CHAPITRE X
1. La Société du Temple. — II. Maladie du poète; sa conversion; ses poésies religieuses. — III. Le XII livre des « Fables ». — IV. Mort de La Fontaine.
Parmi les protecteurs les plus illustres de La Fontaine, il faut citer, à côté de M. et de Mme de Bouillon, le duc Louis-Joseph de Vendôme et son frère Philippe, celui qui devint grand prieur de France. La mère de MM. de Vendôme, tout comme Mme de Bouillon, était une Mazarin; elle s'appelait Laure; elle était douce, fidèle et enjouée; « ce fut celle que le duc de Mercœur, petit-fils de Henri IV et de Gabrielle, alla, en pleine Fronde, épouser à Bruhl, où le cardinal proscrit s'était réfugié (1) ».
Une ascendance aussi mêlée et, du côté des femmes, si exceptionnelle ne fut pas sans influer sur les dispositions de MM. de Vendôme. L'on rencontra rarement natures composées, plus que les leurs, de défauts et de qualités. Les talents militaires du futur vainqueur de Villaviciosa non moins que ceux de son frère, le grand prieur, n'étaient point les seuls qui les fissent placer au-dessus du vulgaire; la culture des arts et des lettres semblait les prédisposer encore à quelque chose de plus; mais le cynisme de l'esprit,
(1) P. ve Sair-Vicron, Anciens et modernes : les Nièces de Mazarin.
la “dissolution des mœurs, en altérant des dons si élevés, empêchèrent toujours que le caractère fût, chez MM. de Vendôme, l'égal de l'intelligence.
Une société tout épicurienne, à laquelle le vieux La Fontaine et le jeune Jean-Baptiste Rousseau appartinrent tour à tour, avait accoutumé de se réunir au Temple, chez le grand prieur. C'était là, durant que le duc se battait sur le Rhin, qu'avaient lieu ces bruyants soupers où, suivant le marquis de la Fare, l'on pouvait voir
… le vermeil Chaulieu, Au défaut d’Homère et d'Orphée Chanter à la table du dieu.
Jamais on ne connut abbé plus singulier que ce Chaulieu, prieur de Saint-Georges et seigneur de Fontenay, poète plaisant et badin, esprit anacréontique mais dont les vers, comme Rabelais l'a écrit d'Ennius, sentaient plus le vin que l'huile. Homme de confiance de MM. de Vendôme l'abbé administrait, mais sans beaucoup d'ordre, les biens déjà fort entamés des deux frères; c'est lui qui payait les libéralités que le duc et le prieur accordaient à leurs commensaux.
Dans l’une des épîtres qu'il écrivit, en 1691, nous voyons que La Fontaine faisait part au lieutenant général (M. de Vendôme) de la pénurie d'argent à laquelle il était réduit. « Chacun sait que vous méprisez l'or, dit-il à son héros; j'en fais grand cas. » Aussi, ne manque-t-il point d'ajouter :
Si je savais quelque bonne oraison Pour en avoir, tant que la paix se fasse, Je la dirais de la meilleure grâce...
Il se console en songeant que, « si vers Noël l'abbé lui tient parole », il sera roi; c'est-à-dire que si Chaulieu lui paie sa pension, il sera riche. Entre temps, et dans une autre Épître à S. À. S. M" le duc de Vendôme (1689), il décrit l'uri des fameux soupers de ce Temple où, de l'aveu de ce même
LA SOCIÉTÉ DU TEMPLE got
abbé de Chaulieu, « toutes vertus habitent, à la chasteté près ».
Pour nouvelles de par deçà, .
Nous faisons au Temple merveilles, L'autre jour on but vingt bouteilles ; Rénier en fut l’architriclin.
La nuit étant sur son déclin, Lorsque j’eus vidé mainte coupe, Langeamet, aussi de la troupe, Me ramena dans mon manoir.
Je lui donnai, non le bonsoir, Mais le bonjour : la blonde Aurore, En quittant le rivage maure, Nous avait à table trouvés, Nos verres nets et bien lavés, Mais nos yeux étant un peu troubles, Sans pourtant voir les objets. doubles.
Jusqu’au point du jour on chanta, On but, on rit, on disputa, On raisonna sur les nouvelles ; . Chacun en dit, et des plus belles.
Le grand prieur eut plus d'esprit Qu’aucun de nous sans contredit.
0 J'admirai son sens ; il fit rage; « Mais, malgré tout son beau langage Qu’on était ravi d’écouter, Nul ne s’abstint de contester.
Je dois tout respect aux Vendômes ; Mais j'irais en d’autres royaumes,
. S’il leur fallait en cé moment Céder un ciron seulement.
Parmi ces jours faciles et ces festins joyeux, un peu trop obscurcis des fumées des propos et du vin, il est des trêves poétiques plus chastes et plus délicates; c'est quand, comme dit La Fontaine, MM. de Vendôme
Transportent dans Anet tout le sacré vallon.
Alors les yeux du poète, comme dessillés dans la lumière, n'aperçoivent plus la face rubiconde de Chaulieu, l'expres-
sion railleuse de La Fare; mais aux bords frais et charmants de l'Eure, dans ce domaine qui fut à Diane de Poitiers, le Bonhomme, échappé des banquets du Temple, distingue, à travers les chênes et les tilleuls, les visages des dieux; la nature, une fois de plus, l'inspire; et c'est là qu'en lisant Ovide, il rêve de Baucis et de Philémon, compose son poème et l'offre,'en reconnaissance, à M. de Vendôme.
Encore que Mlle de Lenclos ait pu écrire, de La Fontaine dans ce temps-là, à M. de Saint-Evremond, que sa « tête était bien affaiblie, » il n'apparaît pas beaucoup que l'âge eût diminué, autant que l'entend la coquette, la verdeur d'un homme aussi vigoureux que le Champenois. La Fontaine n'avait-il pas dit, jadis, en nommant ces Pidoux dont il était descendant et qui vivaient vieux : « Je serais merveilleusement curieux que la chose fût véritable. » Il s'en fallait de peu que la chose ne le fût en effet; et c'était devenu une façon de plaisant roquentin que le Bonhomme! A soixante-sept'ans nous le voyons, invité à Bois-le-Vicomte, chez Mme d'Hervart, s'éprendre de Mile de Beaulieu qui en a quinze; son ami, le bon abbé Verger l'en plaisante, et lui, le fablier, il est le premier à djre : « A quoi servent les radoteurs, qu'à faire rire les jeunes filles? » (Lettre à M. l'abbé Verger) Vers le même temps (1688) il se lie à une dame Ulrich, fille de l’un des vingt-quatre violons du roi, sorte d'intrigante qui'ne manqua pas de le subjuguer, de commander un moment dans sa vie et de laquelle il alla jusqu'à recevoir, sans beaucoup de dignité, « des perdrix, du vin de Champagne et des poulardes ». (Leftre à Mme Ulrich, 1688.)
En 1691, La Fontaine, toujours ingambe, ne semblait pas, malgré ses soixante-dix ans, prêt à renoncer aux dissipations du monde; ainsi en faisait-il part à M. de Vendôme :
Tant que votre altesse, seigneur, Et celle encor du grand prieur,