LIVRE XII DES FABLES
L'on reprend sa première trace A la première occasion.
De votre esprit, que nul autre n'égale, Prince, ma muse tient tout entier ce projet : Vous m’avez donné le sujet, Le dialogue et la morale.
© FABLE XIV. — L'Amour ei la Folie (1).
Tout est mystère dans l’Amour, Ses flèches, son carquois, son flambeau, son enfance : Ce n’est pas l'ouvrage d’un jour “ Que d’épuiser cette science.
Je ne prétends donc point tout expliquer ici : Mon but est seulement de dire à ma manière, Comment l’aveugle que voici (C'est un dieu), comment, dis-je, il perdit la lumière ; Quelle suite eut ce mal, qui peut-être est un bien ; J’en fais juge un amant, et ne décide rien.
La Folie et l'Amour jouaient un jour ensemble : Celui-ci n’était pas encor privé des yeux.
Une dispute. vint : l'Amour veut qu’on assemble Là-dessus le conseil des dieux ; L'autre n’eut pas la patience :
Elle luï donne un coup si furieux, Qu'il en perd la clarté des cieux.
Vénus en demande vengeance.
Femme et mère, il suffit pour juger de ses cris. Les dieux en furent étourdis, Et Jupiter, et Némésis, Et les juges d’enfer, enfin toute la bande.
Elle représenta l’énormité du cas :
Son fils, sans un bâton, ne pouvait faire un pas : Nulle peine n'était pour ce crime assez grande ;
(3) Emprunt à Louise Labbé : Débasts de l'Amour et de la Folie. On lit à ce propos, dans Voltaire, au mot fable (Dictionnaire philosophique) : « La pius belle fable des Grecs est ceile de Psyché; la plus plaisante fut celle de la Matrone d'Ephèse ; la plus jolie, parmi les modernes, fut celle de la Folie qui, ayant crevé les yeux de l'Amour, est condamnée à lui servir de guide. »
Le dommage devait être aussi réparé.
Quand on eut bien considéré
L'intérêt du public, celui de la partie,
Le résultat enfin de la suprême cour Fut de condamner la Folie A servir de guide à l'Amour.
FABLE XVII. — Le Renard, le Loup et le Cheval (1).
Un renard, jeune encor, quoique des plus madrés, Vit le premier cheval qu’il eût vu de sa wie. a dit à certain loup, franc novice : « Accourez, Un animal paît dans nos prés, Beau, grand; j’en ai la vue encor toute ravie. Est-il plus fort que nous? dit le loup en riant : Fais-moi son portrait, je te prie.
Si j'étais quelque peintre ou quelque étudiant, Repartit le renard, j’avancerais la joie Que vous aurez en le voyant.
Mais venez. Que sait-on? peut-être est-ce une proie Que la fortune nous envoie. »
Ils vont ; et le cheval, qu’à l'herbe on avait mis, Assez peu curieux de semblables amis, Fut presque sur le point d’enfiler la venelle. « Seigneur, dit le renard, vos humbles serviteurs Apprendraient volontiers comment on vous appelle. » Le cheval, qui n’était dépourvu de cervelle, Leur dit : « Lisez mon nom, vous le pouvez, messieurs : Mon cordonnier l’a mis autour de ma semelle. » Le renard s’excusa Sur son peu de savoir.
« Mes parens, reprit-il, ne m'ont point fait instruire : Ils sont pauvres, et n’ont qu'un trou pour tout avoir Ceux du loup, gros messieurs, l'ont fait apprendre à lire. Le loup, par ce discours flatté, S'approcha. Mais sa vanité Lui coûta quatre dents : le cheval lui desserre Un coup ; et haut le pied. Voilà mon loup par terre,
{1 Voir le passage du Roman de Renart : C'est de la jument et de Ysengrin. « Cette fable fut lue par La Fontaine le 1er juillet de l'année 1684 à la séance de l'Académie française tenue pour la réception de Boileau. » (WALCKENAER.)