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AVANT-PROPOS

Voilà un homme que l'on a appelé, en raison de sa simplicité, de ses distractions et de son humeur, bien souvent, un bonhomme. I] n'y a rien de désobligeant à cela, et le mot doit être entendu dans sa rusticité et dans sa finesse.

L'on connaît la sévérité de Mme de Sévigné à l'égard de ceux qui restent insensibles à tout ce que ce borhomme apporte de génie dans ses Fables. « On ne fait point, ditelle, entrer certains esprits durs et farouches dans le charme et dans la facilité des Fables de La Fontaine (1). »

Ce n’est point pour de tels esprits que ce livre a été composé; mais ce n'est pas pour eux non plus qu'écrivait La Fontaine. < Cette porte leur est fermée », disait l'épistolière; et il n'y a pas de grâce qui la leur puisse ouvrir.

Ce livre ne s'adresse pas uniquement à une élite, et ce serait méconnaître notre bomhomme que de réserver le choix de ses pages aux seuls lettrés. « Il est pour tous les esprits et pour tous les âges », pensait déjà Voltaire en son temps. Et Taine, plus près de nous, avec conviction : « C'est La Fontaine qui est notre Homère. D'abord, il est universel comme Homère. » La raison de cette universalité

(1) Mme pe Sévicné, Lettre à Bussy (14 mai 1686)

n'est point toute dans la malice du trait, la véracité des peintures des caractères, mais encore elle est dans un attachement constant à la nature,

Lorsque Alfred de Musset nous fait voir La Fontaine endormi « sous les arbres de Versailles, ses gros souliers pleins d'herbes (1) », dans un certain sentier où personne ne viendra plus après lui cueillir les fleurs, n'entend-il point nous montrer que c’est en se rapprochant de cette nature, en l'aimant et la comprenant que le bonhomme a conquis les cœurs ?

La Fontaine n'est pas seulement de chez nous comme Rabelais, Molière, Voltaire par le fait qu'il éleva vers la perfection le beau langage. La prestesse du récit dans la prose, la limpidité du vers, la facilité du rythme dans la poésie, enfin, dans les diverses ‘œuvres, le choix savoureux des mots, ces qualités existent bien chez lui; mais ila, en plus de ses émules, une sorte d'heureuse négligence, d'abandon exquis et naturel au moyen de quoi il les masque. « Il n'a pas l'air d'un écrivain (2). » -

Le secret de sa domination n'est pas ailleurs que là; et il faut voir aussi que c'est en restant « par l'accent et l'allure le plus Français de tous nos poètes (3) » qu'il a conquis cette popularité, la seule dans toutes nos lettres qui soit sans mélange.

(1) A. DE Musser, Œuvres complémentaires réunies et annotées par Maurice Allem (1911).

(2) TAINE, La Fontaine et ses fables.

3) SuLLv-PRuDHouuE, Discours orononcé à l'inauguration de la statue de La Fontamne (1891).

1. Naissance & jeunesse du poële. — II. Débuts lifléraires. III. « Les Rieurs du Beaw-Richard ».

De minces bouquets d'arbres et de hauts peupliers dominant la vallée d'un côté et, de l'autre, des coteaux plantés de vignes se succédant par ondulations, une courbe de rivière interrompue par des îlots et des moulins, coupée par un vieux pont, voilà le frais paysage de Champagne où, pour la première fois, le petit Jean de La Fontaine ouvrit ses regards à la limpidité du jour. Là, devant Château-Thierry, la belle Marne avance à flots paisibles et la modération de son cours, en se propageant aux collines et jusqu'aux campagnes où sont les garennes des Fables, étend au paysage ce rythme et cette mesure qui ont fait dire à Taine que tout était, dans cette région, tourné beaucoup plus « vers la délicatesse que vers la force ». D'Essonnes à la Ferté, en passant par Nogent-l'Artaud, ce ne sont que rus coulant sous les saules, boqueteaux disposés sur les pentes et de frais villages aux vieux noms poétiques : Saacy, Charly, Saul-

chery, Azy et Chezy. Le plus grand d'entre eux, une ville déjà, de qui les’tours, les flèches et les clochers dominent au-dessus des arbres, n'est autre que Chaury, le Château- Thierry de notre poète.

C'està Château-Thierry, le 8 juillet 1621; que Jean de La Fontaine naquit de Charles de La Fontaine, maître des eaux et forêts, et de Françoise Pidoux, fille du bailki de Coulommiers.

Les La Fontaine étaient depuis longtemps du pays; le fabuliste pourra le dire, plus tard, en toute certitude :

Je suis un homme de Champagne.

Ses ancêtres, pour la plupart, appartenaient à la petite bourgeoisie laborieuse; plusieurs avaient été marchands; l'un d'eux même, Pierre de La Fontaine, avait exercé la profession de drapier; son fils, nommé également Pierre, avait épousé Martine Josse (vous êtes orfèvre, monsieur Josse!) et ce n'est que par la suite qu'on vit les La Fontaine s'élever à un plus haut rang, devenir conseillers au grenier à sel, contrôleurs des actes et tailles, maîtres des eaux et forêts, baïllis ou avocats.

« Dans sa ville natale, au pied de la montagne que couronnait le vieux château-fort, écrit M. Paul Mesnard, la maison où le charmant poète entra dans la vie est toujours là. » Et de fait, la voici toute vétuste et rustique avec ses fenêtres anciennes, sa courette et son perron à rampe; le vieux puits existe encore et, dans le jardin qui avoisinait les Cordeliers, voilà les allées où notre Bonhomme courut quand il était enfant, où un peu plus tard avec son frère puîné Claude, sa demi-sœur, Anne de Jouy, après avoir bien joué, il buvait du vin frais, mangeait des croquets de Reims et des dauphins de Chaury (1).

De la rue des Cordeliers, où se trouvait la demeure de La Fontaine, à l'église Saint-Crépin, paroisse de ses parents,

(1) Claude de La Fontaine, frère puiné du poète. 11 se fit prêtre et vécut à Nogent-Partaud. Françoise Pidoux, avant d'épouser Charles de La Fontaine, avait été mariée à Louis de Jouy, marchand à Coulommiers. La demi-sœur de’ notre poète, Anne de Jouy, était issue de ce mariage.

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