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CHAPITRE I

Les amateurs de peinture connaissent tous une délicieuse esquisse de Corot, Château-Thierry , Sur la droite, une route qui monte, en tournant, vers un château ruiné; à gauche, en contre-bas, les clochers aigus, les toitures irrégulières, les cheminées fumantes d'une petite ville; au fond, à travers des files espacées de peupliers minces, un horizon prochain de plaines légèrement ondulées. Souvenirs confus du passé, familiarités d'une vie paisible dans un milieu bourgeois, voisinage attrayant d'une campagne propice aux lentes promenades, se groupent doucement sur la toile, comme dans la réalité, et s'y

6 tA FONTAINE.

laissent embrasser d'un coup d*œil. C'est dans ce modeste coin de terre champenoise que naquit notre poète le plus populaire et sous l'action prolongée de ce milieu provincial que se forma son génie. Le paysage est finement pittoresque, sans surprises d'ailleurs, ni grands accidents, suffisamment varié pour n'être point monotone, ni trop peuplé, ni trop désert, un paysage aimable et accueillant, tout français et de la vieille France, bien fait pour ravir, à distance, les deux âmes fraternelles du bonhomme La Fontaine et du bonhomme Corot. Tous deux furent, en effet, des poètes naïfs et profonds, des rêveurs incorrigibles, des flâneurs infatigables, tous deux, Tun sous sa perruque mal peignée, l'autre sous son béret de travers, restèrent, jusqu'à la fin, ])ar la vigueur de leur complexion, la liberté de leurs allures, la finesse de leurs observations, des demicampagnards et presque des paysans, alors même qu'ils semblaient avoir pris, à la ville, dans le commerce du monde, tout ce que ce commerce peut donner, à des esprits avisés, de culture variée, d'expérience délicate, de tolérance bienveillante. La note humaine, vive et rapide, ne manque pas plus dans la description du peintre que dans celle du poète, son prédécesseur. La vieille femme, rencontrée par Corot, qui s'arrête, succombant sous le poids d'un gros sac, sur la montée du château, par une grise matinée d'automne, c'est la petite-fille du (c pauvre paysan, tout couvert de ramée » qui haleta, lui aussi, il y a deux siècles, à' cette place.

Au pied même de la pente que La Fontaine gravit si souvent pour aller chez les seigneurs du lieu, le comte et la comtesse de Bouillon, se trouve encore la maison où il naquit le 8 juillet 1621. Logis bourgeois, modeste et commode, entre cour et jardin, construit au xvi® siècle, où, dans la sobre élégance du décor, l'esprit de la Renaissance parlait aux enfants de M. Charles de la Fontaine, conseiller du roi, maître des eaux et forêts, capitaine des chasses au duché de Château-Thierry, et de Mme Françoise Pidoux, son épouse. L'un descendait d'une famille de marchands drapiers fixée depuis longtemps dans le pays; l'autre, sœur d'un bailli de Coulommiers, sortait d'une forte race, dont les grands nez et la longévité étaient également célèbres. Aucun titre de noblesse, d'ailleurs, bien qu'on s'y laissât parfois donner, par mégarde, de

a M. l'Ecuyer », ce dont notre Jean eut à se repentir, lorsqu'on lui infligea, en 1661, une amende de 2000 livres pour s'être attribué cette qualité dans des actes qu'il n'avait pas lus. C'était le père de Charles, Jean, qui avait acheté cette charge de maître des eaux et forêts, dont son petit-fils et filleul devait hériter à son tour.

Parents forestiers et chasseurs, grands mangeurs, francs buveurs, gais compagnons! On peut s'imaginer que l'école fréquentée par le petit Jean, avec sa demi-sœur, Anne de Jouy, et son frère puîné, Claude, fut surtout l'école buissonnière et qu'une bonne partie de leur enfance se passa en courses et prome-

nades, avec père et grand-père, dans les bois royaux qu'ils avaient charge d'aménager et dans les fermes et métairies dont ils étaient propriétaires. Ce grandpère, d'ailleurs, aimait fort les livres, et c'est dans sa bibliothèque que le gamin, au retour des grandes tournées en plein air, s'accoutumait à rêvasser. Il nous reste assez, dans nos vieux manoirs provinciaux, de librairies formées à la même époque, pour deviner, presque à coup sûr, ce que celle-ci contenait. Gomme fonds, d'abord, nos poètes, conteurs, traducteurs des xv® et xvi° siècles, Alain Ghartier, Marot, Ronsard, les Gent Nouvelles et l'Heptaméron, Rabelais et Bonaventure des Périers, Amyot et Montaigne, puis les contemporains, ri meurs et romanciers, Malherbe, Racan, d'Urfé, La Galprenède, Voiture, etc., entremêlés des plus célèbres auteurs italiens, Boccace, Machiavel, Arioste, Tasse. On retrouvera toujours dans l'écrivain les traces de ces premières admirations, comme dans l'homme le regret de cette première liberté.

Le vieux collège de Château-Thierry, fondé au xin^ siècle par la reine Blanche d'Artois, où Jean fit quelques études, n'imposait pas non plus sans doute à ses écoliers une discipline bien rigoureuse. Si douce qu'elle fût, l'adolescent, indolent et vagabond, semble en avoir souffert, car il garda toujours pour le pédantisme une horreur presque égale à celle qu'il devait professer plus tard pour le mariage. Là, d'ailleurs, comme partout où il passera, il se fit des amis. « La Fontaine, bon garçon,

SA JEUNESSE. î)

fort sage et fort modeste », dit une note retrouvée sur un livre de classe. Note d'un camarade? Note d'un maître ? Peu importe. Sauf pour la sagesse, qui diminuera, le signalement est bon et servira toujours. Bon garçon, en effet, et jusqu'à l'oubli de soimême, bon garçon jusqu'à l'extrême faiblesse, facile à entraîner, facile à ramener. A dix-neuf ans, sous quelque influence passagère, il se croit la vocation ecclésiastique, il entre, comme novice, chez les pères de l'Oratoire, à Juilly, puis à Paris, n'y lit guère que des poètes, s'aperçoit qu'il s'est trompé, rentre dans la vie civile au bout de dix-huit mois. Peu de temps après on le retrouve étudiant en droit, puis avocat au Parlement, avec son ami François de Maucroix, sans plus de goût, l'un que l'autre, pour la chicane et les dossiers. Il ne passa au Palais que pour en épeler le jargon et pour apprendre à s'y défier de la justice. Vers 1644 Maucroix retourne à Reims, et La Fontaine à Château-Thierry.

Durant dix années, de vingt-trois à trente-trois ans, à l'époque où l'esprit se forme et le caractère se décide, le voici donc qui mène, dans sa petite ville, sans soucis matériels, sans vocation apparente, l'existence libre et facile d'un fils de famille, insouciant et désœuvré. La vie, dans nos bonnes provinces, n'était point alors, comme aujourd'hui, attristée et desséchée par le reflux de toutes les aspirations et de toutes les intelligences vers une capitale unique et monstrueuse. Un fonctionnarisme et un militarisme nomades n'y apportaient pas, dans

les relations sociales, cette instabilité qui donne aujourd'hui à nos chefs-lieux Taspect ennuyé de colonies lointaines. On s'y connaissait, on s'y fréquentait, on s'y amusait, on y coramérait aussi, et fortement. Les parties de chasse, les promenades en forêt à pied ou à cheval (La Fontaine, à soixante-dix ans, était encore un solide cavalier), les visites d'affaires ou de convenances, les longues causeries sur les marchés, dans les huttes de gardes, au coin des âtres, prenaient au jeune homme une bonne part de son temps, et lui donnaient la connaissance de la vie champêtre. Il lui en restait beaucoup encore pour la rêverie, la lecture et l'étude. Il y avait, d'ailleurs, à Château-Thierry, plusieurs salons où l'on tenait assises de littérature ; le ballet des Rieurs du Beau-Richard ne fut pas, sans doute, la première pièce représentée par les amateurs du cru. Que certaines de ces Saphos champenoises aient été prétentieuses, et quelques-uns de ces amateurs grotesques, cela va de soi; quelques années plus tard, c'est à Ghâleau-Thierry que Boileau trouvera les types surannés de son Festin ridicule. N'en est-il pas de même dans tous les milieux littéraires, grands ou petits ? On en voyait bien d'autres en ce moment même, en fait de prétention et de ridicule, au cœur de Paris, dans le salon bleu de l'Holel Rambouillet et dans les cabarets bohèmes, à la Pomme de Pin ou à la Croix de Lorraine !

Notre jeune homme, d'ailleurs, avait d'autres distractions. De temps à autre, il tirait quelque bordée

sur Paris, où il achetait des livres, et suivait le théâtre, surtout sur Reims, où il retrouvait l'ami François Maucroix, devenu chanoine, mais resté vert-galant, avec son frère aîné Louis, non moins chanoine, non moins galant. Il y passait des hivers entiers. Cette maison d'église était joyeuse. On a retrouvé, dans les papiers de François, la chanson par laquelle Jean célébra l'entrée dans les ordres de son copain :

Tandis qu'il était avocat.

Il n'a pas fait gain d'un ducat ;

Mais vive le canonicat!

Alléluia !

Il lui rapporte force écus, Qu'il veut offrir au dieu Baccbus, Ou bien en faire des c

Allcluia!

La Fontaine n'était pas en reste avec ses amis pour la joie et les fredaines. De tempérament vigoureux, de complexion aimable, facile aux tendres épanchements , prompt à s'enflammer, prompt à s'éteindre, à Reims comme à Château-Thierry il courut quelques aventures; l'écho en retentit, çà et là, dans ses œuvres, sans jamais trahir un nom de femme. Faut-il penser que, dès lors, avec son indolence incorrigible, n'apportant pas plus de volonté à diriger sa vie qu'à tenir droit son grand corps déhanché, aussi incapable d'obstination dans la poursuite que de résistance à une tentation, il s'adressait volontiers à des beautés faciles? Rien, en tout cas.

dans ses confidences, ne donne l'idée soit d'une passion violente, soit d'une liaison suivie, encore moins d'un roman sentimental et douloureux comme celui de Maucroix avec Mlle de Joyeuse. Là-dessus, d'ailleurs, il n'essaiera jamais ni de se tromper, ni de nous tromper; la modestie de ce brave garçon égale sa discrétion ; il n'adresse point de madrigaux à des déesses invisibles, il ne s'enivre pas et ne nous étourdit point de désespoirs imaginaires.

C'est dans les jouissances assez banales de cette vie libre, fort débraillée, que le jeune Champenois contracta ce goût d'indépendance, ces habitudes de songerie, de franc penser et de franc parler, d'incurie pour ses affaires et dans sa personne, qui devaient détonner, plus tard, si étrangement, dans le monde réglé et compassé où il fréquenterait. Dès lors il se forme en Champagne et à Paris une légende autour de cet original, « ce garçon de belles-lettres, qui fait des vers et qui est un grand rêveur ». Ses distractions singulières et ses histoires galantes amusent les belles compagnies en attendant que ses contes les enchantent. On se redisait, notamment, sous cape, une certaine escapade avec Mme la lieutenante générale de Château-Thierry, qui était des plus salées et digne de la plume de Boccace ou de Rabelais. Quant à ses étourderies, on ne les comptait plus. Un jour son père le charge d'une commission urgente et grave pour un procès. Jean sort, rencontre un ami qui se rend à la Comédie et lui demande où il va et s'il n'a rien à faire : « Rien du»

tout », dit Jean. Il suit Tami au théâtre et oublie l'afFaire. Une autre fois, il part pour Paris, portant à Tarçon de sa selle un gros sac de dossiers importants. Le sac, mal attaché, tombe en route; un passant le ramasse et court après le cavalier, qui bayait aux rimes : « N'avez-vous rien perdu ? — Rien. — A qui donc ce gros sac? — Ah! c'est à moi, et il y va de tout mon bien. » Une autre fois, cité à une audience, il s'arrête chez un ami, lit des vers, oublie l'heure, trouve le tribunal fermé, et se console en disant qu' « il était bien aise de n'avoir plus rencontré personne, qu'aussi bien il n'aimait point à parler ni à entendre parler d'affaires ». L'horreur des affaires est en effet un des traits constants de son caractère. Ce n'est point qu'il ne s'y entendît fort bien, lorsqu'il voulait s'en donner la peine, pour régler avec des parents ou obliger des amis, ainsi que le prouve une innombrable quantité de pièces et de dossiers conservés encore chez les notaires de Château-Thierry; mais, en général, lorsqu'il s'agissait de lui-même, sa négligence était incorrigible.

Ce qu'il est facile de démêler, à travers tous ces commérages, c'est que le jeune homme, dès lors, redoutait et fuyait tout ce qui le pouvait détourner de sa rêverie voluptueuse, et que la seule passion dont il était possédé était la passion poétique. De là à nous le représenter, ainsi qu'on l'a fait, comme un grand balourd, incapable de se conduire, une sorte de niais grossier, d'être instinctif et inconscient, produisant des chefs-d'œuvre sans travail et sans

rt LA FONTAINE.

réflexion, il y a fort loin assurément. La pénétration psychologique des beaux esprits de Paris et de Versailles, accoutumés à analyser des âmes plus compliquées, mais d*une complication spéciale et factice, dans un milieu connu, devait pourtant s'y tromper plus d'une fois. « Un homme, disait La Bruyère, paraît grossier, lourd, stupide; il ne sait pas parler, ni raconter ce qu'il vient de voir : s'il se met à écrire, c'est le modèle des bons contes, ce n'est que légèreté, qu'élégance, que beau naturel et délicatesse dans ses ouvrages. » La peinture, évidemment, est chargée, par goût des antithèses et par besoin d'effet, comme cfelle du vieux Corneille qui la suit. L'étonnement de l'auteur des Caractères^ qui les aime et les admire, n'a pourtant rien déjoué; il ne peut comprendre que ces deux grands hommes soient si mal habiles dans le grand art du temps, l'art de la conversation. Et, de fait, un étrange personnage comme La Fontaine, timide, gauche, hésitant, qui n'écoutait les causeries que lorsqu'elles étaient sérieuses et intéressantes, taciturne, distrait, somnolent, « ne bougeant non plus qu'une souche » dès qu'elles l'ennuyaient, puis quand il se décidait à y prendre part, ne lâchant plus, le morceau, et battant, de tous côtés, les alentours, s'animant, s'échauffant, s'emportant au point d'oublier les heures et les personnes, pouvait paraître fort inconvenant à première vue. Mais combien il était séduisant pour ceux qui le fréquentaient, le savaient comprendre, toléraient ses manies, l'aimaient I A cet égard, il n'y

SA JËLNËSS£ 15

a pas à s'y tromper. L'un de ses biographes les moins clairvoyants, le pauvre abbé d'Olivet, par exemple, qui l'appelle, en propres termes, à cause de son incapacité pratique, un idiot « qui en sa vie n'a fait à propos une démarche pour lui », est obligé d'ajouter : « Cet idiot donnait les meilleurs conseils du monde; autant il était sincère dans ses discours, autant était-il facile à croire tout ce qu'on lui disait ». Ce même d'Olivet, qu'on ne peut taxer d'indulgence, nous apprendrait encore, si nous ne le savions d'ailleurs, qu'entre amis, à table, dans le tête-à-tête, c'était un causeur intarissable, charmant, du meilleur ton, qu'il ne laissait jamais échapper « rien de libre ni d'équivoque », qu'il était « toujours plein de respect pour les femmes », qu'il s'attendrissait lorsqu'il rencontrait a des personnes dans l'affliction », que « non seulement il les écoutait avec grande attention, mais cherchait des expédients et en trouvait ». Si tout cela peut nous donner l'idée d'un distrait, tout cela nous représente surtout un homme de sens et un homme de cœur, qui n'est point banal et qui ne veut pas l'être.

Il faut n'avoir jamais vécu avec des provinciaux de l'Est, Champenois, Lorrains ou Comtois, pour ignorer ce qu'il se cache, d'ordinaire, de finesse et de ténacité sous la bonhomie souriante de ces solides gaillards aux allures distraites ou endormies. Paysans et hobereaux, ^^cats et littérateurs, politiciens et artistes, preSpe tous ceux qui viennent de la région, sont coulés dans le même moule, se res-

semblent et s'enlendent. La Fontaine, bourgeois de naissance, campagnard d'habitudes, homme du monde par ses relations, fut, comme Racine plus tard, une fleur de Champenois. Il s'abandonne, en apparence, détaché et indifférent; au fond, c'est un malin, qui ne perd complètement la tête qu'à bon escient. Lorsqu'il demande, d'un air dégagé, à des gens d'église si saint Augustin avait autant d'esprit que Rabelais, c'est qu'il a peut-être subi les longueurs d'une discussion fastidieuse. Son bas, à ce moment, pouvait bien être à l'envers, comme le lui fit remarquer avec aigreur l'abbé Boileau, mais non pas la cervelle, et sa malignité se réjouissait d'avoir pu couler, sous couleur d'étourderie, légèrement impertinente, ce qui dans son for intérieur lui semblait, à cet instant-là, une vérité. Personne, en réalité, ne détesta plus l'ennui et les ennuyeux, la morgue et les pédants, et chaque fois qu'il s'en put venger doucement, à sa manière, en campagnard patelin, il le fît. Gomment prendre pour une pure distraction sa réponse, au sortir d'un dîner de cérémonie, chez un financier qui l'avait invité pour l'exhiber à ses convives et où, naturellement, il n'avait soufflé mot? « Pourquoi partir si vite? — Je vais à l'Académie. — Mais la séance ne s'ouvre que dans deux heures ! — Je prendrai le plus long. » — Quelle est, dans ce mot comme dans tant d'autres, la part de la naïveté et cell^É^ la raillerie ? Le ton distrait et nonchalant dontIHfes décochait pouvait faire illusion à ceux qui acceptaient, oreilles closes,

sa répulalion ; il est malaisé de croire qu'il n'y eût que de la naïveté.

Une autre légende, non moins absurde que celle d'une étourderie constante, nous représente La Fontaine indifférent à la poésie jusqu'à l'âge de vingtdeux ans. Pour éveiller en lui le démon qui dormait, il aurait fallu, suivant d'Olivet, la lecture h haute voix d'une ode de Malherbe faite dans un salon de Château-Thierry par un jeune officier. Que celte lecture, dans certaines circonstances, ait laissé une trace vive dans la mémoire du poète, c'est possible, mais il y avait bel âge que le jeune homme lisait et rimait, puisqu'il avait quitté l'Oratoire pour ce motif. Il n'aura pas besoin de nous le dire lui-même plus d'une fois :

Que me sert-il de vivre innocemment,

D'être sans fostc et cultiver les Muses?

Hélus! qu'un jour elles seront confuses,

Quand on viendra leur dire en soupirant :

« Le nourrisson que vous chérissiez tant,

Moins pour ses vers que pour ses mœurs faciles,

Qui préférait ù la pompe des villes

Vos antres cois, vos chants simples et doux,

Qui, dès i*enfajice, a vécu parmi vous.,., »

Vraiment, nous n'en saurions douter. Avec son ami Maucroix, avec son parent Pintrel, il s'exerça, de bonne heure, aux jeux de rimes, comme il étudia, avec eux, les auteurs anciens. Qu'il l'ait fait à bâtons rompus, en simple amateur, sans prétentions, sans ambition, cela est probable; que ses compagnons d'étude, moins bien doues que lui, mais plus slu-

dieux, aient exercé sur lui une action utile en le poussant à mettre plus de suite dans ses lectures et dans ses efforts, cela est vraisemblable. En tout cas, c'est durant ces dix grandes années de loisirs, consciemment ou inconsciemment, qu'il prépare son avenir. La traduction de ÏEunuque, de Térence, sa première publication en 1654, si pénible, si laborieuse, montre quelles peines il prenait pour s'assimiler le génie antique et pour se former, à l'exemple de son modèle, un style serré, précis, clair, naturel. L'un de ses conseillers, a ce moment, comme il l'est pour tous les jeunes gens, fut Ovide. Les Métamor~ phases l'enchantèrent. Le vent était alors aux longs poèmes; il rêva, lui aussi, de faire des épopées, mais des épopées amoureuses. U Adonis, les Filles de Minée, Philéinon et Baucis datent, en grande partie, de cette époque. Malgré le soin avec lequel il les termina et corrigea, d'une main plus sûre, dans sa maturité, il est facile d'y retrouver la première trame sous les retouches postérieures; dans les Filles de Minée y les sutures et ratures sautent aux yeux. Quelques pièces dans les Fables et les Contes furent, aussi, composées ou ébauchées à cette époque; ce sont celles, comme Le meunier, son fils et l'dne (faite pour Maucroix, lorsqu'il hésitait à prendre les ordres), qui affectent un certain air de poème ou celles qui trahissent une imitation timide et incertaine du vieux langage. En tout cas, il perdit moins son temps, même alors, qu'il ne se plut toujours à le dire et le laisser dire, et lorsqu'il publia V Eu-

nuque, il était déjà mieux armé que la plupart de ses contemporains, par un commerce assidu, dans la solitude, avec les grands écrivains de Tanliquité, comme avec les maîtres conteurs, français et italiens, du Moyen Age et de la Renaissance. Sa curiosité était très ouverte. Tous les romans d'aventure et d'amour, anciens et modernes, le ravissaient, surtout d*Urfé, avec son Astréc, « œuvre exquise ».

Étant petit garçon^ je lisais son roman Et je le lis encore ayant la barbe grise.

Ses tiroirs étaient, en outre, bourrés de projets et d'ébauches. Il était donc tout à fait en état de se présenter dans le monde littéraire à Paris lorsque l'occasion s'en présenterait, et il la désirait.

Chemin faisant, il s'était marié, ou plutôt on l'avait marié. Son père, en bourgeois prudent, voulant l'établir, lui avait transmis sa charge de maître des eaux et forêts et choisi une femme, Marie Héricart, fille du lieutenant criminel de la Ferté-Milon. Jean avait pris la charge et accepté la femme « par complaisance », sans trop regarder ni à l'une, ni à l'autre. Une chanson qu'on a retrouvée dans les papiers de Maucroix, faite à Reims « peu de jours avant ses noces », montre avec quel sérieux il les voyait venir :

Monsieur de La Fontaine,

Caressant un soir Mimi,

Disait : Vos fièvres quartaincs. ..

Et l'éditeur n'a pas osé publier le reste, tant c'est édiGant! Ni la fonction, ni la femme ne furent d'ailleurs pour lui causes de grands soucis ; il les négligea autant Tune que l'autre, non de parti pris, mais par nonchalance, puis finit, à la longue, par les abandonner l'une et l'autre, sans brusquerie, par lassitude, presque sans s'en apercevoir. Il resta maître des eaux et forêts jusqu'en 1672, non sans avoir parfois reçu, de Colbert, quelques admonestations sur sa gestion; il continua la vie commune avec sa femme, d'une façon intermittente, jusqu'aux abords de la vieillesse, puis, résidant à Paris, l'oublia complètement.

En tout cas, on ne saurait se faire illusion sur la façon singulière dont il comprit jusque-là ou observa ses devoirs de mari. Les aveux qu'il laisse, de temps à autre, échapper lui-même, ne permettent pas do s'y tromper. Les deux familles, en bâclant ce mariage, n'y avaient vu, comme d'ordinaire, que leurs convenances, ne tenant compte ni des caractères ni des âges. A ce grand diable échappé qui amusait la Champagne de ses fredaines, impatient de toute règle, incapable de se conduire, on confiait une jolie fillette, qui n'avait pas encore quinze ans, et qui apportait, en dot, plus d'illusions encore que de rentes. Pour achever l'éducation de celte enfant, il eût fallu une maturité que, malgré ses vingt- sept ans, notre poète n'avait pas. Mlle Hcricart, à coup sûr, n'était pas sans défauts; nous ne sommes guère en situation, à une telle distance, d'analyser dans quelle

mesure les imperfections de son caractère purent justifier rindifférence de son mari. Si l'on s'en rapporte à d'Olivet, « elle ne manquait ni d'esprit, ni de beauté, mais, pour l'humeur, tenait fort de M^ame Honesta » (la prude revêche du conte de Belphégor). Si l'on écoute la famille, elle élait « du caractère le plus doux, le plus complaisant et le plus liant ». Si l'on prête l'oreille à cette mauvaise langue de Tallemant, « c'est une coquette qui s'est assez mal gouvernée depuis quelque temps » et que l'indifférence de son mari fait « sécher de chagrin ». En réalité, tous les témoignages contemporains sont plutôt favorables à Mme de La Fontaine, et, s'ils diffèrent sur Tappréciation de ses qualités, ils s'accordent, au moins, sur doux points : c'est que son mari la négligea très vile et très ouvertement (« il est amoureux où il peut »), c'est qu'il mena avec une incurie inconcevable les affaires financières de la communauté, se conlenlant, pour toule administration, de vendre de temps à autre quelque lopin de terre, « mangeant son fonds avec son revenu ». La séparalion de biens fut prononcée en 1659. Il n'y en eut point d'autre. Les choses se traînèrent cahin-caha durant une quarantaine d'années, jusqu'à ce que la vieillesse isolât tout à fait les époux mal assortis, l'un à Paris, l'autre à Châleau-Thierry. « Il s'éloignait de sa femme le plus souvent et pour le plus longtemps qu'il pouvait, mais sans aigreur et sans bruit. »

Nous n'avons, sur lei i)remiers temps de cette

étrange union, d'autres renseignements qu'une phrase de Tallemant : « Sa femme dit qu'il rêve tellement qu'il est quelquefois trois semaines sans croire d'être marié », mais La Fontaine lui-même s'est chargé de nous en donner, çà et là, de plus circojistanciés sur ceux qui suivirent. Les seules lettres à sa femme qui nous aient été conservées, celles qu'il lui écrivit durant son voyage à Limoges, en 1663, après quinze ans de mariage, jettent des jours singuliers sur ses façons de penser et d'agir en ménage. On y constate que l'incompatibilité d'humeur entre les deux époux provenait comme il arrive fréquemment, bien plus d'une similitude dans les goûts que d'une hostilité dans les caractères et que celte dangereuse similitude était développée par le mari même avec une étourderie et une inconscience dont il devait porter la peine. Chose bien curieuse, en effet, mais si naturelle! Savez-vous ce que lui, le dépensier, le rêveur, le distrait, le rimeur reproche surtout à sa femme? Son indifférence pour les soins domestiques, sa passion pour la lecture. Son égoïsme de grand enfant qui, ayant toujours besoin d'être gouverné, dut s'en remettre toujours, pour la vie quotidienne, à la tutelle la plus proche et la moins pesante, perce là avec une terrible naïveté. Il est désolé, tout comme Ghrysale, que Mlle Je La Fontaine ne soit pas une excellente ménagère : « Vous ne jouez, ni ne travaillez, ni ne vous souciez du ménage, et, hors le temps que vos bonnes amies vous donnent par charité, il n'y a que les romans qui vous divertissent.

G*est un fond bien épuisé. Vous avez lu tant de fois les vieux que vous les savez ; il s'en fait peu de nouveaux et, parmi ce peu, tous ne sont pas bons; aussi vous demeurerez souvent à sec. » Il est donc bien résolu à faire de sa femme une personne sérieuse, et, lui-même, commence à prêcher d'exemple; il dompte, non sans effort, sa propre paresse, il lui rédige de longues relations, à chaque étape : « Considérez l'utilité que ce vous serait si, en badinant, je vous avais accoutumée à l'histoire, soit des livres, soit des personnes; vous auriez de quoi vous désennuyer toute votre vie.... » Quel excellent professeur! Malheureusement, la leçon ne dure pas. Une minute après, il s'épouvante lui-même des résultats qu'il pourrait obtenir. Si son écolière allait trop apprendre et devenir ennuyeuse ! « Pourvu, ajoute-t-il, que ce soit sans intention de rien retenir, moins encore de rien citer. Ce n'est pas une bonne qualité pour une femme d'être savante; et c'en est une très mauvaise d'affecter de paraître telle. » Il était un peu tard pour changer, chez la jeune femme, une direction de goûts qu'il avait sans doute encouragée le premier. Sa femme était-elle, vraiment, romanesque et pédante? L'avait-elle impatienté en se mêlant de lui donner des conseils littéraires? On serait tenté de le croire en voyant. Tannée précédente, le jeune Racine, exilé à Uzès, prier son tolérant Mentor de joindre, à ses propres avis sur le petit poème des Bains de Vénus, les observations critiques de sa savante moitié : « Je fais la même prière à votre

académie de Château-Thierry, surtout à Mlle de La Fontaine. Je ne lui demande aucune grâce pour mes ouvrages; qu'elle les traite rigoureusement. » La dame avait' donc une réputation de bas-bleu autorisé et sévère, et l'académie se tenait dans son salon. Or on sait ce que La Fontaine pensa toujours de la critique; nous ne sommes point surpris qu'au lieu de la trouver installée chez lui, il eût préféré un dîner cuit à point.

Mme de La Fontaine était lettrée, peut-être trop lettrée ou trop mal, au gré de son mari. En tout cas, elle n'était point prude, si l'on en juge par la nature des confidences que lui faisait son correspondant. Si elle avait des dispositions à la jalousie, elle trouvait, en vérité, de quoi les entretenir. Un célibataire en voyage ne raconte pas plus gaîment à un camarade de plaisirs ses bonnes fortunes ou ses envies de bonnes fortunes. Cela commence àBourgla-Reine et ne cesse pas, durant vingt jours, jusqu'à Limoges. Dans le carrosse du départ, « point de moines, mais en récompense trois femmes. Parmi les trois femmes, une Poitevine qui se qualifiait comtesse; elle paraissait assez jeune et de taille raisonnable, témoignait avoir de l'esprit, déguisait son nom, et venait de plaider en séparation contre son mari : toutes qualités de bon augure, et j'y eusse trouvé matière de cajolerie, si la beauté s'y fût rencontrée, mais sans elle rien ne me touche ; c'est à mon avis le principal point : je vous défie de me faire trouver un grain de sel dans une per-

sonne à qui elle manque. » Pour ne point perdre son temps avec la Poitevine, il s'informe, auprès d'elle, des belles personnes qu'il peut y avoir à Poitiers; il y a notamment deux femmes galantes, la Bariguy et la Landru^ dont les aventures lui mettent l'eau à la bouche : « Poitiers, ville mal pavée, pleine d'écoliers, abondante en palais et en moines. Il y a en récompense nombre de belles, et l'on y fait l'amour aussi volontiers qu'en lieu de la terre.... j'eus quelque regret de n'y point passer; vous en pourriez aisément deviner la cause. » Sous les ombrages de Bellac « il se plairait extrêmement à avoir une aventure amoureuse ». Dans une auberge de Bellac, il cajole la fille du logis qui porte une jolie coiffure, « une espèce de cale à oreilles, des plus mignonnes, et bordée d'un galon d'or large de trois doigts. La pauvre fille, croyant bien faire, alla quérir sa cale de cérémonie pour me la montrer. Passé Ghavignac, l'on ne parle quasi plus français; cependant cette personne m'entendit sans beaucoup de peine. Les fleurettes s'entendent partout et ont cela de commode qu'elles portent avec elles leur trucheman. Tout méchant qu'était notre gîte, je ne laissai pas d'y avoir une nuit fort douce. Mon sommeil ne fut nullement bigarré de songes comme il a coutume de l'être; si pourtant Morphée m'eût amené la fille de l'hôte, je pense bien que je ne l'aurais pas renvoyée; il ne le fit point, et je m'en passai. » Et c'est sur ce ton vif et enjoué de galant badinage que continue, jusqu'au bout, cette correspondance ori-

ginale et amusante qui s'annonçait, au début, comme un cours d'histoire.

Non, à coup sûr, Mme de La Fontaine n'était pas une bégueule. Il semble même que son mari l'avait aguerrie depuis longtemps à toutes sortes de libertés en fait de livres et d'œuvres d'art. Parmi les statues antiques du château de Richelieu, qu'il lui énumère complaisamment, il signale « une dame grecque, une autre dame romaine, avec une autre sortant du bain. Avouons le vrai; cette dame sortant du bain n'est pas celle que vous verriez le moins volontiers. Je ne saurais vous dire comme elle est faite, ne l'ayant considérée que fort peu de temps. » La vue des Esclaves de Michel-Ange, qu'il admire et comprend d'ailleurs avec une intelligence d'artiste, lui inspire une allusion, assez inattendue dans la bouche d'un mari, à la puissance séductrice de sa femme : « Il m'est impossible de tomber sur ce mot d'esclave, sans m'arrêter : que voulez-vous? chacun aime à parler de son métier, ceci soit dit sans vous faire tort. Pour revenir à nos deux captifs, je pense bien qu'il y a eu autrefois des esclaves de votre façon qu'on a estimés; mais ils auraient de la peine à valoir autant que ceux-ci. » Est-ce un souvenir personnel, un aveu fugitif d'une séduction subie, dont il aurait souffert et qui n'a pas duré ? Serait-ce une allusion à des coquetteries vis-à-vis d'étrangers? Si débonnaire, si étranger à la jalousie, ajoutons même, si indifférent et si tolérant, que fût cet époux vagabond, on a quelque peine à croire à une

semblable impertinence dans une lettre qui devait probablement passer sous les yeux de tout le petit cercle de Château-Thierry. Un peu plus loin, il semble encore, par allusion, se plaindre de la froideur de leur union. Il est à Ghâtellerault, chez un parent octogénaire, mais de verte allure, « qui demeure encore onze heures à cheval sans s'incommoder », un de ces Pidoux « qui ont du nez, et abondamment ». Ce beau vieillard, « qui s'est marié plus d'une fois », fait l'admiration de son petit-neveu, a La femme qu'il a maintenant est bien faite et a certainement du mérite. Je lui sais bon gré d'une chose, c'est qu'elle cajole son mari, et vit avec lui comme si c'était son galant. Il y a ainsi d'heureuses vieillesses, à qui les plaisirs, l'amour et les grâces tiennent compagnie jusqu'au bout; il n'y en a guère, mais il y en a. » 11 voit beaucoup d'enfants dans la maison, mais dédaigne de les compter, « son humeur n'étant nullement de s'arrêter à ce petit peuple ». Une seule des grandes filles l'intéresse, parce qu'elle est encore charmante , quoique défigurée par la petite vérole, et il regrette, en psychologue curieux, de ne point séjourner à Ghâtellerault, car il aurait été « bien résolu de la tourner de tant de côtés, que j'aurais découvert ce qu'elle a dans l'âme, et si elle est capable de passion secrète ». Pour un bonhomme qui va se faire prendre, à Paris, pour un naïf et un gobe-mouches, voilà qui n'est pas mal. Quel malheur que presque tout le reste de la correspondance intime de La Fontaine, soit avec Mau-

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croix, soit avec Racine, ait disparu, probablement anéantie par des scrupules dévots; comme elle nous en dirait long sur la mobilité de ses impressions, leur vivacité et leur originalité !

On voit de reste, par tous ces traits, combien notre homme avait peu des qualités nécessaires à un mari. Il n'avait pas de vocation plus déterminée pour la paternité, et, comme son sentiment du devoir, sur ces deux points, ne paraît jamais avoir dépassé le sentiment des convenances, il fut un père médiocre autant qu'un médiocre époux. Nous avons vu avec quel mépris il parle du petit peuple qu'il trouve chez son parent de Ghâlellerault et il ne cessera jamais d'avoir pour les enfants l'indiOerence égoïste du célibataire qui déteste le bruit. A cette époque, il a un fils de dix ans, et il n'y pense qu'une fois, dans sa première lettre, en quittant Paris, à Glamart. « Faites bien mes recommandations à votre marmot, et dites-lui que j'amènerai de ce pays-là quelque beau petit chaperon pour le faire jouer et pour lui tenir compagnie. » L'enfant ne sera qu'un prétexte pour embaucher une jolie servante. Si l'on en croyait les anecdotiers contemporains (mais nous savons combien il s'en faut défler!), le père aurait poussé l'inconscience jusqu'à ne plus reconnaître son fils, plus tard, lorsqu'il le rencontrait par hasard. Il s'en rapporta à ses amis, à Maucroix, au président du Ilarlay, pour l'élever et pour le caser. Charles de la Fontaine semble aveir subi les conséquences de cette éducation de hasard; ce fut un

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homme médiocre auquel on procura, dans son âge mûr, à Jroyes, un emploi dans les aides, « qui fut entre ses mains précisément ce qu'il aurait été entre les mains du père ». En tout cas, nous ne les trouvons ni lui, ni sa mère, auprès de La Fontaine durant ses dernières maladies, pas même à son lit de mort.

La Fontaine n'eut-il jamais conscience de ses torts envers sa femme? Ne se repentit-il jamais de ses légèretés? Il était, au fond, trop bon pour n'en pas souffrir et trop sincère pour ne pas le dire. Les aveux lui échappent fréquemment. Celui qui a écrit Philémon et Baucls n'avait pas un cœur sec; une larme coule dans plus d'un vers !

Pour peu que des époux séjournent sous leur ombre, Ils s'aiment jusqu'au bout malgré TefFort des ans. Ah! si.... Mais autre part j'ai porté mes présents.

Dans les Contes même, il y pense plus d'une fois :

Le nœud d'hymen doit être respecté, Veut de la foi, veut de l'honnêteté....

Je donne ici de beaux conseils sans doute :

Les ai-je pris pour moi-même ? Hélas ! non.

Mais combien ces apparences de remords étaient fugitives, combien ces soupirs étaient passagers! L'extrême besoin d'indépendance et d'impressions changeantes qui était le fond de l'homme, lui faisait bien vite repousser jusqu'au souvenir d'une chaîne qui lui avait tant pesé. Il touchait à ses soixantedix ans, qu'il conservait encore sur le mariage les

idées particulières qu'il avait appliquées avec tant de succès :

Je soutiens et dis hautement

Que l'hymen est bon seulement

Pour les gens de certaines classes ; *

Je le souffre à ceux du haut rang,

Lorsque la noblesse du sang,

L'esprit, la douceur, et les grâces,

Sont joints au bien; et lit à part.

Il me faut plus à mon égard.

Eh quoi ? De l'argent sans affaire,

Ne me voir autre chose à faire,

Depuis le matin jusqu'au soir,

Que de suivre en tout mon vouloir,

Femme, de plus, assez prudente

Pour me servir de confidente ;

Et, quand j'aurais tout à mon choix,

J'y songerais encor deux fois.

La publication de l'Eunuque en 1654 dut entrer pour quelque chose dans le relâchement des liens fragiles qui unissaient depuis sept ans déjà ces deux époux, encore si jeunes, mais si fatigués l'un de l'autre. Toute médiocre qu'elle fût, l'œuvre attira l'attention sur l'auteur; on parla de lui à Paris, ses amis s'employèrent pour qu'il y vînt prendre sa place au milieu des jeunes hommes qui commençaient à se pressentir et à se grouper vis-à-vis de l'Hôtel Rambouillet. Justement, à ce moment, La Fontaine était non moins harcelé par les embarras d'argent que fatigué par son intérieur. Son frère aîné qui lui avait, donné tous ses biens, sous la seule réserve d'une rente viagère, effrayé par ses dilapidations, était revenu sur sa générosité. Il allait

incessamment être obligé, en 1656, de vendre à son beau-frère une de ses meilleures fermes; la famille sollicitait sa séparation de biens avec sa femme; son père qui allait bientôt mourir, en 1658, s'apprêtait à lui laisser des affaires fort compliquées et embarrassées. Le meilleur de son temps se passait chez les notaires, les avocats, les huissiers, le reste dans un intérieur où on lui faisait la moue, sinon des scènes et des remontrances. S'échapper vers Paris, y rester le plus longtemps et le plus souvent possible, se dérober en sourdine à tous ces tracas, ne serait-ce pas le bonheur? Un homme de lettres sans situation et sans fortune n'avait alors d'autre ressource que d'accepter la protection d'un grand seigneur. Le plus haut personnage du moment, après le jeune roi, presque autant que le jeune roi, c'était le magnifique surintendant Fouquet : on présenta La Fontaine à Fouquet.

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