RÉPONSE DE MONSIEUR DE MAUCROIX
14 février 169$.
Mon cher ami, la douleur que ta dernière lettre me cause est telle que tu te la dois imaginer. Mais en même temps je te dirai que j'ai bien de la consolation des dispositions chrétiennes où je te vois. Mon très-cher, les plus justes ont besoin de la miséricorde de Dieu. Prends-y donc une entière confiance, et souviens-toi qu’il s'appelle le Père des miséricordes et le Dieu de toute consolation. Invoque-le de tout ton cœur. Qu'est-ce qu’une -véritable contrition ne peut obtenir de cette bonté infinie? Si Dieu te fait la grâce de te renvoyer la santé, j’espère que tu viendras passer avec moi les restes de ta vie, et souvent nôus parlerons ensemble des miséricordes de Dieu. Cependant, si tu n’as pas la force de m'écrire, prie M. Racine de me rendre cet office de charité, le plus grand qu'il me puisse jamais rendre. Adieu, mon bon, mon ancien et mon véritable ami. Que Dieu, par sa très-grande bonté, prenne soin de la santé de ton corps, et de celle de ton âmel
Ce fut deux mois seulement après la réception de cette lettre, le 13 avril 1695, que La Fontaine, âgé de soixantetreize ans, décéda dans l'hôtel de’la rue Plâtrière où son ami, M. d'Hervart, lui avait donné asile. Ainsi, Jean s'en alla comme il était venu, toujours modeste et discret, sans beaucoup de bruit; sa dépouille fut portée aux Saints-Innocents, ce qui était bien le cimetière qui convint le mieux à un ingénu de sa sorte. Le duc de Saint-Simon enregistra d'une façon assez sèche cette mort qui eût dû jeter la consternation dans le cœur de tous les écrivains et de tous les poètes; Boileau ne témoigna pas d'une effusion beaucoup plus grande dans le court et banal billet qu'il fit tenir à Maucroix; seul, Fénelon, « dans un éloge en latin qu'il donna à traduire à son royal élève le duc de Bourgogne, fit ressortir, dit M. A. Pauly, toute l'étendue de la perte que venaient de faire les lettres françaises ».
« La Fontaine n'est plus (dit Fénelon, dans cet écrit)! Il n'est plus! et avec lui ont disparu les jeux badins, les ris folâtres, les grâces naïves et les doctes Muses... » Et Fénelon eût pu direencore : « Il n'est plus, le plus tendre et le meilleur des hommes, le poète « unique dans son genre d'écrire (1) »; il n'est plus le fublier qui faisait parler les hommes et les animaux, celui que les dieux inspiraient; on ne verra plus son’sourire, on ne goûtera plus sa malice; on n'entendra plus ses propos. « Pleurez, nymphes de Vaux! Psyché l'a emmené dans son temple. »
(1) Mots d’une harangue prononcée, le 3 juin 1693, à peine deux ans avant la mort de La Fontaine, par M. de La Bruyère, à l'Académie.