‹ La Fontaine:Chapitre 110 sur 121 · LIVRE XII DES FABLES · texte numérisé non relu

LIVRE XII DES FABLES

Selon ces lois, descends là-bas.

Meurs, et va-t'en, tout de ce pas, Haranguer les sœurs filandières :

Mes enfans trouveront assez d’autres repas. » Il tint parole. Et pour ma fable Voici le sens moral qui peut y convenir :

La jéunesse se flatte, et croit tout obtenir È La vieillesse est impitoyable.

FABLE IX. — Le Loup ei le Renard.

D'où vient que personne en la vie

N'est satisfait de son état?

Tel voudrait bien être soldat

A qui le soldat porte envie. .

Certain renard voulut, dit-on, Se faire loup. Eh! qui peut dire Que pour le métier de mouton Jamais aucun loup ne soupire?

Ce qui m'étonne est qu’à huit ans

Un prince (1) en fable ait mis la chose, Pendant que, sous mes cheveux blancs, Je fabrique à force de temps

Des vers moins sensés que sa prose.

Les traits dans sa fable semés Ne sont en l'ouvrage du poëte

à Ni tous ni si bien exprimés :

Sa louange en est plus complète.

De la chanter sur la musette,

C'est mon talent ; mais je m’attends Que mon héros, dans peu de temps, Me fera prendre la trompette.

Je ne suis pas un grand prophète,

(1) Le duc de Bourgogne s’exerçait à composer, sur les indications de Fénelon, qui lui-même était excellent fabuliste, de petits’ apologues en prose du genre des Fables.

Cependant je lis dans les cieux Que bientôt ses faits glorieux Demanderont plusieurs Homères :

Et ce tempssci n’en produit guères ; Laissant à part tous ces mystères, Essayons de conter la fable avec succès.

Le renard dit au loup : « Notre cher, pour tout mets

J'ai souvent un vieux coq, ou de maigres poulets : * C’est une viande qui me lasse,

Tu fais meilleure chère avec moins de hasard :

J'approche des maisons ; tu te tiens à l’écart.

Apprends-moi ton métier, camarade, de grâce, Rends-moi le premier de ma race

Qui fournisse son croc de quelque mouton gras :

Tu ne me mettras point au nombre des ingrats.

— Je le veux, dit le loup : il m’est mort un mien frère ;

Allons prendre sa peau, tu t’en revêtiras. »

I vint ; et le loup dit « : Voici comme il faut faire,

Si tu veux écarter les mâtins du troupeau. »

Le renard, ayant mis la peau,

Répétait les leçons que lui donnait son maître.

D'abord il s’y prit mal, puis un peu mieux, puis bien, Puis enfin il n’y manqua rien.

. À peine il fut instruit autant qu’il pouvait l’être, Qu'un troupeau s’approcha. Le nouveau loup y court, Et répand la terreur dans les lieux d’alentour.

Tel, vêtu des armes d’Achille, Patrocle mit l'alarme au camp et dans la ville : Mères, brus et vieillards, au temple couraient tous. L’ost du peuple bêlant crut voir cinquante loups : Chien, berger, et troupeau, tout fuit vers le village, Et laisse seulement une brebis pour gage.

Le larron s’en saisit. À quelques pas de 1à Il entendit chanter un coq du voisinage.

Le disciple aussitôt droit au coq s’en alla,

Jetant bas sa robe de classe, Oubliant les brebis, les leçons, le régent,

Et courant d’un pas diligent.

Que sert-il qu’on se contrefasse?

Prétendre ainsi changer est une illusion :

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