CHAPITRE IV
Les Fables ne sont pas, depuis deux siècles, devenues le bréviaire des Français, petits et grands, enfants et vieillards, parce qu'elles sont des narrations exquises, d'un art inimitable et d'une perfection unique. Nous ne sommes pas, en masse, assez artistes pour nous laisser, sans autre profit, ravir à ces séductions littéraires. Pour le plus grand nombre, c'est la morale qui ressort de ces petits contes, morale formulée ou sous-entendue, qui en fait le plus haut prix. Les hommes mûrs, éprouvés parla vie, y retrouvent, sous une forme satirique ou résignée, les conclusions attristées qu'ils tirent de leur propre expérience, et les conseils de prudence et de modération qu'ils prodiguent eux-mêmes à ceux qui les suivent; les enfants y apprennent, comme en un catéchisme laïque, tout en s'amusant avec les petites bêtes, des axiomes de bon sens qui s'implan-
lent, pour la vie, dans leur tendre cervelle. Tous y cherchent et y trouvent ce que notre race, active et loyale, a toujours demandé à ses poètes, avant toute exaltation lyrique, un enseignement moral et des maximes pratiques. De temps immémorial, nous avons eu la passion des proverbes, des pensées expérimentales condensées en une phrase courte et bien sonnante, en un vers franchement rythmé, vif et preste, suivant le cas, ou très plein et très solide. Les interminables allégories qui enthousiasmaient les lettrés du xiv® et du xv^ siècle, le Roman de la Rose, les Ballades d'Eustache Deschamps, les Dialogues d'Alain Ghartier, durent leurs succès à la multitude d'axiomes qu'on en pouvait détacher. Il est encore aujourd'hui beaucoup d'honnêtes gens pour lesquels les œuvres de Corneille et de Boileau sont, avant tout, des recueils de vers bien frappés, où l'on trouve un assortiment complet de formules héroïques et de recettes littéraires suffisant à tous les besoins d'un Français cultivé.
Il y a donc une morale des Fables. Si notre poète, insouciant et léger, a résumé, en ses heures sérieuses, ce qu'il pensait de la nature, de la société, de la politique, de la vie et de la mort, c'est là qu'il l'a pu faire. Nous pouvons ajouter, c'est là qu'il l'a fait. L'intention ne lui en est peut-être pas venue du premier coup, mais, peu à peu, le désir s'en est précisé. On en peut suivre la progression dans les préfaces et dans les fables-préfaces où cette idée se forme et prend corps. En 1668, en présentant ses premiers
livres au Dauphin : « L'apparence en est puérile, dit-il, je le confesse , mais les puérilités servent d'enveloppe à des vérités importantes ». Lorsque l'œuvre est terminée, c'est d'un autre ton qu'il l'offre au duc de Bourgogne : « Les fables embrassent toutes sortes d'événements et de caractères. Ces mensonges sont proprement une manière d'/iistoire où on ne flatte personne. Ce ne sont pas choses de peu d'importance que ces sujets : les animaux sont les précepteurs des hommes dans mon ouvrage. » Le poète a donc pleine conscience du double rôle qu'il assume et qu'il veut remplir; c'est un observateur sincère et un moraliste réfléchi. Il croit, sans doute, qu'il faut plaire avant tout, et que les hommes sont de grands enfants auxquels il faut sucrer la vérité pour la leur faire avaler par petites gorgées. Il ne cherchera donc jamais à présenter systématiquement cette morale , non plus qu'à l'exposer méthodiquement, pour en constituer un ensemble de doctrines. Comme son ami Montaigne, auquel il ressemble tant, il pense probablement que les idées nouvelles et hardies font d'autant mieux leur chemin qu'elles n'opposent pas une masse compacte aux préjugés hostiles, mais qu'elles agissent plus isolément armées à la légère, en tirailleuses. S'il ne le pense pas, il agit tout comme, par tempérament et par habitude. En tout cas, comme Montaigne, il ne dit rien qui n'ait une intention philosophique, il ne tire pas une flèche qui n'ait son but.
Jean-Jacques Rousseau et Lamartine nous sem-
blent, à vrai dire, aussi injustes qu'aveugles lorsqu'ils s'indignent de ne point trouver dans le fabuliste, leur prédécesseur et leur précurseur, un cours complet et raisonné de morale dogmatique et lorsqu'ils l'accusent d'être un panégyriste convaincu et cynique de l'égoïsme et de la servilité. Ils oublient, en premier lieu, l'époque et les circonstances dans lesquelles parurent les fables ; ils ont négligé, ensuite, de relire avec attention les pages qu'ils incriminent, ou, s'ils les ont relues, il ne les ont point comprises. Les sonorités éloquentes des vastes phrases puissamment déclamées ou des longues tirades voluptueusement déroulées retentissaient encore trop sans doute en leurs oreilles pour qu'ils pussent, ces jours-là, entendre la voix timide et fine d'un vieil ami, non moins sensible qu'eux pourtant aux joies champêtres et aux douceurs de la rêverie amoureuse. Quoi qu'il en soit, disons-le franchement, ne faut-il pas être bien distrait ou bien prévenu pour prendre au pied de la lettre le texte de la Cigale et la Fourmi, du Loup et l'Agneau^ de cent autres récits dont la morale n'est pas moins visible pour n'être pas affichée sur un écriteau ? Ne faut-il pas être bien peu français ou bien peu gaulois pour ne pas saisir la constante ironie, douce ou pathétique, qui donne à ces petites comédies ou petits drames leur vraie signification? Gomment se fait-il que ces grands penseurs, troublés par leurs habitudes romanesques et pompeuses, se soient montrés ici moins perspicaces que le dernier des écoliers ? Lisez à un enfant la Cigale et la Fourmi,
le Loup et l'Agneau; à moins qu'un sot magister ne lui ait d'avance gâté le jugement, pour qui éprouvera-t-il une vive et rapide pitié, pour qui son petit cœur baltra-t-il? Pour la pauvre cigale contre la vilaine fourmi, pour l'innocent agneau contre le méchant loup. C'est par l'impression, non par l'explication, en poète et en artiste, que le fabuliste touche et instruit. Que la formule, T'O Mu6o; 8r]Xot ^Ti, soit plus ou moins bien rattachée au récit (elle l'est souvent fort mal), peu importe. C'est dans le récit même que réside l'enseignement. Or, neuf fois sur dix, ce récit est si nettement suggestif, il dégage si clairement une sympathie bienveillante pour les humbles et les opprimés, un mépris raisonné et grandissant pour les vaniteux, les trompeurs, les oppresseurs; il exhale, d'un bout à l'autre, un sentiment si sincère de justice, d'indulgence, de tendresse, qu'on éprouve, en le suivant, comme devant un spectacle instructif de la vie même, une émotion morale, pénétrante et durable, très supérieure à celle que peut donner aucun aphorisme abstrait, si magnifiquement formulé qu'il puisse être. Le Meunier^ son fils et Vdne n'ont-ils pas affermi plus de gens contre la médisance et les commérages que tous les traités techniques sur la volonté ? Lorsque la morale politique du monde contemporain a été de nouveau troublée par l'audacieuse affirmation d'un monstrueux axiome, « la force prime le droit », toute la France a répondu, d'une voix unanime, qu'elle connaissa^it déjà cette constatation odieuse de la brutalité du fait»
et que son poète favori, son éducateur, son conseillai avait déjà protesté, par le drame pathétique du Lou^ et l'AgneaUy contre Tinfamie de cette maxime ironi quement inscrite dans le prologue :
La raison du plus fort est toujours la meilleure.
Personne, chez nous, n'avait donc pris pour un précepte la constatation attristée d'une réalité odieuse Si la pensée de La Fontaine se dégage ainsi, le plus souvent, de l'émotion directement communiquée par le récit, il lui arrive quelquefois aussi de la développer, en hors-d'œuvre, dans les adages, commentaires, digressions dont il l'accompagne. 11 ne serait pas latin, il ne serait pas français (Dieu sait s'il le fut, et à quel degré!) si, de temps à autre, il ne s'abandonnait au plaisir de la condenser en formules proverbiales ou de la répandre en tirades éloquentes. On a tenté souvent, Saint-Marc Girardin, Taine et bien d'autres, de résumer par des classifications délicates, des analyses rigoureuses, des synthèses hasardées, cette pensée instable et multiple qui, passant d'un objet à l'autre avec une extraordinaire rapidité, ne s'y arrête jamais qu'un moment. Certains penseurs, lourds et graves, se refusent à croire qu'avec cette désinvolture aimable et cet inaltérable enjouement un homme puisse rien dire de sérieux ni d'original. Par esprit de réaction, en revanche, des admirateurs enthousiastes et excessifs ont voulu retrouver dans le bonhomme
LA PENSEE. 17y
un philosophe armé de toutes pièces, un savant encyclopédique, un révolutionnaire, un socialiste ! L'étrange Nicolardot a poussé plus loin encore : il a reconnu en lui le successeur incontestable des prophètes bibliques, le dépositaire de la pensée divine ! Nous ne voudrions pas, imprudent ami, écraser avec de si gros pavés un brave écrivain qui ne fut, en réalité, qu'un amateur d'idées, comme l'autre était un amateur de jardins. Néanmoins, si l'on se reporte aux circonstances et à l'entourage, si l'on se rappelle quel savant et formidable échafaudage de conventions sociales et intellectuelles entourait alors et emprisonnait les esprits, on lui rendra justice. Les esprits impartiaux s'étonneront qu'en plein triomphe de l'absolutisme politique sous Louis XIV, de l'absolutisme littéraire sous Nicolas Boileau, de l'absolutisme philosophique et religieux après Descartes et sous Bossuet, un petit faiseur de vers, échappant, comme le moucheron, à toutes les griffes puissantes , par l'humilité de sa situation et la modestie de ses écrits, ait conservé vis-à-vis de toutes gens et de toutes choses une pareille liberté de jugement; ils admireront surtout comment il a su, sans en avoir l'air, jeter en circulation une quantité d'idées justes ou hardies, avec une habileté si insinuante et si bien calculée, que, s'échappant vite du milieu où elles avaient été jetées, elles allaient se répandre dans toutes les classes de la nation, tandis que les œuvres des plus grands contemporains étaient condamnées, par leur gravité même et
par leur perfection soutenue, à ne pas sortir du cercle étroit de la noblesse et de la bourgeoisie.
La majesté royale, cette majesté devant laquelle tous tremblent et s'agenouillent, lui le premier, qu'en pense-t-il, dans son for intérieur, que murmure-t-il entre ses dents, lorsqu'il s'est relevé et qu'il s'éloigne ? Rien d'irrégulier, tout d'abord. Dans les premiers livres, dédiés au dauphin, les allusions sont rares et plutôt flatteuses. On y voit déjà sans doute Sire Lion s'adjugeant, avec une hypocrisie brutale, les parts de tous ses associés, soutenant contre le moucheron une lutte ridicule, obligé de recourir à l'humiliante assistance d'un rat, et se laissant couper les griff(es par une maîtresse; mais, en général, dans le Lion abattu par l'homme, dans le Lion s'en allant en guerre, dans Y Ane vêtu de la peau du lion, dans le Pâtre et le Lion^ le Lion et le Chasseur, il se présente sous ses beaux côtés, dans sa force hautaine, et c'est avec la résignation iîère d'un héros antique qu'il agonise, « languissant, triste et morne », sous le coup de pied de l'âne. Jupiter, aussi, cette autre image du roi, se montre douce et conciliante, sauf le jour où il envoie aux grenouilles, lasses de démocratie, « un roi qui se remue ». La seconde partie est dédiée à Mme de Montespan; le fabuliste se croit suffisamment couvert par celte protection : il débute cette fois, audacieusement, par la satire la plus mordante de l'absolutisme, les Animaux malades de la peste, et, comme il est en train, il continue par la Cour du Lion, le Lion, le Loup et le Renard, les
Obsèques de la Lionne (que Taine a mis en parallèle avec les pages de Saint-Simon sur la mort de Madame), les Deux Perroquets^ le Roi et son fils. Ces leçons, en apparence, visent les courtisans, mais elles atteignent plus haut. Quant aux gens même de la cour, c'est pain bénit, pour le rusé compère, de les dauber, en toute ♦occasion, à leurs propres applaudissements, car chacun suit avec joie le trait qui va frapper son voisin, mais ne sent pas celui qui l'atteint. L'esprit frondeur de Jean de Meung, de Rabelais, de Du Bellay, de Mathurin Régnier, ressuscite enfin pour railler les vices et les ridicules de Versailles. Il n'a plus le gros rire sur les lèvres, il n'a pas de fouet cinglant à la main, mais la finesse est telle de son persiflage et de sa raillerie, qu'elle ne laisse, même aux plus sots, aucun prétexte à s'indigner. La flèche est si aiguë qu'elle pénètre partout, si délicate qu'on n'en souffre point, si barbelée qu'elle ne sort plus. Dès lors, tous les Français lettrés, et bientôt presque tous les Français vont posséder, dès l'enfance, au sujet de la noblesse, des idées fort nettes et très peu bienveillantes :
... Les grands se font honneur des lors qu'ils nous font
[grâce.
... Tous les mangeurs de gens ne sont pas grands sei-
[gneurs.
Où la mouche a passé, le moucheron demeure.
. . . . . Hélas! on voit que de tout temps Les petits ont pâti des souffrances des grands.
... Les grands, pour la plupart, sont masques de
[théâtre, etc., etc.
Les historiens de la Révolution ne comptent point, que je sache, d'ordinaire La Fontaine parmi ses précurseurs. Peut-être ont-ils tort. De tels axiomes, fixés depuis, un siècle, dans les cerveaux populaires, ont contribué aussi efficacement que les arguments des philosophes à renverser l'édifice social.
Le clergé et la magistrature ne sont guère plus épargnés que la cour, ni dans les fables, ni dans les contes. Ici, suivant la tradition gauloise, les curés et les moines, hypocrites, gourmands, paillards, jouent les mêmes rôles que dans les fabliaux, et le juge Anselme « sanguinaire et grave » vend lestement son honneur à un More « très lippu, très hideux, très vilain » dont il devient le Ganymède. Là, ce sont les Frelons et les moucJtes à miel, le Loup plaidant contre le Renard^ l'Ane portant des reliques, l'Huitre et les Plaideurs, toutes comédies du Palais dans lesquelles nous n'apprenons guère ni l'admiration de l'organisation judiciaire, ni le respect de la chose jugée; en revanche, nous y sentons l'amour sincère de la justice et la naïve passion de l'équité. Le clergé séculier est représenté par messire Jean Ghouart qui s'en va gaîment au cimetière, « couvant des yeux son mort », fondant, sur lui, « l'achat d'une feuillette de bon vin et de cotillons neufs pour sa nièce et sa chambrière ». Le clergé régulier reçoit son compte dans le Rat qui s'est retiré du monde, La bourgeoisie, avare et mesquine, comme de raison, y passe à son tour, et le populaire, inconstant, ignorant, ingrat, n'y est pas épargné non plus.
Le fabuliste constate donc dans la société, à tous les degrés, comme un satirique et comme un prédicateur, des ridicules et des vices, des fautes et des crimes, toutes sortes de vilenies qui attristent les honnêtes gens, le succès des fripons et les misères des humbles; ce n'est point, cependant, un satirique, puisqu'il ne s'indigne point, c'est encore moins un prédicateur, puisqu'il n'a pas de solutions dogmatiques ni de consolations supérieures à présenter. Ce n'est qu'un philosophe pratique, instruit par l'expérience. Il accepte, comme les neuf dixièmes des hommes, les choses telles qu'elles sont parce qu'il ne peut faire autrement; mais il ne les accepte pas sans réflexion et sans protestation. Il se résigne à ce qu'il ne peut empêcher, mais après avoir dit son mot, justement et franchement. Il jouit d'ailleurs d'une trop bonne santé, physique et intellectuelle, il est trop bien équilibré, trop sensible et trop bon, pour que cette résignation ironique le mène à l'indifférence ou au pessimisme. Le monde est ce qu'il est, nous ne pouvons le changer, mais puisque nous y devons vivre, tâchons d'y vivre le mieux possible, et pour nous et pour les autres. Sa doctrine, sur ce point, ne diffère pas de celle de tous les grands écrivains français de la Renaissance et du xvii* siècle. Il croit, avant tout, à la responsabilité de l'homme et à sa libre volonté ; il ne voit le remède à ses misères fatales que dans le travail, la fraternité, le dévouement : a Aide-toi y le ciel t'aidera. — Travaillez, prenez de la peine, c'est le fonds qui manque le
moins, — La faute vient de nous aussi bien que du sort. — // se faut entr' aider ^ c'est la loi de nature, — // ne se faut jamais moquer des misérables y etc., etc. — Que de dictons semblables, actifs et fortifiants, font, dès la petite enfance, partie de notre bagage moral !
Sa conception des rapports de l'homme avec la divinité, simple et pratique, est également conforme à la tradition nationale. C'est celle qu'on retrouve, toujours vivante et féconde, à toutes les époques de notre histoire, au fond de nos croyances religieuses ou philosophiques, celle que n'ont pu réduire ni transformer aucun dogme ni aucune doctrine :
l'homme, libre et responsable, vis-à-vis d'une loi égale pour tous. Comme Rabelais et Voltaire, comme tous les écrivains d'action, La Fontaine est spiritualiste et déiste, sans chercher plus qu'eux par des raisonnements en forme et des combinaisons verbales, à établir l'accord théorique entre deux termes, dont chacun lui paraît en soi évident et irréfutable. Quant à cette loi éternelle, il la croit bonne, et, quelque nom qu'on donne à la puissance qui l'applique. Nature, Dieu, Providence, il est certain de son équité bienveillante. Ses prétentions et ses espérances de connaître ne vont pas au delà :
Dieu sait bien ce qu'il fît, et je n'en sais pas plus.
11 est même si convaincu qu'il n'en peut rien savoir, qu'ail n'est pas éloigné, comme les positivistes, de
LA l»ENSKR. 185
ranger toutes les formes historiques de la divinité dans la catégorie de l'idéal :
L'homme ignorait les Dieux qu'il n'apprend qu'au besoin.
Ce n'est pas sur ce point seulement qu'il pressent déjà les idées de certaines philoso^hies modernes. Son instinct, naïf et populaire, lui donne le sentiment constant de la solidarité de l'homme avec les autres êtres, et lui révèle, par la sympathie, tous les liens qui nous rattachent à la vie universelle.
On ne saurait un instant, sans blasphème, mettre en parallèle les âmes graves et fortes de Descartes et de Pascal avec l'âme légère de La Fontaine. N'est-il pas singulier, néanmoins, que, parmi les rares esprits indépendants qui protestèrent, avec réflexion, contre les austérités étroites du système cartésien et de la doctrine janséniste, le plus simplement hardi, le plus sincèrement éloquent ait été le fabuliste? Il avait trop vécu de la vie réelle, il avait trop participé à celle des êtres incultes, enfants et paysans, à celle des êtres inférieurs, si voisins des incultes, les animaux, il avait trop senti combien les choses de la nature agissent sur l'âme, pour ne pas sourire de toutes ces séparations factices que la parole impuissante de l'école ou de la chaire s'efforce de dresser entre le corps et l'âme, entre les hommes et le reste des créatures. En niant l'âme des bêtes, en les traitant de machines. Descartes l'avait blessé à vif dans ses convictions les plus
chères; aussi ne perd-il pas une occasion de revenir sur ce sujet, obstinément, longuement, avec une vivacité de polémique et une abondance de développements qui ne sont point dans ses habitudes. Tout ce qu'il a de verve, d'observation, de lecture, de science, de logique, il l'emploie à défendre ses petits amis contre le grand philosophe,
Descartes, ce mortel dont on eût fait un Dieu
Chez les païens, et qui tient le milieu [l'homme Entre l'homme et Tesprit, comme entre l'huître et Le tient tel de nos gens, franche bête de somme.
11 cherchera donc à établir, avant les savants modernes, l'échelle ininterrompue des êtres animés et inanimés dans la création, à prouver l'intelligence des quadrupèdes et des volatiles, celle du cerf qui se défend, par cent stratagèmes « dignes des plus grands chefs », celle de l'hirondelle, de la perdrix, du castor, de la fourmi, etc. Ses conclusions, d'ailleurs, sur cette question comme sur les autres, restent toujours les mêmes, des conclusions scientifiques et positivistes : l'impossibilité, pour l'esprit humain, d'aller au delà de certaines limites, la nécessité de s'en tenir à la constatation et à l'étude des faits qu'il peut atteindre sans prétendre à les concilier, la renonciation aux solutions métaphysiques. Quant au grand secret.
On ne l'apprend qu'au sein de la Divinité, Et, s'il faut en parler avec sincérité,
Descartes l'ignorait encore.
Nous et lui là-dessus nous sommes tous égaux.
C'est plus d'une fois qu'il avoue ainsi son ignorance touchant la nature de la Divinité; mais, quelle qu'elle soit, il porte, naïvement et obstinément, en lui, cette foi rassurante qu'elle ne saurait être qu'intelligente et indulgente; il ne la redoute, ni avant ni après sa conversion, il accepte l'idée de la mort avec la tranquillité du sage antique !
Lu Mort avait raison, je voudrais qu'à cet ùgc
On sortit de la vie ainsi que d'un banquet, Remerciant son hôte, et qu'on fit son paquet.
On pourrait retrouver là l'influence de Lucrèce. II serait intéressant de rechercher, à ce propos, jusqu'à quel point l'admiration de l'antiquité a pu contribuer à la formation de ses idées et de ses sentiments sur la littérature et sur les arts. Sur ces sujets qui le touchaient de si près, La Fontaine, en plus d'une occasion, a développé ses opinions, avec une indépendance et une largeur de vues qui le mettent aussi hors de pair. Sa sensibilité et sa sincérité ont suffi à lui donner des lumières plus vives que toutes les théories contemporaines. En tout et partout, le bonhomme raisonne et raisonne bien; il a pleine conscience de ce qu'il fait, de ce qu'il veut, de ce qu'il dit, de ce qu'il vaut, et ses idées, pour se répandre en fines parcelles, à travers toute son oeuvre, au lieu de se condenser en une seule masse, n'en sont pas moins nettes et transmissibles. Il n'est pas besoin de crier si fort pour se faire entendre.
CHAPIPRE V
Imagination riche et active, sensibilité vive et étendue, pensée claire et libre, est-ce assez pour faire un grand poète? Non, il y faut encore la mise en œuvre, l'expression par le langage, le style. Sous ce rapport, la supériorité de La Fontaine n*a jamais été contestée. Si la perfection de l'œuvre littéraire, comme celle de l'œuvre d'art, consiste dans l'appropriation exacte de la forme au fond, dans l'irréprochable adaptation du moyen d'expression à la chose exprimée, La Fontaine est, de tous les poètes français, celui qui l'a le plus fréquemment atteinte. Les Fables, « ce ramas de chefs-d'œuvre », comme disait Voltaire, un peu dépité de n'y pouvoir mordre, contiennent, à elles seules, peut-être, un plus grand nombre de morceaux complets qu'il ne serait possible d'en recueillir chez tous les autres ensemble. Par morceau complet, nous entendons une œuvre
dans laquelle la mise en scène, les caractères, l'action, le dialogue, le langage, le rythme, présentent, à la fois, dans une irréductible et harmonieuse unité, la même justesse expressive, ne laissant place ni à une incertitude, ni à un regret. C'est dire que, dans notre littérature, personne n'a mieux connu, ni mieux pratiqué son métier d'écrivain, le connaissant d'une science si intime, le pratiquant d'une si merveilleuse habileté, que cette science devient naïve et cette habileté spontanée. « Quand on voit le style naturel, on est tout étonné et ravi; car on s'attendait de voir un auteur et on trouve un homme », disait Pascal. C'est la joie qu'on éprouve en sentant si peu, dans ces insignes chefs-d'œuvre, les procédés littéraires. Aucun effort dans l'arrangement, aucune affectation dans les termes, nulle recherche d'antithèses, ingénieuses ni d'effets imprévus, pas de rhétorique inutile, ni d'amplifications pédantes, ni d'éloquence intempestive; c'est le comble de l'art qui, n'empruntant rien qu'à la vérité, semble la nature même. Ce style est, en effet, si savamment simple, que, par une exception rare, dans notre littérature aristocratique, c'est presque le seul qui soit également compris de tous les Français, qui charme également leur oreille et leur esprit, ravissant les lettres sans surprendre les ignorants, accueilli du peuple comme de la bourgeoisie, intelligible aux enfants comme aux vieillards. Ce n'est pas du premier coup, nous l'avons déjà indiqué, que La Fontaine entra en possession de cet instrument incomparable, si souple et si compliqué,
empruntant, d'une part, par une étude plus libre, au fonds national, injustement délaissé, et au fonds antique, étroitement exploré, des matériaux extraordinairement variés, et, d'autre part, opérant les fusions de ces matériaux disparates avec une sûreté et un tact inattendus. Il hésita plus d'une fois, il tâtonna longtemps. Sainte-Beuve dit qu'il y a un La Fontaine avant Boileau et un autre après Boileau. 11 y a surtout un La Fontaine avant Fouquet, et un La Fontaine après Fouquet, c'est-à-dire, à partir du jour où il se trouva en contact assidu avec les lettrés parisiens, notamment avec Molière. Toutefois, en arrivant chez Fouquet, en 1657, c'était déjà un écrivain expérimenté et personnel, alors que le futur auteur des Satires, âgé de vingt-un ans, n'en était pas encore à ses débuts. L'alexandrin d'Adonis et de Clymène, ondoyant et souple, d'une allure aimable et familière, d'une coupe libre et variée, qui sera, plus tard, l'alexandrin d'André Ghénier et d'Alfred de Musset, ne ressemble en rien à l'alexandrin, monotone et dur, tel que l'établira Boileau, et toutes les excommunications de son jeune Mentor ne forceront jamais La Fontaine à s'en priver; c'est le vers qu'on retrouvera, en tirade continue, dans le Discours à Madame de la Sablière et dans VÉpître à Huett ou mêlé à de petits vers, dans les Fables et dans les Contes. 11 est singulier que Taine, emporté par son violent ressentiment contre le grand vers classique, ait méconnu la valeur de l'alexandrin de La Fontaine, Sainte-Beuve» homme du métier, a été
plus clairvoyant et plus juste. C'est sur un autre point que, bientôt après, Boileau fut sans doute utile à son vieil ami. 11 ne dut pas, en effet, être des derniers à l'encourager dans son admiration encore indécise, pour les écrivains sobres et précis, pour Térence et pour Horace, à lui apprendre à se contenir dans la composition et dans le développement, à peser les mots plus qu'à les multiplier. La Fontaine put profiter, à cet égard, de ses conseils; pour le reste, il n'en fit qu'à sa tête, et fit bien.
11 avait compris, après son premier succès, que l'imitation littérale de Marot était une impasse; il sortit donc de l'archaïsme et n'y revint que par hasard; mais, en se délivrant de l'archaïsme, il ne rompit pas, comme ses amis, avec la tradition. Sans fracas, sans protestations ni gémissements, sans prendre, vis-à-vis des puristes forcenés, les attitudes tragiques des survivants du xvi^ siècle, Scipion Dupleix ou Mlle de Gournay, ou des descriptifs attardés, tels que Saint- Amant et Desmarets, il n'en demeure pas moins, autant qu'eux, avec plus de goût et de tact, attaché à la vieille langue. 11 sourit aux puristes, il discute avec eux, il profite de leurs analyses, il ne les suit pas. Marot, Rabelais, Bonaventure, Amyot, Montaigne, n'en restent pas moins ses conseillers habituels : ce ne sont pas seulement des sujets qu'il leur emprunte, ce sont surtout des termes populaires et vivants, des épithètes colorées, des expressions vives, des proverbes, des tournures de
phrases, des alliances de mots. Il s'incline humblement devant les orateurs solennels aux vastes périodes , devant les philosophes austères aux froides abstractions, il n'essaie point d'entrer en lutte avec de si graves personnages, mais il continue, comme avaient fait nos pères, à faire marcher, d'un pas lent et sûr, sa phrase nette et claire, le plus souvent courte, toujours bien articulée, et à puiser ses mots, non dans les dictionnaires, mais sur la bouche même de tous les personnages qu'il fait agir, courtisans, chicaniers, savants et rustres. C'est presque lui seul, en somme, lorsque Molière a disparu et quand le Racine des Plaideurs a transigé, qui garde utilement, vis-à-vis de l'aristocratie littéraire et du pédantisme classique dont le triomphe est assuré, le respect et le culte des libertés de langage pratiquées par le Moyen Age et par la Renaissance. Il reprend, avec moins de précipitation et d'ambilion, avec plu^ d'expérience et plus de tact, l'œuvre interrompue de la Pléiade, il n'hésite pas davantage à reprendre les mots anciens, à employer les mots familiers, plébéiens, techniques, à en forger de composés, à en fabriquer de nouveaux au besoin. « Tu n'oublieras les noms propres des outils de tous métiers et prendras plaisir à t'en enquérir le plus que tu pourras, et principalement de la chasse.... C'est un crime de lésé-majesté d'abandonner le langage de son pays, vivant et florissant, pour vouloir déterrer je ne sais quelle cendre des anciens.... » Il semble, à chaque instant, qu'on entende, derrière luij la voix encoura^
« I iTTII ».^fc— ^- ^... — -«^— ■- j. '- «
géante du grand Ronsard, la voix qui lui avait, d'avance, dicté la formule de son style, si noblement simple, si discrètement poétique :
Ni trop haut, ni trop bas, c'est le souverain style, Ce fut celui d'Homère et celui de Virgile.
On peut voir dans le beau travail de M. Marty- Laveaux sur la Langue de La Fontaine, avec quelle liberté le poète a puisé de tous côtés pour enrichir son vocabulaire. Il est si plein des vieux poètes qu'il connaît, si fortement pénétré de leur langage, que, par eux, il remonte plus loin qu'eux. On est stupéfait de retrouver dans Marie de France, dans les Ysopet, dans d'autres qu'il ne put connaître, sur les mêmes sujets, des tournures presque similaires, des traits presque semblables, des expressions presque identiques, tant la façon de sentir et de dire est la même. Gomme la plupart des locutions proverbiales et des termes vieillis qu'il a repris ainsi et glissés subrepticement dans la trame facile de ses phrases sont rentrés dans la langue courante, on ne se rend pas toujours compte, aujourd'hui, des services inappréciables qu'il nous a rendus. Mais que l'on compare, seulement, la richesse de son vocabulaire, et la variété de ses tours de phrases, avec l'étonnante pauvreté de termes et la monotonie d'allures auxquelles se condamnait le purisme environnant, on reconnaîtra vite qu'après Ronsard et avant Victor Hugo, c'est le seul de nos poètes qui ait travaillé efficacement
19'a la fontaine.
au développement normal de la langue nationale. C'est donc sur un fonds tout françars, restant français, que se développa, chez lui, la culture classique. 11 aima les Latins, les Italiens, les Grecs surtout (à travers des traductions?), avec la tendresse de Racine et de Fénelon, comme il aimait ses chers Gaulois. On s'en aperçoit sans peine, aux balancements harmoniques de sa phrase en prose, aux élégances judicieuses de ses épithètes, aux allures à la fois familières et nobles de ses vers, dans lesquels se succèdent et s'entremêlent, avec une facilité unique, la belle simplicité homérique, la grâce virgiliennc, les molles douceurs d'Ovide, la vivacité nette et colorée d'Horace. Sa supériorité fut de s'inspirer partout, sans s'emprisonner nulle part. C'est de mille éléments ramassés, sans parti pris, de tous côtés, lentement et naturellement amalgamés dans la gestation d'une longue rêverie, que s'est formé, à la fin, ce style incomparable, d'une ductilité insaisissable, d'une clarté presque diaphane, d'une sonorité fine et douce, le style des Fables. L'effort inutile qu'ont fait tant d'ing'énieux écrivains pour l'imiter et pour se l'approprier suffirait à prouver sa complexité et son originalité. Cependant, en apparence, quoi de plus simple, quoi de plus coulant que cette phrase, tantôt resserrée, tantôt large, qui, tour à tour, sautille et s'arrête, bondit et s'étale avec d'exquis murmures ou d'amples bruissements, poursuivant son libre cours à travers les apartés, les digressions, les rêveries, les sous-cnlendus, sans
LIi STYLE, 195
se perdre ni s'égarer, vers un but bien défini? Ou dirait la parole même, la parole infiniment nuancée d'un causeur exquis qui se déroule avec toutes les inflexions et les caresses de la voix. La qualité la plus frappante de ce style (qualité de conversation), c'est son mouvement, un mouvement aisé et joyeux, qui prend, sans efl'ort, toutes les allures, emboîte toujours le pas, agile ou pesant, des personnages, accompagne ou précède le mouvement même de l'imagination et de la pensée avec une sûreté et un tact impeccables.
Le poète n'était pas arrivé sans peine à cetle perr faction : il ne s'y maintenait pas toujours. Il lui fallait, pour cela, le loisir et l'envie. Un de ses brouillons, celui du Renard et du Hérisson^ ne contient que deux vers de la rédaction postérieure. Il se contentait difficilement, et ne se contentait probablement jamais. Dès qu'il écrivait vite ou sur commande, il accumulait les incorrections et les banalités avec un laisser-aller inimaginable. 11 faut d'ailleurs se garder de confondre les négligences auxquelles il s'abandonnait en pareil cas, avec les libertés volontaires dont il usa de tout temps, vis-à-vis de la prosodie, du dictionnaire, de la grammaire. 11 professait, à l'égard des règles promulguées, les mêmes sentiments que son arrière-petit-fils Alfred de Musset, un respect ironique et peu de soumission, croyant que la seule règle est de charmer. Rimes insuffisantes, rimes pour l'oreille ou pour l'œil, simples assonances, élir sions oubliées, contractions arbitraires, mots forégs
et composés, fautes de synlaxe et d'orthographe, on pourrait faire un gros recueil de tous les exemples scandaleux que donne La Fontaine aux apprentis rimeurs. Il va sans dire qu'il use de l'enjambement autant que le cœur lui en dit, et qu'il promène partout la césure avec une désinvolture sans remords. Mais personne n'a jamais songé à lui en vouloir, tant il exécute avec art tous ses tours de passe-passe!
Quel artiste, en effet I Artiste de rythme, artiste de mots. Ses rythmes, il est vrai, sont peu variés. Les strophes régulières, quelles qu'elles soient, l'épouvantent comme des carcans où il serait vite à la gêne. 11 ne possède point, d'ailleurs, les vertus musicales qui ont inspiré à nos grands virtuoses lyriques, Ronsard et Victor Hugo, tant de combinaisons nouvelles et puissantes; il n'a aucun besoin des sonorités retentissantes, ni dans la rime, ni dans, le mot, ni dans la cadence. C'est seulement dans le rythme indépendant, dans le déroulement infini des grands ou des petits vers égaux à rimes plates ou croisées, dans le mélange surtout, dans le mélange capricieux et arbitraire, des vers de taille diverse, surtout de l'alexandrin et de l'octosyllabe, qu'il se sent lui-même et qu'il excelle, parce qu'il n'a là, pour surveillants, que sa rêverie et que son goût. Le vers libre^ voilà vraiment son instrument spécial, son instrument réservé, qu'on avait mal manié avant lui, qu'on n'a pu toucher après lui, sans devenir, du coup, son plagiaire; il en tire les effets les plus divers et les plus imprévus, tantôt par l'accumulation des
rimes, tantôt par leur dispersion, tantôt par Tenchaînement prolongé des tirades, tantôt par les brisures successives et précipitées des vers, tantôt par la monotonie majestueuse des mesures égales, tantôt par les brusques sursauts du rythme interrompu. C'est toute la liberté de la prose, avec le charme insinuant d'une harmonie continue, et d'une cadence doucement changeante, suffisamment marquée par des accords discrets de rimes légères, avec des temps de pose sur les vers graves et expressifs.
Quant à son vers lui-même, alexandrin ou octosyllabe, c'est la souplesse même, et ce serait une besogne interminable et puérile d'énumérer les mille manières dont il le coupe et l'accentue, suivant les cas. A la différence de presque tous les poètes, même les plus grands, qui professent, quand ils ne l'affectent pas, une prédilection décidée, souvent exclusive, pour une certaine cadence à laquelle une oreille exercée les reconnaît toujours, sa particularité c'est de n'avoir pas de cadence uniforme et de prendre successivement, on pourrait dire à la fois (tant le passage est rapide), les tons les plus différents. Parcourez deux pages quelconques, et vous les entendrez, tour à tour, ces vers agiles et changeants, donner toutes leurs voix. Ils s'étendent et se prolongent en retentissant comme la trompette épique :
Le malheureux lion se déchire lui-même, Fait résonner sa queue ù l'entour de ses fluncs ; L'insecte du combat se relire avec gloire :
Gomme il sonna la charg-o, il sonne la victoire.
lim LA FOMAINK.
Ils sautillent et chantonnent, avec une allégresse comique!
Un ùiiier, son sceptre ù lu uiuin, Menoit, en empereur romain, Deux coursiers à longues oreilles.
Ils coulent et murmurent , avec une douceur d'églogue :
Le long d'un clair ruisseau buTait une colombe.
Ils s'élancent et déploient leur vol avec l'ampleur de Tode :
Quant aux volontés souveraines De celui qui fait tout et rien qu'avec dessein, Qui le sait que lui seul? Comment lire en son sein? Aurait-il imprimé sur le front des étoiles Ce que la nuit des temps enferme dans ses voiles ?
Ils rêvent et se plaignent avec la résignation élégiaque :
Sur les ailes du temps la tristesse s'envole.
Et c'est ainsi partout I Ne croirait-on pas entendre tour à tour Marot, Régnier, Molière, Ghénier, Ronsard, Hugo, Lamartine, Musset, tant le merveilleux virtuose s'est ingénieusement assimilé tout l'art de ses prédécesseurs, tant il a hardiment pressenti et préparé celui de ses successeurs ?
CHAPITRK VI
L'INFLUENCK
Quand un génie, aussi conforme que celui de La Fontaine à toutes les traditions de la race et du terroir, se révèle et apparaît dans une nation, il est impossible qu'il n*y exerce pas une action puissante et continue. Peu importe que ce génie soit méconnu ou peu compris par les préjugés courants et la critique du jour, il pénétrera d'autant plus profondément Tâme commune, qu'il l'envahit par le charme et non par le raisonnement. Comme il n'est pas de Français qui ne retrouve en La Fontaine quelques-unes des qualités quMl estime et croit siennes, quelques-uns aussi des défauts dont il se sait atteint et souvent se fait gloire, l'esprit sociable et le désintéressement, l'attendrissement facile et l'inaltérable bonne humeur, le goût des galanteries sans trouble et des plaisirs sans excès, la raillerie sans méchanceté, la satire sans venin, de l'indulgence et de la diversité, avec
du bon sens pratique et un sincère amour de la vérité et de la justice, il n'est pas de Français qui ne le comprenne et qui ne Taime. Sympathie instinctive, chez la plupart, mais qui peut être raisonnée ; car, si le conteur ne nous représente pas toujours par les plus nobles côtés de notre tempérament ou de notre caractère, comme l'ont pu faire avant et après des poètes de plus haut vol, il nous représente par nos traits les plus généraux , les plus aimables, les moins discutables, et il ne donne prise, en aucune façon, à ces reproches que les étrangers adressent, le plus souvent par habitude, quelquefois avec raison, à la littérature et à la nation. Certains vices intermittents de notre esprit et de notre littérature, la vanité babillarde, les fanfaronnades tapageuses, les préciosités fades, l'érudition pédantesque, la rhétorique scolaire, la banalité sonore, l'ironie malveillante, l'affectation sceptique, lui sont absolument inconnus. Il est si absolument et si foncièrement français, par ses tournures de pensée et ses formes de langage, qu'il ne peut guère sortir de chez nous. Beaucoup d'étrangers, sans doute, dès le xviii*^ siècle, l'ont traduit comme ils traduisaient tous les écrivains du grand siècle, mais il ne semble pas qu'en dehors de ses séductions de narrateur, ils aient, la plupart, saisi ce charme subtil et nuancé qui tient, chez lui, plus que chez tout autre, à la qualité et à l'enchâssement du mot. Sa gaîté surtout, cette gaîté latente et intime, dont le fin sourire n'éclate jamais en gros rire, qui se prête, sans effort, à toutes les émotions
l'influenck. 201
modérées des sentiments tendres et des observations sagaces, mais qui glisse et murmure toujours, comme une source alerte et intarissable, sous la frondaison légère de ses caprices poétiques, échappe à beaucoup d'entre eux; elle inquiète et scandalise les moralistes rogues et les graves sermonnaires. « Les Français, dit Lessing, estimant trop la gaîté, Tout applaudi, sur la parole de Quintilien, qui recommande la grâce et l'agrément, venere et grada, ce qui ne signifie pas la gaîté. Aussi La Fontaine a fait de la fable un jouet d'enfant, qui n'a plus^cette précision ingénieuse des anciens. » N'en déplaise au trop savant allemand, ce n'est point par respect pour Quintilien, dont ils ignorent, presque tous, le nom autant que les œuvres, que, depuis plus de deux siècles, tous les Français, instituteurs et écoliers, parents et enfants, savent par cœur et redisent les fables. Ne lui en déplaise encore, et s'il tient à Quintilien, dont le bonhomme se couvrait, par maladresse ou ironie, vis-à-vis des Lessing contemporains, où trouve-t-il un poète ayant mieux usé venere et gratia^ de la beauté et de la grâce, un poète plus attique? N'appelons pas gaîté, si l'on veut, cette beauté et cette grâce, que posséda au plus haut point le fabuliste, mais constatons qu'il s'y ajoute quelque chose encore, une continuité d'amabilité bienveillante et affable qui ne laisse regretter ni la précision, ni l'ingéniosité des Anciens, puisque ces deux qualités sont encore les siennes, et qui enlève au vieil apologue ce qui lui pouvait rester
de sécheresse démonstrative pour l'envelopper d'une séduction autrement pénétrante et suggestive. Si l'influence de La Fontaine n'est guère visible en dehors de nos frontières, en revanche, chez nous, dans le domaine moral comme dans le domaine littéraire, c'est une des influences les plus persistantes et les plus profondes qu'ait jamais exercée un littérateur, bien que ce soit une de celles dont on parle le moins. Gomme nous la subissons presque en naissant, en apprenant à lire, quelquefois même avant, nous n'y attachons point d'importance, n'en ayant point constaté, en âge de raison, l'arrivée et les développements, ainsi que nous faisons pour d'autres. C'est presque dans le berceau que ses adages répétés par nos grands-parents et ses récits répétés par nos mères viennent concourir à la formation de nos consciences et de nos âmes. On peut donc regretter que la morale des Fables, notre vrai, notre unique catéchisme laïque, jusqu'à présent, ne s'élève pas plus souvent et avec de plus de décision au-dessus d'un enseignement pratique et de bon sens fondé sur une expérience courante, et ne s'adresse que si peu aux grandes énergies et aux nobles aspirations de l'âme. On doit reconnaître , néanmoins , que , pour la moyenne des intelligences, ces récits amusants et instructifs leur offrent, sous une forme attrayante, une somme énorme d'impressions délicates, de sentiments justes, d'observations exactes, de réflexions utiles, d'émotions poétiques, qu'elles acceptent sans résistance, dont elles restent pénétrées, et qui n'en-
l'influence. 20:J
Ireraient point chez elles par rinlermédiaire de créations littéraires plus hautes et plus nobles, mais d'un abord plus austère et qu'on lit rarement.
L'influence des Fables n'est donc ni mauvaise, ni pernicieuse, comme l'ont déclaré, avec quelque hauteur méprisante, Jean-Jacques et Lamartine, qui, d'ailleurs, s'en étaient nourris, non sans profit, mais n'aimaient point à s'en souvenir. Nous avons vu, par l'analyse de la morale qu'elles contiennent, que la lecture et l'étude en sont utiles à ceux qui ne savent point, consolantes pour ceux qui savent, agréables et fructueuses pour tous. Sans doute, il est fâcheux qu'il n'ait point passé, quelquefois, dans l'âme vagabonde et distraite du fabuliste, le grand souffle de poésie noble et vigoureuse qui soulevait l'âme de Corneille! C'est ailleurs, c'est surtout dans les prosateurs, qu'il faut chercher, autour de lui, le sentiment des hautes vertus de notre race, la générosité chevaleresque, le dévouement au devoir, la conviction morale, l'amour patriotique, et une excitation sérieuse à les pratiquer. Néanmoins, il serait injuste de méconnaître que, par les maximes populaires qu'il a répandues sur l'égalité des hommes, sur l'injustice des grands, sur la vanité des grandeurs, sur la puissance des humbles, sur les joies de l'indépendance, sur la solidarité des misérables, sur les plaisirs de la nature, il a exercé, sur le mouvement des esprits au xviiie siècle, une action latente et peu bruyante, mais continue et profonde. Fénelon est le premier qui relève de lui, Voltaire lui tient par
204 LA l'ONTAINi:.
bien des liens, Diderot, Jean-Jacques, Bernardin de Saint-Pierre en procèdent plus qu'ils ne s*en doutent. Si son influence a été vraiment fâcheuse, par quelque côté, c'est parce qu'il fut, en même temps que l'auteur des Fables, l'auteur des Contes. Non pas que les Contes, d'un accès moins facile, d'une langue incomplète, moins géniale et moins naturelle, compromettent beaucoup, dans la grande masse qui ne les lit guère, l'action soutenue et profonde des Fables, mais parce que l'exemple, donné de si haut, d'une virtuosité qui se prête, sans scrupules, à toutes les besognes, n'a cessé d'encourager, dans notre monde littéraire, souvent chez les mieux doués, la pratique simultanée de la poésie pure et de la poésie ordurière.
Quant aux bienfaits littéraires dont nous sommes redevables à La Fontaine, depuis deux siècles, nous pouvons à peine les compter. Il va sans dire que les imitations de ses Fables ou de ses Contes^ si habilement qu'on les ait pu faire, ne comptent pour rien dans notre -admiration; personne ne fut et ne resta aussi inimitable. Les services qu'il nous a rendus sont d'un ordre supérieur et valent mieux que l'invention ou le perfectionnement d'un genre. Le premier fut celui de s'en tenir obstinément et naïvement à la tradition nationale, pour la liberté de penser et la liberté de langage, de reprendre, sans affectation et sans fracas, l'œuvre du Moyen Age et celle de la Renaissance, si brutalement interrompue par Malherbe, avec la culture savante et le goût affiné d'un
l'influence. 205
honnête homme du xvii° siècle; le second, celui de prouver, par une série de courts chefs-d'œuvre, en dehors des règles établies, que la vraie poésie ne tenait ni à Timportance, ni à la nature des sujets choisis, mais à la qualité même de l'interprétation personnelle; le troisième, celui de montrer, vis-à-vîs de la littérature rhétoricienne et éloquente, la valeur supérieure de la composition condensée et restreinte, du langage nettement imagé, sobre, discret, s'en tenant au nécessaire, du mot juste et précis, quelle que fût son origine, plébéienne ou noble, pourvu qu'il fût vivant, du mot propre, déjà menacé et bientôt banni, pour un siècle, par la triste périphrase; le quatrième et le plus grand, celui de faire rentrer, dans notre poésie, d'une façon définitive, comme Molière l'avait rendu au théâtre, le goût du naturel et le sens de la simplicité.
C'est grâce à toutes ces qualités que le nom de La Fontaine, presque seul, a toujours été respecté, dans nos crises littéraires ou sociales, même par les plus ardents novateurs. Les écrivains du xviii« siècle y trouvèrent, avec certains pressentiments humanitaires, un modèle toujours utile de clarté, de vivacité, de sincérité; ils n'eurent qu'à emmancher plus fortement et qu'à décocher plus rudement beaucoup des traits trop finement aiguisés, dont ils s'approvisionnaient chez lui. Lorsque commencèrent à s'accumuler les symptômes qui annonçaient une véritable révolution littéraire, on n'oublia point que c'était par La Fontaine, par lui presque seul, que
20fi LA FONTAINE.
l'amour de la nature extérieure, le goût de la description pittoresque, le charme de la création objective, Tobservation libre et générale de la réalité, le sentiment de la vie, à tous ses degrés, chez tous les êtres, ne s'étaient point perdus, au XVII® siècle, sous le majestueux étouffement de la littérature officielle et savante. Pour les premiers romantiques, ce fut le pont, jeté à travers la sécheresse académique, qui les mettait en communica- | tion avec la poésie trouble et désordonnée, mais abondante et généreuse du temps de Louis XIII, Henri IV et des Valois, et aussi avec la poésie, plus inégale encore, mais franche, hardie, loyale, savoureuse, de la vieille France et de la vieille Gaule. Pour d'autres, comme pour André Ghénier, par exemple, ce fut, surtout, le sentier charmant qui les ramena, tout doucement, en passant par Ronsard, vers l'immortelle Antiquité :
Je puiserai pour vous chez les vieux écrivains. Écoutez seulement leurs préceptes divins!
Soyez-leur attentifs, même aux choses léjjcres; Rien chez eux n'est léger.
Ce serait une curieuse étude de constater ce que Ghénier doit à La Fontaine. En poussant, de tous cotés, l'analyse, on verrait aussi qu'un bien petit nombre, parmi les poètes romantiques , ne sont pas de temps à autre ses obligés, Lamartine d'abord, Victor Hugo lui-même, mais surtout Alfred de Musset. Quant à ce dernier, avec sa sincérité accoutumée, il ne dissimule pas sa gratitude, et l'influence du
l'influence. 207
conteur et du fabuliste, déjà visible dans ses œuvres de jeunesse, devient unique et presque oppressive dans ses dernières. Béranger lui doit ce qu'il peut avoir de naturel et de vif. De notre temps on trouverait sa marque constante et visible dans tous ceux des poètes qui demeurent dans la tradition nationale, dans ceux qui conservent le goût de la composition expressive et concentrée, du sentiment naturel et sain, l'amour de la pensée nette, de l'expression claire, du langage simple, pittoresque, vivant. Ce n'est point faire injure, sans doute, à Sully Prudhomme^ Alphonse Daudet, André Theuriet, François Goppée, André Lemoyne, Paul Arène, et bieji d'autres,^ de leur dire qu'ils sont, eux aussi, les petits-fils de La Fontaine, tant ils sont imprégnés de son esprit de sincérité, de clarté, de bienveillance, de grâce ou d'enjouement, tant ils sont, comme lui, franchement et simplement français. Le temps n'est pas éloigné peut-être où par lassitude des sonorités creuses, des tensions emphatiques, des galimatias subtils, de plus jeunes poètes demanderont de nouveau quelques conseils de bon sens ou de génie au bonhomme. Il ne les leur refusera pas, toujours souriant et toujours accueillant, et sans rancune pour ses détracteurs. N'est-ce pas, hélas! Lamartine qui a dit que La Fontaine était un « préjugé français »? Il y a des chances pour que le préjugé dure autant que la nation.