CHAPITRE II
Avec le caractère que nous lui connaissons, rien d'étonnant que La Fontaine se soit laissé faire, lorsque l'oncle de sa femme, Jahnart, homme excellent et serviable, qui l'avait déjà obligé de ses conseils et de sa bourie en mainte occasion, lui proposa de le recommander à son patron, procureur général en même temps que surintendant, auprès duquel il remplissait les fonctions de substitut. La générosité de Fouquet était proverbiale, la grâce dont il accompagnait ses libéralités ne Tétait pas moins. Corneille, Brébeuf, Benserade, Bois-Robert, Gombaut, Charles Perrault, les plus illustres de l'Académie, s'honoraient d'être ses clients. « Il m'a donné une pension sans que je la lui aie demandée! » s'écrie, reconnaissant, le pauvre cul-de-jatte Scarron sur son lit de douleur. Le surintendant se connaissait en
hommes; il flaira, du premier coup, la valeur du Champenois sous ses allures empruntées. Aussi avisés l'un que l'autre, de même humeur gaie et libre, le protecteur et le protégé s'entendirent vite, à demi-mots, en souriant. Le poète présenta son Adonis, le financier promit une pension.
En apportant dans la petite cour de Saint-Mandé et de Vaux, comme spécimen de son savoir-faire, une façon de poème épique, le nouveau venu se conformait au goût régnant, qui allait bientôt faire place à de nouvelles modes. Presque tous les tenants de l'ancienne école poétique, celle de Louis XIII et de la Régence, plus ou moins malherbisés, mais se rattachant encore, par l'habitude ou le regret, au mouvement antérieur du xvi^ siècle, venaient de livrer à la désillusion publique leurs essais malheureux de vastes épopées. Le Moïse de Saint-Amant en 1651, le Saint-Louis du P. Lemoyne en 1653, VAiaric de G. de Scudéry en 1654, la Pucelle de Chapelain en 1656, le Cloçis de Desmarets en 1657, avaient, coup sur coup, accablé la patience des plus vigoureux lecteurs. L'Adonis, de proportions moins ambitieuses, d'un style moins enflé, dut paraître un soulagement inattendu. Si ce- petit ouvrage, inégal et incertain, n'a pas de quoi nous faire regretter que La Fontaine n'ait pas été encouragé, par. les événements, à suivre la voie périlleuse dans laquelle ses prédécesseurs venaient de s'embourber, on doit pourtant y remarquer une aisance et une rapidité dans le récit, une élégance pittoresque dans la des-
cription, un sentiment de proportion, d'harmonie, d'unité qui révélaient mieux qu'un docile élève de Malherbe, qui annonçaient un succdsseur sage et réfléchi de la Renaissance, un interprète ému et libre de Tantiquilé. h'' Adonis est un des morceaux qu'André Ghénier devait lire plus tard avec le plus de profit. On y retrouve déjà, non seulement des vers descriptifs, d'une couleur douce et fine, à la façon des Grecs, mais aussi leur enthousiasme tendre et profond pour la nature et pour la beauté que personne ne devait plus, dans l'intervalle, exprimer d'un langage si suave et si harmonieux :
Je n'ai jamais chanté que l'ombrage des bois, Flore, Echo, les Zéphirs et leurs molles haleines, Le vert tapis des prés et l'argent des fontaines.
Rien ne matique à Vénus, ni les lis, ni les roses, Ni le mélange exquis des plus aimables choses, Ni le charme secret dont l'œil est enchanté, Ni la grâce, plus belle encor que la beauté»
Quoi ? vous quittez les cieux et les quittez pour moi !
Il me serait permis d'aimer une immortelle!
— Amour rend ses sujets tous égaux, lui dit-elle;
La beauie'j dont les traits^ même aux dieux^ sont si douXj
Est quelque chose encor de plus divin que nous.
Ni Pétrarque, ni Ronsard, n'eussent mieux dit, et le froid Malherbe ne connaît pas ces extases délicates. Si l'on pense, d'autre part, que le jeune Racine, âgé de dix-huit ans, terminait alors à peine ses études, on doit reconnaître, sur ce point comme sur d'autres, à La Fontaine des mérites de précurseur et d'initiateur que sa personnalité modeste et
effacée a trop fait oublier. N'est-ce pas dans V Adonis que se trouvent aussi ces vers sur la volupté, d'une mélancolie si anxieuse, qu'on croit entendre le plus sincère et le plus délicat des poètes contemporains ?
O vous, tristes plaisirs où leur âme se noie, Vains et derniers efforts d'une imparfaite joie ^ Délicieux moments, vous ne reviendrez plus !
Ces beaux vers ne pourraient-ils servir d'épigraphe aux Vaines Tendresses'^ Et, lorsque La Fontaine, un peu plus tard, relisait, avec attendrissement, cette œuvre de jeunesse, n'avait-il pas quelque raison de regretter le noble enthousiasme qui l'animait alors ? « Quand j'en conçus le dessein, dit-il, j'avais plus d'imagination que je n'en ai aujourd'hui. Je m'étais toute ma vie exercé en ce genre de poésie que nous nommons héroïque; c'est assurément le plus beau de tous, le plus fleuri, le plus susceptible d'ornement, et de ces figures nobles et hardies qui font une langue à part, une langue assez charmante pour mériter qu'on l'appelle la langue des Dieux. » La déclaration est intéressante, mais nous n'en avions pas besoin pour savoir qu'à ce moment La Fontaine, nourri de Virgile, d'Ovide, de Platon, était sorti de sa petite ville avec des ambitions plus hautes que celles d'un conteur de grivoiseries pour les désœuvrés ou de moralités pour les enfants. La plupart des ouvrages qu'il entreprit alors, dont beaucoup sont restés inachevés, ont un souffle de gravité et de grandeur qui suffit à les dater. Par malheur, il arri-
3f> LA FONTAINE.
vait trop tard. Après cette avalanche d'épopées artificielles, après les querelles puériles de Job et à'Uranie, on était las des pédants, et l'on commençait à se défier de toute littérature solennelle et grave.
C'était un comédien errant, un certain Molière, dont les farces avaient amusé le Languedoc, qui attirait, pour l'instant, l'attention : les Précieuses ' ridicules (1659) allaient bientôt sonner le glas de l'Hôtel Rambouillet. On parlait aussi d'un jeune robin qui colportait, par la ville, des fragments de satires mordantes dans lesquelles le grand Chapelain lui-même était impitoyablement conspué. Il y avait, de toutes parts, un retour vers la réalité, la simplicité, la gaieté, qui n'était guère favorable à une rénovation du poème élégiaque ou pastoral. La Fontaine, essentiellement malléable et sensible, comme pas un, à toutes les variations d'atmosphères, tâta les cordes de sa lyre; il sentit que la note poétique ne trouvait plus d'écho, il fit tinter la note plaisante. L'un de ses premiers succès dans le Salon de Fouquet fut une épître,plus que risquée, en style marotique, à une « fort honneste dame » de religieuse, celle-là même, dit-on, avec laquelle il avait été surpris, en étrange posture, dans le logis conjugal :
Très révérende mère en Dieu Qui révérende n'êtes guère, Et qui moins encore êtes mère, On vous adore en certain lieu....
C'est là qu'on trouve ces vers cités dans tous les traités de versification comme exemples d'un rythme
leste et pétulant et qui s'adressent aux appas de la nonne :
Que les champs libres on leur laisse
Un peu,
Je gage Qu'on verra, s'ils sortent de cage,
Beau jeu.
Ce badinage indécent fit oublier Adonis. Mme de Sévigné le colporta partout avec enthousiasme, plaçant l'auteur « entre les Dieux ». La Fontaine, pour remercier la marquise, lui adressa un dizain dans un style plus marotique encore. Le sort en était jeté. Des deux génies qui sommeillaient dans l'âme encore incertaine du poète docile et mobile, le génie atlique et le génie gaulois, c'était le dernier, le génie gaulois, charmant mais léger, libre mais sans scrupules, qu'allait d'abord éveiller et toujours encourager le goût fatigué de la société vaniteuse et distraite dans laquelle il allait vivre.
Il est possible que, personnellement, Fouquet, amateur d'esprit curieux et ouvert, fût disposé à encourager, chez son protégé, des tentatives d'un ordre plus élevé, mais le cercle de ses clients et adulateurs n'en cherchait pas si long. C'était, pour des oisifs, une bonne fortune de mettre la main sur unrimeur si adroit, tournant la pièce de circonstance avec une désinvolture si piquante et une pointe de grivoiserie si finement aiguisée. 11 fallut que le poète prît, en vers, l'engagement de payer réguliè- ' rement, tous les trois mois, la rente poétique que le
surintendant réclamait « pour le soin qu'il prenait de faire valoir ses vers ». C'étaient les quittances des termes de sa pension. A la Saint-Jean, ce seront des madrigaux,
Courts et troussés, et de taille mignonne.
Longue lecture en été n^est pas bonne.
A l'automne, pendant les vendanges, quelques menus vers :
Ne dites point que c'est menu présent :
Ces menus vers sont en vogue à présent.
Au 1er janvier, une ballade. A Pâques, le jour saint, ce jour-là seulement, une poésie sérieuse :
Pour acheyer toute la pension, Quelque sonnet plein de dévotion.
Ce terme-là pourroît être le pire :
On me voit peu sur tels sujets écrire.
Et le surintendant tenait sa comptabilité avec un soin rigoureux ! Quand son débiteur le faisait attendre, il le relançait; quand il ne lui donnait pas bonne mesure, il se plaignait. En 1660, il lui sembla que trois madrigaux, c'était trop peu. A quoi Jean lui répondit, de ce ton goguenard et patelin qu'il excellait déjà à prendre pour faire avaler aux gens d'étonnantes impertinences et de dures vérités, que, si ce n'était pas le compte de son créancier, c'était son compte à lui; qu'en ces sortes de marchandises, c'est la qualité et non le
volume qui importe, et que, lorsque les vers sont bons, tout homme intelligent, « tout prud'homme »
Les prend au poids au lieu de les compter.
Toutes ces fournitures trimestrielles nous ont été conservées. Si minces qu'elles fussent, notre apprenti courtisan, Tâme trop pleine encore de plus hauts rêves longtemps suivis dans les sentiers silencieux des prairies et des bois, ne les fabriquait qu'à contre-cœur et ne les livrait qu'à la dernière extrémité. Presque toutes , péniblement martelées , exhalent l'ennui et l'effort. Gomme il se bat les flancs pour trouver des sujets! C'est une Ode à Madame la Sur intendante sur ce quelle est accouchée avant terme y dans le carrosse^ en revenant de Toulouse, une autre sur la Paix des Pyrénées, une troisième sur le Ma^ riage de Madame, Quand il ne trouve rien, il fait une ballade qu'il intitule carrément Pour le premier terme ou Pour le second terme, A ce second terme, il n'y tient plus, il déclare qu'il sue, qu'il est en eau, qu'il est à bout, et prend pour refrain :
Promettre est un, et tenir est un autre.
Il gâche sa besogne avec tant d'étourderie qu'en complimentant la surintendante sur son dernier accouchement il lui arrive d'oublier le nombre de ses enfants. Il la félicite d'être « mère de deux Amours », lorsqu'il y en avait déjà trois. La légèreté était un peu forte et l'on en rit beaucoup ; mais que
ko LA FONTAINE.
de fantaisies et de hardiesses ne passe-t-on point à un distrait de ce calibre ?
Par le ton qui règne dans toutes ces poésies de commande, aussi bien que dans les épîlres ou lettres adressées à Fouquet, nous pouvons juger de la nature des rapports qui s'étaient établis entre le protégé et le protecteur. Dans l'état de nos mœurs littéraires qui ne sont pas meilleures peut-être, mais qui sont différentes, nous avons quelque peine à nous imaginer une semblable situation sans un avilissement honteux de l'obligé. Il est bien certain que dès celte époque il se trouvait, parmi les écrivains, certaines âmes plus fières auxquelles répugnaient ces apparences de servitude, et qui s'efforcèrent de vivre indépendants, mais ce furent de rares exceptions. La faiblesse de caractère qui n'avait permis à La Fontaine de diriger convenablement ni son ménage ni ses affaires, le livrait plus que tout autre, sans défense, à un genre de séduction, qui, dans les idées du temps, était un honneur pour l'écrivain qui en était l'objet. 11 n'y a guère de poète, à ce moment, qui ne soit pensionné par quelqu'un, roi, prince ou grand seigneur, et celui-là seul en reste avili qui s'est abaissé lui-même par l'humilité de son allure ou l'excès de ses flatteries. Alors, comme aujourd'hui, tant valait l'homme, tant valait l'usage, et la mendicité littéraire n'était ni plus ni moins ignoble pour s'exercer vis-à-vis de hauts personnages, que pour être pratiquée dans les antichambres officielles, les officines
LA FONTAINE ET FOUQUET, 4î
de librairies, les coupe-gorge du journalisme. La Fontaine, sous ce rapport, ne fut meilleur ni pire que la plupart de ses contemporains. 11 flatta Fouquet, il le flatta démesurément, comme il devait flatter plus tard, successivement, et plus démesurément encore, Mme de Montespan et Mme de Fontanges, le roi et Golbert, le dauphin et les bâtards. Hélas! qui n'en faisait pas autant, et, en fin de compte, qui cela trompait-il? Ce qu'il y a de remarquable dans ces flatteries obligatoires que La Fontaine adressait aux grands, c'est qu'elles sont le plus souvent d'une maladresse qui accuse sur-le-champ son embarras. Lui si délicat et si fin lorsqu'il dit ce qu'il pense, il perd toute grâce et tout charme lorsqu'il se force et s'afiecte; sa gaucherie à exécuter toute besogne imposée fait encore, en quelque sorte, l'éloge de sa sincérité.
Avec le surintendant, il se mit vite à l'aise, car il l'aima réellement, comme il aima tous ceux qui lui passaient ses manières distraites et ses inégalités d'humeur et qui le laissaient vivre à sa guise. Il retrouvait sans doute, dans le magnifique et libéral surintendant, cette bienveillance familière qui, chez François P"", déliait la langue de son aïeul Marot, et il en profitait, comme lui, avec la même désinvolture, pour traiter d'égal à égal, pour reprendre son rang, et, au besoin, lancer de droite et de gauche, tout en montrant patte de velours, tout en somnolant et en ronronnant, quelques coups de griffe, en souvenir des humiliations reçues et des sottises mal digérées.
L'épître dans laquelle il se plaint d'avoir fait le pied de grue, en attendant Fouquet, dans sa galerie d'antiquités à Saint-Mandé, est un modèle de persiflage qui suppose autant d'esprit chez le patron pour l'entendre que chez le protégé pour se le permettre :
J'eus le cœur gros, sans vous mentir,
Un demi-jour, pas davantage,
Car enfin ce serait dommage
Que, prenant trop mon intérêt,
Vous en crussiez plus qu'il n'en est....
Et il lui demande un autre rendez-vous.
Je ne serai pas importun, Je prendrai votre heure et la mienue; Si je vois qu'on vous entretienne, J'attendrai fort paisiblement.
L'amitié de Fouquet eut heureusement, pour le poète provincial, des résultats plus sérieux que celui de lui faire rimer des pièces de circonstance, plus ou moins spirituelles. Elle l'introduisit dans le monde des courtisans et des gens d'affaires et compléta ainsi son expérience de la vie. Elle le mit en rapport avec ce que Paris comptait alors de |)lus distingué en fait d'hommes et de femmes. C'est chez Fouquet, nous l'avons vu, qu'il conquit d'emblée l'amitié sûre de Mme de Sévigné; c'est chez Fouquet, sans doute, qu'il connut Chapelain, Mlle de Scudéry, Desmarets, Gonrart, tout le groupe des poètes et des romanciers de la génération vieillissante, pour lesquels il devait, dans leur chute, conserver toujours des égards affectueux;
c'est chez Fouquet, enfin, qu'il se lia, d'une affection rapide et vive, avec le chef le plus en vue de la nouvelle école, avec celui qui était le mieux fait pour le comprendre et pour le soutenir, avec Molière. Et de quel ton heureux et triomphant il entre avec lui en campagne !
C'est un ouvrage de Molière !
Cet écrivain par sa manière Charme à présent toute la cour.
De la façon que son nom court Il doit être par delà Rome :
ren suis ravi, car c'est mon homme!
Nous avons changé de méthode, Jodelet n'est plus à la mode.
Et maintenant il ne faut pas Quitter la nature d'un pas !
Oui, en effet, c'est son homme, et ils s'entendirent de suite. Et lui aussi, dès ce moment, il va s'efforcer de ne plus quitter la nature d'un pas, mais sans renoncer, plus que son grand ami, à toutes les libertés acquises. Tous deux vont, avant peu, être escortés par deux jeunes cadets, Boileau et Racine^ mais, à ce moment, le satirique n'a que vingt-quatre ans, il montre à peine ses premières dents, et le futur tragique, plus jeune encore, en est à ses timides essais. Si Molière et La Fontaine les connurent, dès lors il est naturel de penser que la différence d'âge maintint d'abord entre eux une certaine réserve, sinon celle d'élèves envers leurs maîtres, au moins celle de filleuls envers leurs parrains. Les jeunes gens devaient s'enhardir vite à
taper sur le ventre du bonhomme, si affable et si longanime, mais, à ce moment, c'est le bonhomme, avec le comédien, qui leur montre la voie, la leur ouvrant plus large qu'ils ne pourront ou voudront la suivre.
Malheureusement, tandis que le directeur actif et fécond de l'Illustre Théâtre donnait de plus en plus un libre essor à son génie, le pensionné de Fou- -quet, somnolent et peu pressé, continue à travailler ■sur commande. De 1660 à 1663, tous ses efforts semblent mollement concentrés sur un vaste ouvrage en l'honneur du patron et de sa magnificence. Le Songe de Vaux ne devait jamais être achevé. Lorsque le poète le publia, tel quel, plus tard, il l'accompagna d'une préface mélancolique : « J'y consumai près de trois années.... Je reprendrais ce dessein si j'avais quelque espérance qu'il réussît, et qu'un tel ouvrage pût plaire aux gens d'aujourd'hui; car la poésie lyrique et l'héroïque qui doivent y régner, ne sont plus en vogue comme elles étaient alors. » Sentezvous l'amertume du temps inutilement perdu et aussi <:ette j)ointe de regret, ce coup d'œil chagrin rejeté £n arrière vers certaines hautes cimes de la poésie auxquelles il croyait pouvoir aspirer? Mais La Fontaine n'était pas homme à lutter contre un courant quelconque. C'est seulement un peu plus tard, lorsqu'il sera en pleine force et en pleine renommée, qu'il osera, quelquefois, timidement, comme par hasard, avec toutes sortes de précautions, s'aban- -donner, dans ses belles fables, à des élans lyriques
OU des éclats épiques, faiblement accueillis désormais par les beaux esprits. Bientôt il n'y aura plus, en France, que deux sortes de poésies, la poésie dramatique, de plus en plus réglée, compassée, desséchée, et la poésie didactique, pénible et froide^ ou, pour mieux dire, la prose rimée.
Les trois fragments dont se compose le Songe de Vaux, « échantillons, dit-il lui-même, de Tun et Tautre style » , nous font assister, d'une façon curieuse, à révolution rapide qui se fait, dans ce talent impressionnable, sous l'influence de la mode et des événements. Le cadre est banal. C'est un rêve, comme le Roman de la Rose, le Songe de Polyphile, le Songe de Scipion, modèles vénérables, autant qu'ennuyeux, dont l'auteur se recommande, pour s'excuser. Il s'est endormi et son rêve lui montre le château de Vaux, non pas tel qu'il est, car on y travaille encore, m^is tel qu'il sera dans l'avenir. L'ouvrage devait être mêlé de vers et de prose; les vers y î-ont presque toujours très supérieurs à la prose. Il est assez difficile, malgré toutes les explications que donne l'auteur, de rétablir le plan de cette grosse machine, si tant est que son indolence eût réussi à le constituer. De ce pêle-mêle incohérent de tirades didactiques, de madrigaux quint essenciés, de descriptions plastiques et pittoresques, d'allégories mythologiques, de chansons et de fables, serait-il jamais sorti rien d'harmonieux? Il est heureux peut-être que le monument soit resté à l'état de construction inachevée. Quelques beaux fragments, gisant sur le sol, suffisent
à nous donner Tidée des agréments que Tartiste eût mis dans le décor et les accessoires, mais la peine qu'il éprouve déjà à relier ces débris par quelques supports laborieux, laisse à penser que l'ensemble eût été d'un aspect fort lourd et péniblement compliqué.
Le plus gros morceau, le morceau de résistance, dans la première partie, est un entrelien entre VArchitecture, la Peinture, V Horticulture et la Poésie. Ces quatre Dames, appelées par le maître de Vaux pour embellir sa résidence, entament une discussion théorique sur leurs mérites respectifs. Palatiane^ l'Architecture, explique, en termes précis et élégants, qu'elle est Tart fondamental et indispensable. Apellanircj la Peinture, remet à sa place cette sœur un peu fîère, en lui disant « qu'elle n'est qu'utile » et que, le plus souvent, ce n'est point pour elle-même qu'on l'aime et qu'on l'admire, car sans le décor on penserait peu à la maison. Son art, à elle, d'ailleurs, n'est pas limité, comme celui de sa rivale. Il s'étend sur tout, sur le passé, le présent, l'avenir. Palatiane ne se tient pas pour battue, réplique, rappelle les illustres monuments dont elle a couvert la terre, « tous ces ouvrages hardis dont l'imagination se trouve effrayée, ces amas de pierre qui font croire que l'Egypte a été peuplée de géants, et qui ont épuisé les forces de plusieurs millions d'hommes, aussi bien que les trésors d'une longue suite de rois ». L'intervention à'Hortésie, la déesse des jardins, charmante plaideuse, mais « d'une beauté trop frêle
et trop journalière » pour qu'on pense à lui accorder le prix, n'apaise pas la querelle entre Palatiane et Apellanire. Pour les faire taire, il ne faut rien moins que l'apparition et l'éloquence de Calliopée, la Poésie, qui réclame, pour ses œuvres seules, l'éternité refusée aux ouvrages fragiles du ciseau et du pinceau, et qui leur dit, à toutes trois, nettement leur fait : d'abord à l'Architecture :
Elle loge les Dieux, et moi je les ai faits ;
puis à la Peinture :
La peinture après tout n'a droit que sur les corps : Il n'appartient qu'à moi de montrer les ressorts Qui font mouvoir une ûme et la rendent visible : Seule j'expose aux sens ce qui n'est pas sensible, Et des mêmes couleurs qu'on peint la vérité, Je leur expose encor ce qui n'a point été.
Je peins, quand il me plaît, la peinture elle-même;
puis à l'Horticulture :
Les charmes qu'Hortésie épand sous ses ombrages Sont plus beaux dans mes Ters qu'en ses propres ouvrages. Elle embellit les fleurs de traits moins éclatants : C'est chez moi qu'il faut voir les trésors du printemps.
A quoi Apellanire répond, avec à-propos, que tout cela est fort bien, mais demande « en quoi tout cela peut-il regarder la maison de Vaux. » — « La dernière main n'y sera que quand mes louanges l'y auront mise », réplique Calliopée :
Sans moi tant d'œuvres fameux, fgnorés de nos neveux,
Périraient sous la poussière :
Au Parnasse seulement On compose une matière Qui dure éternellement.
Les juges, embarrassés, ajournent leur jugement, et invitent les concurrentes à apporter chacune un échantillon de leur savoir-faire, ce qui serait « une nouvelle occasion de plaisir ». Les plaideuses ne sont jamais revenues, et l'on peut le regretter, car la poésie didactique et descriptive, si longtemps à la mode, a rarement parlé chez nous un langage plus juste et plus aimable à la fois.
La deuxième partie du Songe n'a aucun rapport avec la première, qu'on avait trouvée trop grave. La mode a décidément tourné : il faut badiner et rire. La Fontaine, là-dessus, ne se fait pas d'illusions : « C'est assez de ces échantillons pour consulter le public sur ce qu'il y a de sérieux. Dans mon songe, il faut maintenant que je le consulte sur ce qu'il y a de galant; et, selon le jugement qu'il fera de l'un et de l'autre, je me réglerai si je continue. » On sait ce qu'il résulta de la consultation. Le Songe en resta là, mais c'est dans le galant que le poète travaillera désormais, en homme toujours docile à l'opinion courante. Le ton soumis qu'on remarque dans les préfaces du Songe se retrouvera, à peu près, dans celles qui accompagneront plus tard les œuvres décisives. « On ne considère en France que ce qui plaît; c'est la grande règle, et, pour ainsi dire, la seule », dit-il en télé des Fables, « Je m'accommo-
derai, s*il m^est possible, au goût de mon siècle, instruit que je suis par ma propre expérience qu'il n'y a rien de plus nécessaire », écrit-il en tête des Contes, Et cette inquiétude, cette docilité, cette modestie, poussées jusqu'à une humilité déplorable qui abaissera plus d'une fois le vol de son génie, n'ont, par malheur, rien de forcé ni d'exagéré. C'est bien sincèrement que La Fontaine se considère longtemps encore comme un poète amateur et sans portée. Il faudra toutes sortes de pressions amicales pour lui tirer, peu à peu, sans ordre, comme au hasard, de son portefeuille depuis longtemps rempli, de petits chefs-d'œuvre, déjà passés par les épreuves de la lecture et des salons, mais qui restent, pour lui, inférieurs à sa conception. « Il n'appartient qu'aux ouvrages vraiment solides, et d'une souveraine beauté, d'être bien reçus de tous les esprits et de tous les siècles, sans avoir d'autre passeport que le seul mérite dont ils sont pleins. Comme les miens sont fort éloignés d'un si haut degré de perfection, la prudence veut que je les garde en mon cabinet, à moins que de bien prendre mon temps pour les en tirer. »
Les a échantillons », comme il dit, de style badin qu'il donna dans cette seconde partie du Songe, échantillons très variés, allant depuis l'apologue jusqu'au ballet, avaient été sans doute mieux accueillis. Ce n'est pas qu'il faille voir dans les Aventures d'un Saumon et d'un Esturgeon ou dans les Amours de Mars et de Vénus ses premiers essais en fait d'apo-
logues OU de contes. Bon nombre de ces petites pièces étaient déjà dans son cabinet, soit terminées, soit ébauchées. En toyt cas, ces divers essais nous le montrent se livrant à un exercice préparatoire des plus utiles, celui du vers libre. 11 s'en faut qu'il apporte, à toucher les cordes inégales de cet instrument délicat, la dextérité et la sûreté qu'il y déploiera plus tard, mais l'insistance et la patience qu'il met à éprouver sa valeur, au point de vue du rythme et des sonorités, à y tenter des effets nouveaux, comme un pianiste essayant des accords sur un clavier, révèlent déjà un artiste supérieur. Néanmoins, comme jusqu'alors il avait plus volontiers cultivé l'alexandrin, c'est encore dans quelques grands vers qu'il jette sa note la plus poétique, et la plus délicieusement voluptueuse. Gomment ne pas se rappeler Ronsard consolant sur le bord de la Loire les Muses délogées^ lorsque nous entendons La Fontaine s'écrier, en les rencontrant, à son tour, dans les jardins, ratisses et peuplés, de Vaux :
« Quoi ! je vous trouve ici, mes divines maîtresses ! De vos monts écartés vous cessez d'être hôtesses!
Pourquoi vous vètez-vous de robes éclatantes ? Muses, qu'avez-vous fait de ces jupes volantes Avec quoi dans les bois, sans jamais vous lasser, Parmi la cour de Faune, on vous voyait danser? Un si grand changement a de quoi me confondre. » Pas une des neuf Sœurs ne daigne me répondre.
Les Muses se taisaient comme le poète lui-mcmc lorsqu'il se reprochait, par moments, d'avoir sacrillé
à une servitude brillante la liberté de sa vie et de son rêve. Chacune fois, remarquons-le, qu'il pensera à la campagne, il aura cet accent, sincère et communicatif, de regret douloureux. Comment encore ne pas sentir, dans un autre chapitre, sous l'affectation d'une ironie badine, une amertume profonde et mal dissimulée? Il s'agit d'Apollon, « vrai trésor de doctrine », berger, devin, architecte, chanteur, médecin, mais qui, malgré tant de métiers, ou parce qu'il a trop de métiers, « a peine à gagner sa >ie ». Le dieu, savant et misérable, se résout, comme les autres, à s'humilier devant Oronte (Fouquet). Il sollicite « le même emploi qu'il eut autrefois chez Admète ».
Il est las des vains travaux, 11 se rit des beaux ouvrages, 11 veut par monts et par vaux, Dans nos prés, sur nos rivages, Garder les moutons de Vaux, Car on y gagne gros gages....
A quelles conditions, hélas! Pauvre Apollon! « Il a juré de ne plus faire de vers, que quand Oronte (Fouquet) et Sylvie (Madame Fouquet) le souhaiteront. Il gouvernera leurs troupeaux; il sera contrôleur de leurs bâtiments; il conduira la main des peintres, des statuaires, des sculpteurs; il t'inspirera toi-même, si tu écris pour plaire au héros et à l'héroïne^ et non autrement. » — « Je souris là-dessus, termine La Fontaine, et je priai Lycidas de me mener en des lieux où je pusse voir encore d'autres merveilles. »
Sourire triste, à coup sûr, si doux et résigné qu'il soit, et qui jette une lueur attendrissante sur Tâme du poète, bien plus profonde qu'on ne le croit, qui souffrit tant (nous en donnerons d'autres preuves) de sa propre faiblesse, de cette faiblesse qu'il sentait incurable et irrésistible et qui le condamnait, lui aussi, à garder « les moutons de Vaux ».
De la même époque date ce joli poème dialogué de Clymène, qui est resté, dans notre pays, avant Alfred de Musset, la tentative la plus heureuse de fantaisie dramatique en dehors des règles classiques, tentative non comprise et qui ne fut pas suivie. La scène est sur le Parnasse, un Parnasse français et très moderne. Apollon s'y plaint de ne voir « presque plus de bons vers sur l'amour ». C'est, d'ailleurs, un dieu clairvoyant et sceptique qui ne se fait aucune illusion sur la durée de sa puissance :
Nous vieillissons enfin, tout autant que nous sommes,
De dieux nés de la Fable, et forgés par les hommes.
Je prévois par mon art uri temps où l'univers
Ne se souciera plus ni d'auteurs, ni de vers,
Où vos divinités périront, et la mienne.
Jouons de notre reste avant que ce temps vienne!
Et, pour jouer de ce reste, il prie les Muses de lui dire ce qu'elles savent d'un certain Acante (La Fontaine) et d'une certaine Glymène (Madame X***), beauté de province, mais fort agréable, un couple d'amoureux qu'il a aperçu sur les bords de l'Hippocrène. Quelques Muses chantent d'abord, en leur honneur, chacune dans le ton qui lui sied. Melpo-
mène et Thalie font mieux : elles mettent les deux personnages en scène, Tune joi^nt le rôle d'Acante, l'autre celui de Clymène. Apollon, en homme du métier, ne cesse pas de mêler, à tous ces exercices littéraires, des observations critiques. C'est un pêlemêle de confidences personnelles, de théories poétiques, de fragments d'élégies, de narrations gaillardes, de digressions galantes qui devait sembler sans queue ni tête aux d'Aubignac et à leur séquelle. Pour nous, nous ne saurions nous empêcher de penser h Shakespeare, en admirant, dans cette bluette, une désinvolture et une vivacité de langage, une fraîcheur d'images printanièrcs, une souplesse et une variété de tons qui devaient disparaître de notre poésie pour longtemps, h ce Shakespeare, que La Fontaine ne connut pas, mais qu'il alla rejoindre, ce jour-là, dans un amour commun pour la fantaisie, la vie et la nature. Au moment où le pédantisme de Boileau va succéder au pédantisme de Chapelain, avec plus de talent et d'autorité, par malheur, pour écraser l'imagination poétique, n'est-ce pas une surprise et un ravissement d'entendre cet étourdi sans importance, ce rimeur de billevesées, railler gaîment, d'une voix fine et juste, tous ces maîtres d'école et réclamer pour le poète toute sa liberté?
Il faut que je me sois sans doute expliqué mal;
Car vouloir qu'on imite aucun original
N'est mon but, ni ne doit non plus être le vôtre,
Hors ce qu'on fuit passer d'une langue en une autre.
C'est un bétail servile et sot, à mon avis,
Que les imitateurs; on dirait les brebis
Qui n'osent s'avancer qu'en suivant la première Et s'iraient sur ses pas jeter dans la rivière.
Il faudra deux siècles pour retrouver ce ton dans la Dédicace de la Coupe et les Lèvres^ et dans la Lettre 'à Margot, En dehors de sa valeur poétique, Clymène est une note des plus curieuses pour la biographie du poète. Il s'y découvre, à plusieurs reprises, avec une franchise amusante et il y raconte quelques aventures risquées dont la réalité ne saurait être mise en doute, car on en retrouve le souvenir en d'autres ouvrages. Sous le nom de Clymène a-t-il groupé plusieurs dames honorées de ses galanteries ? Faut-il y voir Tunique objet d'une passion assez vive, la même personne à laquelle, sous le même nom, il adressait, vers la même époque, des élégies d'une profonde tendresse? On ne le saura jamais, sans doute, car c'est justice à rendre, nous l'avons vu, à ce galant homme; il fut aussi discret que changeant :
Inégal à tel point Que d'un moment à l'autre on ne le connaît point; Inégal en amour, en plaisir, en affaire ; Tantôt gai, tantôt triste; un jour il désespère, Un autre jour il croit que la chose ira bien ; Pour vous en parler franc, nous n'y connaissons rien.
Le terme de « beauté de province » donne lieu de penser qu'il s'agit d'une dame de Ghîlteau-Thierry, d'une veuve difficile à consoler, si l'on s'en rapporte aux Élégies :
Hélas ! je ne connais que l'amour d'aujourd'hui ; La jalousie y joint à présent son ennui.
Un mal qui m'est nouveau s'est glissé dans mon âme....
Clymène, un autre amant.
Même après son trépas, vit dans votre mémoire. 11 y vivra longtemps ; vos pleurs me le font croire : Un mort a dans la tombe emporté votre joie !
Peut-être que le mort sut mieux aimer que moi?
J'envie un rival mort! M'ajoutcra-t-on foi.
Quand je dirai qu'un mort est plus heureux que moi?
Quelquefois je vous dis : « C'est trop parler d'un mort ».
A peine on s'en est tu qu'on en reparle encor.
Je porte, dites-vous, malheur à ceux que j'aime....
Si nous ne nous trompons, il y a, dans ces élégies, des accents simples et vrais d'une affection plus grave que d'habitude et d'une souffrance qui n'est point jouée.
On ne saurait donc voir dans Clymène la fameuse Claudine, femme de Guillaume Colletet, que La Fontaine courtisait, vers ce temps, au vu et au su de tout le monde, en buvant le vin du vieux mari, dans l'ancien jardin de Ronsard, au faubourg Saint-Marcel, sur la table même, la table de pierre, autour de laquelle avait festoyé la Pléiade. Presque tous les jeunes poètes, convives de Colletet, en faisaient autant. Claudine, ancienne servante, était non seulement d'une beauté vive et provocante, elle passait alors poUr une dixième muse; on applaudissait ses vers avec enthousiasme, La Fontaine surtout. Mais, Colletet étant mort en 1659, la muse se tut tout à coup, et obstinément. On s'aperçut que ses vers étaient faits par son mari. Le brave défunt avait même poussé l'attention jusqu'à prépaVer une der-
nière poésie, à dire après sa mort, par laquelle sa moitié inconsolable déclarait renoncer à la poésie. Les yeux de La Fontaine, dessillés, ne trouvèrent plus en Claudine qu'une ignorante et qu'une sotte. Il en fut très dépité, s'en vengea par une épigramme un peu méchante pour lui et qui laisse supposer quelque autre rancune, avouant, de la meilleure grâce, à ses amis, pourquoi il avait été dupe ! « Cela vous est-il nouveau? Et d'où venez-vous de vous étonner ainsi? Savez-vous pas bien que pour peu que j'aime, je ne vois dans les défauts d'une personne non plus qu'une taupe qui aurait cent pieds de terre sur elle. Si vous ne vous en êtes pas aperçu, vous êtes cent fois plus taupe que moi. Dès que j'ai un grain d'amour, je ne manque pas d'y mêler tout ce qu'il y a d'encens dans mon magasin; cela fait le meilleur effet du monde; je dis des sottises en vers et en prose, et serais fâché d'en avoir dit une qui ne fût pas solennelle. Ce qu'il y a, c'est que l'inconstance remet les choses en leur ordre. »
Tandis que le poète rimait, à loisir, Clymène et le SongCy l'orage s'amoncelait rapidement au-dessus de cette superbe résidence de Vaux où il se croyait abrité. Le surintendant, depuis quelque temps déjà signalé à la méfiance du jeune Louis XIV par ses audacieuses entreprises auprès de Mlle de la Vallière autant que par ses irrégularités financières, fut arrêté à Nantes, le 5 septembre 1661. Il venait de quitter Vaux, où il avait reçu le roi, quelques jours auparavant, avec une magnificence insolente qui
avait hâté sa disgrâce. La Fontaine venait d'envoyer à son ami Maucroix, en mission à Rome, une description enthousiaste de ces fêtes, lorsqu'il dut joindre, en post-scriptum à sa longue lettre, ce billet laconique et troublé : « Je ne puis te rien dire de ce que tu m'as écrit sur mes affaires, mon cher ami; elles ne me touchent pas tant que le malheur qui vient d'arriver au surintendant. Il est arrêté, et le roi est violent contre lui au point qu'il dit avoir entre les mains des pièces qui le feront pendre.... Ah! s'il le fait, il sera autrement cruel que ses ennemis, d'autant qu'il n'a pas, comme eux, intérêt d'être injuste.... Adieu, mon cher ami; t'en dirais beaucoup davantage si j'avais l'esprit tranquille présentement » Le désordre de l'écriture, l'omission d'un
mot attestent la hâte avec laquelle le billet fut écrit. La douleur n'y est ni jouée ni surfaite. Cette catastrophe, en frappant le poète en plein cœur, lui révéla à lui-même ce qu'il y avait en lui, au milieu de toutes ses faiblesses, de force affective, de générosité foncière et d'énergie possible.
Tandis que, sous le coup de cette tempête imprévue, devant cette affirmation violente d'une autorité absolue, tous les anciens protégés de Fouquet, comme tous les courtisans, se taisaient, en baissant la tête, pour échapper au sort de Pellisson jeté à la Bastille, La Fontaine, à peine connu, sans fortune et sans avenir, n'hésita pas à jeter un appel retentissant de clémence vers ce jeune roi impérieux et redoutable :
Remplissez l'air de cris dans vos grottes profondes, Pleurez, Nymphes de Vaux, faites croître vos ondes.
Si le long de vos bords Louis porte ses pas,
Tâchez de l'adoucir, fléchissez son courage :
Il aime ses sujets, il est juste, il est sage :
Du titre de clément rendez-le ambitieux :
C'est par là que les rois sont semblables aux dieux.
Du magnanime Henri, qu'il contemple la vie;
Dès qu'il put se venger, il en perdit l'envie.
Oronte (Fouquet) est, à présent, un objet de clémence ; S'il a cru les conseils d'une, aveugle puissance, Il est assez puni par son sort rigoureux, Et c*est être innocent que d'être malheureux.
Ce dernier vers, un des plus noblement humains qui aient jamais jailli du cœur d'un grand poète, résonna bientôt sur toutes les bouches. La pièce eut un retentissement considérable. Un an après, l'interminable procès du surintendant touchant à son terme, le poète revint à la charge; il s'adi'essa, cette fois, directement au roi :
Va-t'en punir l'orgueil du Tibre ; Qu'il te souvienne que ses lois N'ont jamais rien laissé de libre Que le courage des Gaulois ; Mais parmi nous sois débonnaire :
A cet empire si sévère Tu ne te peux accoutumer.
Et ce serait trop te contraindre.
Les étrangers te doivent craindre, Tes sujets te veulent aimer.
Si respectueuse qu'en fût la forme, cette fermeté de langage n'était pas pour plaire à Louis XIV et à Colbert, qui s'en souvinrent toujours; mais elle rencontra un écho puissant dans l'opinion publique, et
plus tard Fauteur put, sans vanité, se rendre justice à lui-même :
J'accoutumai chacun à plaindre ses malheurs....
Fouquet, condamné à mort, vit sa peine commuée en une détention perpétuelle. Plusieurs de ses amisfurent frappés avec lui, entre autres son substitut^ Jannart, l'oncle de La Fontaine, qui fut exilé à Limoges. La Fontaine suivit Jannart et partagea son sort. Fut-ce uniquement par reconnaissance et par affection? Ou bien Tordre royal s'adressait-il aux deux à la fois? Toujours est-il que le voyage se fit entre deux exempts et qu'il fut l'occasion de cesdélicieuses lettres à Mme de La Fontaine, dont nous avons déjà parlé. C'est là qu'il se montre spirituel et vif autant que pas un de ses contemporains, bien plus original que Chapelle et Bachaumont dans leur trop célèbre lettre, bien plus sensible surtout et plus ouvert à toutes les choses de la nature, de la vie, de l'art, avec une franchise, une diversité, une couleur de langage particulières et uniques. Et quelle aversion, sincère et simple, pour les jérémiades égoïstes, les sensibleries inutiles, quelle exquise et douce façon de prendre les choses les plus fâcheuses sans assourdir les gens de ses plaintes! Oh! les âmes charmantes que ces nobles âmes ! On dirait qu'ils s'embarquent pour un voyage d'agrément :
« Nous partîmes de Paris le 23 du courant, après que M. Jannart eut reçu les condoléances de quantité de personnes de condition et de ses amis...-
Enfin, ce n'était chez nous que processions de gens abattus et tombés des nues. Avec tout cela, je ne pleurai point, ce qui me fait croire que j'acquerrai une grande réputation de constance dans cette affaire. La fantaisie de voyager m'était entrée auparavant dans l'esprit, comme si j'eusse eu des pressentiments de l'ordre du roi. Il y avait plus de quinze jours que je ne parlais d'autre chose que d'aller tantôt à Saint- Cloud, tantôt à Gharonne, et j'étais honteux d'avoir tant vécu, sans rien voir. Gela ne me sera plus reproché, grâce à Dieu! »
Et c'est sur ce ton dégagé, parfois d'une ironie alerte et fine, parfois d'une naïveté attendrie, que continue toute cette relation entremêlée de réflexions sur les gens et sur les choses d'un accent presque moderne. Il y a là toute une série d'impressions de nature et d'art, comme on dit aujourd'hui, qui témoignent d'une liberté de jugement, alors assez rare, chez ce casanier dont ce fut la seule sortie hors de Paris, Ghâteau-Thierry, Reims et leur banlieue. Son ardent amour pour la nature, sa simplicité et sa sincérité suffisent, sur tous les points, à l'éclairer beaucoup mieux que toutes les cultures scolaires ou techniques. Dès Meudon, il prend parti pour les jardins libres contre les jardins réguliers, à dessins géométriques, avec des arbres taillés et façonnés en pièces d'échecs, il se déclare pour les bois sauvages contre le parc de Vaux :
Vive la magnificence
Qui ne coûte qu'à planter!
A Montlhéry, il se moque des savantasses qui se chamaillent sur Torigine du mot : a C'est Montlehéry ' quand le vers est trop court, et Montlhéry quand il est trop long ». Au château de Blois déjà mutilé par Gaston d'Orléans, qui a cru Terabellir, il ne s'extasie que devant les parties anciennes : « Ces trois pièces (ailes) ne font, Dieu merci, nulle symétrie et n'ont rapport ni convenance l'une avec l'autre ». Nulle symétrie ! Entendez-vous, messieurs Levau et Le Brun, vous qu'il vient de quitter et qui l'avez si fort endoctriné, à Vaux, lorsqu'il y préparait le dialogue du Songe? Nulle symétrie! Quel hérétique! Et ce qu'il admire le plus, c'est Taile de François I*^»*, « parce qu'il y a force petites galeries, petits balcons, petits ornements sans régularité et sans ordre; cela fait quelque chose de grand qui plaît ». Voilà bien, n'est-ce pas ? le Gaulois obstiné qui dévore en sourdine Rabelais et Marot, La Sale et Jean de Meung, tandis que tout son entourage ne remonte guère au delà de Malherbe, le Français de vieille roche, à qui l'on n'en fait point accroire.
Dans le château d'Amboise, ce qu'il demande à voir, avant tout, c'est le cachot où Fouquet a été enfermé; mais le soldat qui lui servait de guide n'avait pas la clef : « Je fus longtemps à considérer la porte et me fis conter la manière dont le prisonnier était gardé.,.. Sans la nuit, on n'eût jamais pu m'arracher de cet endroit. » A Port-de-Piles, il veut visiter le château de Richelieu : « Je n'avais garde de manquer de l'aller voir : les Allemands se
détournent bien pour cela de plusieurs journées. » il paraît que si les visiteurs allemands de nos monuments étaient déjà nombreux, en revanche, au dire <lu concierge, ils n'étaient pas généreux. Les deux statues de Michel-Ange, les Captifs (aujourd'hui au Musée du Louvre) le surprennent et l'arrêtent : a 11 y a un endroit qui n'est quasi qu'ébauché, soit que la mort, ne pouvant souffrir l'accomplissement d'un ouvrage qui devait être immortel, ait arrêté Michel- Ange en cet endroit-là, soit que ce grand personnage l'ait fait à dessein, et afin que la postérité reconnût que personne n'est capable de toucher une figure après lui. De quelque façon que cela soit, je n'en estime que davantage ces deux captifs, et je tiens que l'ouvrier tire autant de gloire de ce qui leur manque que de ce qu'il leur a donné de plus accompli. » Voilà, on l'avouera, une façon de sentii' ^t de juger qui est bien particulière et bien personnelle, et fort en avance sur les idées reçues. La réflexion par laquelle il termine sa visite dans les appartements n'est pas celle non plus d'un homme à qui les splendeurs de Vaux auraient tourné la tête. « Il y a tant d'or qu'à la fin je m'en ennuyais ! » Et il se hâte de revenir au grand air, et de gagner a une /ort longue pelouse, et ensuite quelques allées profondes, couvertes, agréables », où, à midi même, on entrevoit seulement les choses.
Comme au soir, quand la nuit arrive en un séjour Où lorsqu'il n'est plus nuit il n'est pas encor jour.