, hors les sots qui avaient en partage le caquet, les questions, le redoublement du désespoir, ou l'importunité pour les autres. »

Un point manque dans Saint-Simon, l'éloge funèbre ; un grand personnage, une reine ne peut pas s'en passer , descendre dans la terre comme une simple mortelle; le cercueil lui serait une roture. Il faut qu'un Bossuet, un Fléchier soient là, en robe violette, qu'ils étalent sa généalogie, changeant sa niaiserie en grand cœur ^ , versant à flots l'éloquence, et finissant par la mettre dans le ciel, auprès de Dieu le Père. Cela est dans les convenances; un roi ne peut cesser d'être roi que pour devenir Dieu. Le courtisan de La Fontaine a une vision. Il aperçoit « la reine couchée entre des fleurs ; » elle est « dans les Champs-Elysées, elle y goûte mille charmes, conversant avec ceux qui sont saints comme elle. » Bien mieux : il a du tact; il fait parler « à la digne moitié » du monarque un langage noble, conjugal, délicat 2. Son cœur d'épouse se complaît aux regrets du roi, et cet honneur qu'elle a de toucher une âme invincible ajoute à sa féhcité céleste, qui sera complète le jour où son glorieux époux viendra la rejoindre

* Voyez l'Oraison funèbre de Marie-Thérèse , femme de Louis XIV, et ensuitw dans les Mémoires son caractère vrai.

* Laisse agir quelque temps le désespoir du roi ;

J'y prends plaisir.

pour s'asseoir auprès d'elle sur un tiône plus pur. (Voilà que je fais moi-même des phrases d'oraison funèbre. Les courtisans prenaient le ton encore plus ivite :

A peine eut-on ouï la chose, Qu'on se mit à crier : « Miracle, apothéose. »

Et la conclusion vraie suit à l'instant même. Le faiseur d'apothéoses empoche « un présent, » une bourse de mille louis, si vous voulez ; on ne fait pas de « miracles » pour rien, et tout aboutit aux espèces sonnantes. Je réponds qu'à la prochaine mort il y aura dix visions pour une, et que déjà les poètes et les écrivains du voisinage s'arrangent pour installer le futur défunt au plus haut du ciel.

Ces gens ont « bravement crié. » Mais l'embarras est de trouver précisément le ton convenable. L'enthousiasme outré paraît hypocrisie et offense. Il ne faut pas, comme le singe, approuver trop les exécutions, louer la griffe du prince, les boucheries et leur odeur, « dire qu'il n'y a ambre ni fleur qui ne soit ail au prix •. » L'abbé de Polignac, raconte

Le singe approuva fort cette sévérité, Et, flatteur excessif, il loua la colère Et la griffe du prince, et l'anlre, et celle odeup. Il n'était ;imbre, il n'était fleur, Qui ne fût ail au prix.

Saint-Simon; se promenant à Marly avec le roi, par un mauvais temps, disait que la pluie de Marly ne mouillait pas. Gela parut si fade qu'il déplut au roi lui-même. « La sotte flatterie » n'a pas meilleur succès que la franchise trop rade. Une complaisance servile dégoûta. On a vu déjà comment l'aigle rebute la pie qui s'olîre au métier d'espion. C'est un grand art que de faire sa cour. On dépense autant de génie à ramper qu'à régner. « Aux qualités qu'on exige d'un domestique, combien peu de maîtres seraient dignes d'être valets ! » Aussi c'est le renard qui rassemble en soi tous les traits du courtisan, comme le lion tous ceux du monarque. Dans nos vieux fabliaux, il n'est que malin et méchant. Mais depuis ce temps il s'est poli et formé. Il a vécu dans les antichambres. On l'a «présenté; » il assiste « au coucher. » Il est devenu légiste, avocat, savant, philosophe, le tout au profit de sa fortune. Avant tout il est menteur et maître de soi.

« Un homme qui sait la cour est maître de son geste, de ses yeux, de son visage; il est profond, impénétrable; il dissimule les mauvais offices, sourit à ses ennemis, contraint son humeur, déguise ses passions, dément son coîur, parle et agit contre •ses sentiments i. »

Sans ce talent, comment se soutiendrait-il ? Lo

' La Bruyère, de la Cour. 133.

terrain où il marche est glissant et plein de pièges. Au moindre faux pas, de bons amis se trouveront là pour achever sa chute. Par exemple, il s'est dispensé d'une visite officielle : Aussitôt « le loup en fait sa cour, daube au coucher du roi son camarade absent. » Un camarade, on ce monde-là, est un rival, partant un ennemi; et d'ailleurs quel plaisir que de faire du zèle aux dépens d'autrui ! Le roi, homme expéditif, veut qu'à l'instant même on aille enfumer renard dans sa demeure, bref, « qu'on le fasse venir. » Les moyens violents lui sont naturels; le premier geste d'un prince est toujours l'appel aux baïonnettes. Le renard « vient donc, est présenté, et sachant que le loup lui faisait cette affaire, » il invente subitement sa vengeance, mais se contient de peur de la compromettre, et commence ainsi d'un ton doux :

Je crains, sire, dit-il, qu'un rapport peu sincère Ne m'ait à mépris imputé D'avoir différé cet hommage.

Puis, les yeux baissés et comme un saint homme :

Mais j'étais en pèlerinage, Et m'acquittais d'un vœu fait pouj votre santé.

Comme les choses se rencontrent ! il allait demander au ciel la guérison du roi; il l'a trouvée en chemin : les âmes pieuses ont tout bonheur. Il a vu

dos gens « experts et savants, » et sait pourquoi Sa Majesté est languissante. Il apporte une consultation en forme ; le dévot est devenu médecin, pose des principes, disserte, démontre ^ : « le prince ne manque que de chaleur, le long âge en lui l'a détruite, b mais il y a un beau secret pour « réparer la nature défaillante. » Et là-dessus savourant tous les mots, surtout le plus atroce, il ajoute :

D'un loup écorché dï/" appliquez-vous la peau Toute chaude et toute fumante.

Tl se tourne à demi vers son cher camarade comme pour lui demander permission, lui fait un petit salut poli, et dit agréablement pour égayer la chose :

Messire loup vous servira,

S'il vous plaît, de robe de chambre.

Le voilà enfin dans son naturel, c'est-à-dire railleur. L'inhumanité et la possession de soi sont les sources de l'humeur sarcastique. Quand il ne flatte pas les gens, il les persifle, et paye tranquillement Tes

1 Vous ne manquez que de chaleur.

Le long âge en vous l'a détruite.

D'un loup écorché vif appliquez-vous la peau Toute chaude et toute fumante.

Le secret, sans doute, en est beau Pour la n:ilure défaillante. (La Foulnine, VIII, ui.)

services en insultes ' . Etant sorti du puits grâce au bouc, il le plaisante, fait sa caricature, le plaint de n'avoir pas « autant de jugement que de barbe au menton, » et le laisse dans l'eau « en l'exhortant à la patience. »

Mais il a tant d'esprit, qu'on l'admire, quoique vil 3t méchant.— a Qui sait parler aux rois, dit La Bruyère, c'est peut-être où se terminent toute la prudence et toute la souplesse du courtisan. » Ce n'est rien que les louer ; il faut leur prouver qu'ils le méritent. Tout est perdu s'ils soupçonnent qu'on les flatte. Il faut que le flatteur les convainque de sa sincérité et de leur vertu 2. Il faut qu'il s'emporte, que son zèle le mène trop loin, qu'au besoin il ait l'air de désapprouver le roi, d'être entraîné par la vérité jusqu'au delà des convenances. « Le roi est trop bon, ses scrupules font voir trop de délicatesse. » L'orateur prend les sentiments royaux contre les croquants, « cette canaille, cette sotte espèce, jd

* Si le ciel t'eût, dit-il, dcnné par excellence Autant de jugement que de barbe au menton.

Tu n'aurais pas à la légère

Descendu dans ce puits. (La Fontaine, III, v.)

* Sire, dit le renard, vous êtes trop bon roi, Vos scrupules font voir trop de délicatesse.

Eh bien 1 manger moutons, canaille, sotte espèce. Est-ce péché? Non, non; vous leur fîtes, seigneur, En les croquant heaucoui) d'honneur.

(La Fontaine, VII, i.j

Un vilain est un instrument de culture, comme les moutons sont des magasins de côtelettes, rien davantage ; on « leur fait beaucoup d'honneur , » quand on les appelle à leur emploi. Le voici qui trouve mieux encore : après l'argument aristocratique, l'argument philosophique ; le panégyriste improvise une théorie du droit et une réfutation de l'esclavage; il attaque éloquemment le berger qui s'arroge sur les animaux « un chimérique empire. » Ainsi parle un orateur de la couronne : « Quand vous voudrez revendiquer une province, disait le grand Frédéric à son neveu, faites provision de troupes. Vos orateurs prouveront surabondamment vos droits. »

Le courtisan est donc avocat : faire arme de tout, être toujours prêt sur le pour et le contre, fabriquer à l'instant et de toutes pièces un système de preuves, c'est la perfection du genre. Notre héros est descendu dans un puits où l'on voyait l'image de la lune ^ Il s'agit à présent d'en sortir, et là-dessus il s'improvise maître de maison, hôte généreux.

* Compère loup, le gosier altéré,

Passe par là. L'autre dit : Camarade, Je veux vous régaler. Voyez-vous cet objet? C'est un fromage exquis : le dieu Faune l'a fait; La vache lo donna le lait.

Jupiter, s'il était malade, Reprendrait l'appétit en tâtant d'un tel mets.

(La Fontaine, XI, vi.)

« n veut régaler » le loup. Il lui fait voir la belle chose blanche qui reluit dans le trou sombre : ( c'est un fromage exquis; le dieu Faune l'a fait, la vache lo donna le lait; Jupiter, s'il était malade, reprendrait l'appétit en tâtant d'un tel mets. » On voit que l'Olympe entier y passe. Il est devenu mythologue consommé et fait usage de tous les dieux. Ainsi Cicéron, dans la péroraison des Verrinea, adorateur imprévu des divinités populaires, évoquait contre Verres l'Olympe outragé dont il se moquait dans ses livres. Mais quel langage de gastronome! quelles hyperboles appétissantes! Gourmet et mythologue, en un instant le coquin a joué deux rôles. Il prend les tons les plus divers, il profite des moindres circonstances, il s'autorise d'un changement astronomique. Trois jours écoulés ont échancré la lune; c'est lui qui a « mangé cette échancrure; » et son interprétation le sauve : le loup eût soupçonné quelque chose si le prétendu fromage était resté dans son entier. Bien plus, il tourne les objections en preuves : c'est lui qui a mis là tout exprès ce seau qui descendra si à propos son compère. Cette fécondité d'invention ne tarit pas. Il ressemble à Panurge, « qui avait soixantetrois manières pour trouver toujours de l'argent à son besoin, dont la plus honorable et la plus commune était par façon de larcin furtivement fait, malfaisant, pipeur, buveur, batteur de pavé, ribleur

s'il en était à Paris, au demeurant le meilleur fils du monde; et toujours machinait quelque chose contre les sergents et contre le guet. »

Il n'est pas donneur de son naturel. Quand il se met en frais pour traiter un convive, il fait comme Harpagon. « Il n'a pas envie de faire crever le monde, il n'invite pas les gens pour les assassiner ^ force de mangeaille. »

Le régal fut petit, et sans beaucoup d'apprêts.

Le galant, pour toute besogne, Avait un brouet chiir : il vivait chichement. Ce brouet fut par lui servi sur une assiette. La cigogne au long bec n'en put attraper miette, Et le drôle eut lappé le tout en un moment.

Cette politique est plus profonde que celle de l'avare. Harpagon n'a inventé que le bon gros pâté au pot, bourré de marrons bien lourds , afin d'abattre l'appétit dès le premier service ; du moins ses hôtes pourront dîner. Harpagon ordonne au valet de ne verser du vin qu'après qu'on en aura demandé deux ou trois fois, et de porter toujours beaucoup d'eau; encore ne va-t-il pas boire dans leurs verres.

Mais, en revanche, que notre avare est empressé, obséquieux, agréable chez les autres ! Comme il sourit gracieusement à son hôte! De sa dernière ladrerie , nul souvenir. L'avare effronté est un effronté parasite. Intéressé, effronté, obséquieux,

)arasite, nous ne faisons jamais que décrire le courisan. Il est heureux, il va dîner * aux dépens d'aurui. Il accepte au premier mot. « Avec ses amis il 16 fait pas cérémonie. » Il est exact à l'heure dite; il l'est pas venu, « il a ^ûuoi. » Il se répand en com- )liments, loue très-fort la politesse « de la cigogne, rouve le dîner cuit à point, » p3sse sa langue sur ses lèvres, « se réjouit à l'odeur de la viande » déjà oute coupée, et qu'il croit friande. « Bon appétit urtout, renards n'en manquent point. » Panurge tait, comme lui, toujours prêt à dîner, « ayant lécessité urgente de se repaître, dents aiguës, venre vide , gorge sèche , appétit strident. Tout y était élibéré, si on voulait le mettre en œuvre, et c'était -aume de le voir briber. »

Il y a beaucoup de ressemblance entre les deux ersonnages. La Fontaine est parent de Rabelais et îurs héros ont un air de famille. Le héros dont il 'agit est tout Gaulois, et vous le retrouverez pres-

A quelque temps de là, la cigogne le prie. Volontiers, lui dit-il, car avec mes amis Je ne fais pas cérémonie. A l'heure dite il courut au logis De la cigogne son hôtesse, Loua très-fort sa politesse, Trouva le dîner cuit à point.

Ben appétit surtout : renards n'en manquent point. 11 se réjouissait à l'odeur de la viande Mise en menus morceaux, et qu'il croyiiit friande

(Là Fontaine, I, xvui.)

que entier dansScapin, Gil Blas et Figaro. Panurge, quand venait le danger, « s'enfuyait le grand pas, de peur des coups qu'il craignait naturellement. » Notre Panurge à quatre pattes se tient de mémo à l'écart, expose à sa place le loup son bon ami, fait l'innocent, l'ignorant i, allègue que ses pa; rents pauvres ne l'ont pu faire instruire, « n'ayar qu'un trou pour tout avoir, » tandis que « ceux d^ loup, gros messieurs, l'ont fait apprendre à lire. Un instant après, quand le loup a bien emboursj les bénéfices de l'expérience, « et gît à terre mal ei point, sanglant, gâté, » il lui commente d'un fort grand sang- froid une maxime de morale. C'est double plaisir qu'une telle aventure : « Le galant y voit deux profits, son bien premièrement, et puis le mal d'autrui. »

Quelquefois il échoue. Cela n'arrive-t-il pas aux plus habiles? « Tout ce grand raffinement, dit La Bruyère, n'est qu'un vice qu'on appelle fausseté, quelquefois aussi inutile au courtisan pour sa fortune que la franchise, la sincérité et la verti^i 2. j Mais jamais il ne perd contenance. Il trouve toujours une raison plausible pour conserver son mas-

1 Le renard s'excusa sur son peu de savoir.

Mes parents, reprit-il, ne nn'ont pas fait instruire; Us sont pauvres, et n'ont qu'un trou pour tout avoir. Ceux du loup, gros messieurs, l'ont fait apprendre à lire.

(La Fontaine. XU, x\n.] • La Cruyùre, viii, de la Cour.

jue d'honnête homme et son honneur de tripon. Il l'avoue pas • que le coq l'a pris pour dupe, colore m retraite et garde jusqu'au bout l'air galant et saisfait. D'autres fois il fait le grand seigneur « en lépit de ses dents; » et quand le personnage de nendiant ne lui a pas réussi, il s'éloigne d'un air îoble. dédaigne les raisins qu'il ne peut atteindre, es trouve « trop verts, et bons pourMes goujats. » Telle est la grandeur de ce caractère; il invente 3lus d'expédients que le hasard d'obstacles; il espère încore quand il n'y a plus d'espérance. S'il a perdu >a queue, il voudra se donner des compagnons 2, H sait tout supporter, même W triomphe d'un imbécile. Point de colère; il fléchit à l'instant le genou 3t appelle le nouveau roi par ses titres; il a même voté pour lui. Il est sans humeur comme sans honneur : lorsqu'on veut se venger, on n'a pas le loisir de s'indigner 3 II faitcc son petit compliment »

* .\dieu, dit le renard^ ma traite est longue à faire. Nous nous rejouirons du succès de l'afTaire.

Une auti-e fuis. (La Fontaine, II, xv }

* La Fontaine, V, i.

* Quand il eut fait son petit compliment, Il dit au roi : Je sais, Sire, une cache,

Et ne crois pas qu'autre au monde la sache.

Or, tout trésor, par droit de royauté.

Appartient, Sire, à "Votre Majesté.

Le nouvenu roi bâille après la finance;

Lui-même y court, pour n'être pas trompe.

C'était un piège; U y fut attrapé. (La Fontaine, VI, vi.)

au saltimbanque qui est devenu monarque, lui représente ses droits royaux en bon sujet et en légiste |k^ exact, l'attire dans un piège, et, à l'instant, changeant de ton, le tutoie, le ravale jusqu'à la place infimo d'où le pauvre hère n'eût jamais dû sortir.

Tel est le portrait complet ducourtisaii. Ayide,^ ImpuderitT^dur, TâîTIëur, perfide, sans pitié, mais spirituel, prompt", inventif, persévérant, maître de soi , éloquent , son métier a fait son caractère, i N'ayant de revenu que celui des autres, il faut bien qu'il vive sur le public, et en particuUer aux dépens du roi.

Au reste, l'ordonnanœ suivante, rédigée par Montesquieu, est l'abrégé de son histoire, et la définition de la cour :

« Le courage infatigable de quelques-uns de nos sujets à nous demander des pensions ayant exercé sans relâche notre magnificence royale, nous avons enfin cédé à la multitude des requêtes qu'ils nous ont présentées et qui ont fait jusqu'ici la plus grande sollicitude du trône. Ils nous ont représenté qu'ils n'ont pas manqué, depuis notre avènement à la couronne, de se trouver à notre lever; que nous les . avons vus toujours sur notre passage, immobiles comme des bornes, et qu'ils se sont extrêmement élevés pour regarder sur les épaules les plus hautes Notre Sérénité. Nous avons encore reçu plusieurs requêtes de la part de quelques personnes du beau

^exe, qui nous ont supplié de faire attention qu'il Hait notoire qu'elles sont d'un entretien très-diffi- 3ile; quelques-unes même, très-surannées, nous Dnt prié, en branlant la tête, de faire attention qu'elles ont fait l'ornement de la cour des rois nos prédécesseurs , et que , si les généraux de leurs armées ont rendu l'État redoutable par leurs faits militaires, elles n'ont pas rendu la cour moins célèbre par leurs intrigues. Ainsi, désirant traiter les suppliants avec bonté, et leur accorder toutes leurs prières, nous avons ordonné ce qui suit :

« Que tout laboureur ayefht cinq enfants retranchera journellement la cinquième partie du pain qu'il leur donne. Enjoignons aux pères de famille de faire la diminution sur chacun d'eux aussi juste que pourra.

« Ordonnons que toutes personnes qui s'exercent ' à des travaux vils et mécaniques, lesquels n'ont jamais été au lever de Notre Majesté, n'achètent désormais d'habits à eux, à leurs femmes et à leurs enfants, que de quatre ans en quatre ans i . »

De temps immémorial, c'est ainsi que le budget s'est fabriqué en France; et nous suivons encore aujourd'hui le bel exemple de nos pères. Un grand gouvernement systématique et complet qui vit de ses sujets et fait vivre ses fonctionnaires, forme le

» Lettres persanes, 6diUon Panthéon littéraire, 125.

102 Lka PERSONNAGES

réservoir où affluent toutes les bonnes choses ; et c'est là que les habiles vont puiser, quel que soit le régime. Les écrivains peignent chaque siècle ce concours, parce que chaque siècle il recommence. De là une certaine morale et de certains personnages. Le Rastignac de Balzac ressemble beaucoup au renard de La Fontaine, et on découvre bien vite les mêmes mœurs, sous des apparences différentes, I dans la Comédie humaine, dans les Fables de La Fontaine et dans les Mémoires de Saint-Simon.

Il n'y a pas de rois sans roi(te|éts ; au reste, c'est l'esprit royal, transporté ailleurs , mais le même à tous les étages.

« Il semble qu'on livre en gros aux premiers de la cour l'air de hauteur, de fierté, de commandement, afin qu'ils le distribuent en détail dans les provinces. Ils font précisément comme on leur fait, vrais singfes'de la royauté i. »

Ajoutons qu'ils payent d'avance en flatteries les flatteries qu'ils recevront. Les dieux mêmes ont chez eux ce commerce de servilité et d'arrogance. Quand

» La Bruyère, cli.ii). vui.

upitcr veut faire instruire son fils, l'Olympe entier ipplaudit et exagère : « Pour savoir tout, l'enfant l'avait que trop d'esprit ! » Mais on leur rend bien eurs adulations.

Tous les gens querelleurs, jusqu'aux moindres mâtins, Au dire de chacun étaient de petits saints*.

Il n'y a pas même besoin d'être querelleur; il suf- Qt d'approcher du prince. Fussiez-vous un chien, et le chien d'une drôlesse, dès que l'héritier présomptif vous caresse, un maréchal de France devient votre serviteur , votre fournisseur , votre complaisant, car il peut avoir besoin de vous.

c M"e Choin avait une chienne dont elle était folle , à qui tous les jours le maréchal d'Uxelles, de la porte Gaillon, où il logeait, envoyait des têtes de lapin rôties, attenant le petit Saint- Antoine , où elle logeait, et où le maréchal allait souvent et était reçu et regardé comme un oracle. Le lendemain de la mort de monseigneur, l'envoi des têtes de lapin cessa , et oncques depuis M''^ Choin ne le revit ni n'en entendit parler 2, »

I Mais quoi qu'ils disent ou fassent , leurs manières sont admirables. Écoutons Borée , qui propose au Soleil de dépouiller un voyageur de son manteau.

' La Fontaine, VII, i.

* Snjnt-Simon, chap. ccxliv.

Je ne sache rien qui peigne mieux l'air dégagé et noble, la politesse élégante et digne. C'est M. de Sotenviile invitant Clitandre « au divertissement de courre un lièvre » et , par-dessus le marché, « lui baisant les mains. » Il ne propose pas rondement et nettement la partie de plaisir ; vis-à-vis d'un gentilhomme l'air réservé est toujours d'obligation; il faut que l'invité puisse se dégager sans effort; on ne doit lui vanter un amusement qu'avec mesure et doute , ne pas l'entraîner , ne pas marquer un trop fort désir, ne pas le contraindre à la complaisance.

L'ébattement pourrait nous en être agréable : Vous plait-il do l'avoir»?

Au reste , il y a des seigneurs de différents ordres et de différents caractères. Au premier rang est le petit prince provincial , glorieux d'être parent du toi , et qui croit que le monde a les yeux sur sa bicoque.

L'éléphant reçoit le singe de Jupiter. Il commence avec une modestie affectée où perce la vanité satisfaite.

Mon cousin Jupiter, dit-il, verra sous peu Un assez beau combat de son trône suprême; Toute sa cour verra beau jeu.

' La Fontaine, VI, m.

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