LE PRINCE DU SANG
— Quel combat? dit le singe avec un front sévère. L éléphant repartit : Quoi! vous ne savez pas Que le rhinocéros me dispute le pas, Qa'Éléphantide a guerre avecque Rhinocère? Vous connaissez ces lieux? ils ont quelque renom.
— Vraiment, je suis charmé d'en apprendre le nom, Repartit maître Gilles : on ne s'entretient guère
1)0 semblables sujets dans nos vastes lambris ^
Vûilà de quel air on rebute les roitelets de province. Saint-Simon prend à peu près le même ton quand il conte « avec quel enchantement Dangeau se pavanait en portant le deuil des parents de sa femme, et en débitait des grandeurs, » ou comment, étant devenu grand maître d'un ordre ridicule, il en faisait les cérémonies avec une majesté postiche, parmi les' moqueries de toute la cour. — D'autres, avec des prétentions moindres, n'ont pas de moindres ridicules. Tel est l'ours, hobereau solitaire et rustre, que n'ont point attiré les fêtes de Versailles ; il est le seul qui conserve encore la rouille antique , pesant, disgracieux, morose. « Jamais, s'il nous veut croire, il ne se fera peindre 2. » Il est vrai qu'un jour il quitte son trou; mais il ne devient pas pour cela homme du monde. C'est un manant qui entre en souliers ferrés dans un salon. Son voisin , par ses manières
1 La Fontaine, XII, xxt.
* Idem, 1, vil.
106 LES PERSOx\NAGES
exquises, met encore dans un plus grand jour sa gaucherie et sa grossièreté.
Seigneur, Vous voyez mon logis. Si vous voulez me faire Tant d'honneur que d'y prendre un champêtre repas, J'ai des fruits, j'ai du lait. Ce n'est peut-être pas De nosseigneurs les ours le manger ordinaire; Mais j'offre ce que j'ai.
L'ours, très-mauvais complimenteur, Répond : Viens-t'en me voir.
Vous voyez qu'il est primitif, et qu'il n'a guère de style. Il est peu inventif, et ne se prodigue pas en conversation ; « en un jour il ne dit pas deux mots. » Pourtant il est bonne bête et fidèle , solide ami, se rabattant à des emplois de veneur ou de gendarme, comme en effet il lui convient. « Il va à la chasse , apporte du gibier , et quand son camarade dort, écarte les mouches '. » C'est la consigne qu'il s'est donnée , il n'en démordra pas , et la gardera aussi lourdement qu'un Suisse. Aussi ses expédients sont médiocres , et quand il se mêle de raisonner, c'est un terrible tireur de conséquences.
1 II allait à la chasse ; apportait du gibier ;
Faisait son principal métier D'être bon émoucheur; écartait du visage De son ami dormant le parasite ailé
Que nous avons mouche appelé.
Un jour que le vieillard donnait d'un profond somme, Sur le bout de son nez une allant se placer
Mit l'ours au désespoir.