CHAPITRE III
Toute imagination vive suppose une vive sensibilité, physique ou morale, et dans les gens bien équilibrés, physique et morale à la fois. Sous son détachement apparent des choses, qui ne trompait d'ailleurs que les indifférents ou les passants, La Fontaine était doué d'une sensibilité extraordinairement étendue qui allait de la sensation la plus humble et la plus commune, à l'émotion la plus délicate et la plus subtile. Sensibilité vis-à-vis de la nature et vis-à-vis des hommes, vis-à-vis de tous les êtres et de toutes les choses, sensibilité affec-^ tive, sensibilité morale, sensibilité artiste et littéraire, il les posséda toutes, il sut jouir de toutes et nous en faire jouir. Sans doute, chez lui, rien n'est jamais emporté, ni extrême, ni dans le sentiment ni dans l'expression, et c'est pourquoi cette merveilleuse sensibilité paraît insuffisante à ceux qui ,
empoisonnés par les littératures violentes ou quintessenciées, ne savent plus rien goûter qui ne s'enveloppe d'une phraséologie compliquée ou d*un vocabulaire retentissant. Bien qu'il fasse pressentir et qu'il prépare, en mille occasions, par la spontanéité généreuse de ses impressions, la philanthropie du xvin° et du xix*^ siècle, il n'affecte rien et n'éprouve rien de la sensiblerie larmoyante des écrivains philosophes, ni de la sentimentalité maladive des poètes romantiques. C'est avec sa modestie et sa sincérité ordinaires qu'il leur a ouvert les voies, se contentant de déposer fidèlement ses impressions, alors étrangères à la plupart des écrivains, dans ses vers ou dans sa prose, sans aucune prétention d'ailleurs à posséder une organisation exceptionnelle, et sans se croire, sous ce rapport, supérieur à son voisin Jacques ou à son ami Pierre, simple paysan ou simple bourgeois, dont la sensibilité, pour n'être point exprimée, n'en est pas, peutêtre, ni moins vive, ni moins fine.
Nous savons déjà combien il aime la campagne, avec quelle volupté délicate et consciente il en perçoit tous les aspects et tous les bruits, il en goûte toutes les séductions et tous les enseignements. On ferait un volume rien qu'à citer les traits par lesquels il prouve la vivacité et la finesse de ses sensations. Du Bellay, avant lui, avait bien vu le vent « rider la face de l'eau » et l'on trouverait déjà dans Ronsard, Belleau, Du Bartas, Théophile, Saint-Amant, plus d'une impression qu'il ne dédaigne pas de reprendre
OU qu'il renouvelle simplement parce qu'il a regardé et senti comme eux. Toutefois personne, parmi eux, n'a été son maître pour la mise en œuvre, nette et facile, de ces observations d'après nature et pour leur habile placement dans le récit poétique. Ses petits tableaux champêtres sont aussi justes par la couleur que par le dessin, et le plus souvent ses paysages sont bien supérieurs à des tableaux, car il en sort, de toutes parts, des murmures et des voix ! C'est l'arbre lui-même qui fait son propre éloge, comme l'ont fait la bonne vache et le vieux bœuf, toutes ces victimes de l'ingratitude humaine. Tous les végétaux, tous les animaux participent de la sensibilité de celui qui les fait agir, prennent quelque chose de son esprit ou de son cœur. Il n'est pas jusqu'à Messire loup qui ne s'émeuve à la seule idée des bons repas que lui décrit le chien et ne a se forge une félicité qui le fait pleurer de tendresse ». Le lièvre, en son gîte songeant, rappelait sans doute au fils des forestiers quelqu'une de ses peurs d'enfant dans ce silence inquiétant et doux des grands bois qui lui manquait si souvent à Paris :
Solitude, où je trouve une douceur secrète, Lieux que j'aimai toujours, ne pourrai-je jamais, Loin du monde et du bruit, goûter l'ombre et le frais ! Oh! qui m'arrêtera sous vos sombres asiles! [villes,
Quand pourront les neuf sœurs, loin des cours et des M'occuper tout entier, et m'apprendre des cieux Les divers mouvements inconnus à nos yeux.
Les noms et les vertus de ces clartés errantes Par qui sont nos destins et nos mœurs différentes ?
De la même âme dont il aimait les forêts, les prairies, les plantes, le ciel, tous les êtres qui les peuplent, il aimait les hommes, il aimait surtout les femmes. Vis-à-vis d'elles, non plus, il n'avait pas besoin de mentir et ne songea jamais à le faire, il mentait assez naturellement, sans s'en douter, par le fait seul du ravissement dans lequel le jeta toujours leur beauté. Il avait soixante-dix ans quand il tomba, un soir, en extase devant la princesse de Gonti, en costume décolleté, partant pour un bal, et son enthousiasme éclate en accents juvéniles, avec l'émotion d'un Grec :
Telle aux noces des Dieux ne va point Gythérée. Conti me parut lors mille fois plus légère Que ne dansent au bois la nymphe et la bergère : L'herbe l'aurait portée; une fleur n'aurait pas
Reçu l'empreinte de ses pas :
Elle semblait raser les airs à la manière
Que les Dieux marchent dans Homère.
G'esl vers la même époque qu'il perdit la tête, un soir d'été, chez M. d'Hervart, à Bois-le- Vicomte, parce qu'on l'avait placé à dîner près d'une trop jolie personne. Il la perdit si bien que, rentrant seul, à cheval, à Paris, il se trompa de route : « J'eus beau dire l'oraison de Saint Julien, Mlle de Beaulieu fut cause que je couchai dans un malheureux hameau. Elle m'a fait consumer trois ou quatre jours en distractions et en rêveries, dont on fait des contes par tout Paris.... Que M. d'Hervart ne m'avcrtissait-il ? Je lui aurais représenté la faiblesse du personnage, et lui aurais dit que son très humble était incapable
de résister à une fille de quinze ans, qui a les yeux bleus, la peau délicate et blanche, les traits de visage d'un agrément infini, une bouche, et des regards !... » Cet enthousiasme du septuagénaire nous laisse à penser ce qu'avaient pu être les enthousiasmes du jeune homme. Un si vif amour de la beauté le préserva, sans doute, dans ses innombrables amours, et des chutes trop basses et des contacts trop vils. C'était un vert galant, ce n'était pas un débauché, et, chaque fois qu'il parle de l'amour, il le fait en termes émus et tendres, dont rien n'autorise à contester la sincérité. Tout le monde sait par cœur le couplet délicieux qui termine les Deux Pigeons :
Amans, heureux amans, voulez-vous voyager?
Que ce soit aux rives prochaines....
Mais les Deux Pigeons sont une œuvre de l'âge mûr, presque de la vieillesse; l'on pourrait supposer que le regret du passé donnait ce jour-là à la voix du poète un accent de tendresse mélancolique qu'elle n'avait pas dans la joie égoïste du présent. Il n'y a pourtant qu'à parcourir les œuvres de jeunesse pour y rencontrer déjà nombre de traits sur l'amour, délicats et touchants, d'une grâce délicieuse. Ecoutez Psyché, errant dans la campagne à la recherche de son invisible amant :
Ruisseaux, enseignez-moi i'objet de mon amour; Guidez vers lui mes n^is, vous dont Tonde est si pure.... Il s'envole avec l'onArc, et me laisse appeler. Hélas ! j'use au hasard de ce mot d'envoler, Car je ne sais pas même cncor s'il a des ailes.
Moins innocent que Psyché, La Fontaine, de bonne heure, sut que Tamour avait des ailes. Madame de La Fontaine le sut aussi, mais nous avons vu que le mari ne fut point toujours aussi indifférent, même pour sa femme, qu'il le devint à la longue, et il a trop de fois témoigné, dans ses œuvres, du regret de ses légèretés passées pour qu'on le puisse taxer d'insensibilité, même sous ce rapport. On doit aussi constater que, s'il paraît avoir été un père négligent, il exprime, chaque fois qu'il en trouve l'occasion, l'affection ou la douleur paternelles avec une émotion simple et profonde qui semble bien partir d'un cœur sincère. Quant au sentiment de l'amitié, qu'il témoigna, d'une façon si touchante, durant toute sa vie, pour un nombre assez grand de personnes, on sait, par les contemporains, qu'il le goûtait et le manifestait avec une rare délicatesse. C'est l'amitié qui lui inspira les plus nobles actions de sa vie, la défense de Fouquet, l'hommage public à Mme de la Sablière, qui lui dicta aussi ses plus beaux vers, ceux de V Élégie aux Nymphes de Vaux, de VE pitre à l'Académie^ des Deux Pigeons, des Deux Amis :
Qu'un ami véritable est une douce chose!....
Le fond de La Fontaine, en somme, était une extrême bonté, qui se manifestait par une sympathie, affable et compatissante, pour tous les êtres animés, à quelque degré de l'échelle sociale ou de l'échelle animale qu'ils fussent placés. Il ne partage, à ce point de vue, ni les préjugés de son temps
qui divisent l'humanité en castes rigoureuses, indifférentes ou hostiles, ni ses idées philosophiques qui refusent à l'animal, et plus encore à la plante, une part d'intelligence et de sensibilité. Gomme tous les épicuriens, La Fontaine n'aimait pas à voir souffrir, mais, à la différence des épicuriens égoïstes, il ne se détournait pas de la souffrance, il la comprenait, il essayait de la faire comprendre à une société trop orgueilleuse ou trop légère pour s'y arrêter longtemps. N'oublions pas que l'un de ses premiers contes fut cette scène poignante du paysan battu et torturé pour avoir offensé son seigneur! Le poète n'y a pas ajouté de conclusion morale, parce qu'il n'osait et ne pouvait le faire, mais son indignation ressort assez du ton général pour qu'on ne s'y puisse méprendre; c'est son système accoutumé de franchise prudente et de hardiesse voilée, le seul possible à cette époque :
Je tâche de tourner le vice en ridicule,
Ne pouvant l'attaquer avec des bras d'Hercule.
Dans les Fables, c'est presque à chaque page qu'éclate sa pitié pour les petits et les misérables, son mépris pour les grands et les oppresseurs, sa haine de l'injustice. On n'a jamais dit tant de vérités, sans en avoir l'air, à ceux qui aimaient le moins à les entendre. Où trouver un drame humain plus complet, plus ému, plus ressenti, plus réel, plus vécu, comme on dit, que la Mort et le Bûcheron'^